Poésies de Schiller/Le Comte d’Habsbourg

Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 88-91).
Le gant  ►



LE COMTE D’HABSBOURG.


À Aix-la-Chapelle, dans une salle antique, le roi Rodolphe est assis au banquet du couronnement, dans tout l’éclat de la splendeur impériale. Le palatin du Rhin apporte les mets, le prince de Bohême verse le vin pétillant, et les sept Électeurs, groupés autour de Rodolphe comme des étoiles autour du soleil, remplissent auprès du maître du monde leur office et leur charge.

Une foule joyeuse entoure le balcon élevé, les acclamations du peuple se mêlent au son des trompettes ; car, après une longue et fatale lutte, l’interrègne est enfin fini, la terre a retrouvé un juge ! C’en est fait de la puissance aveugle de l’épée ! l’homme paisible et l’homme faible ne craignent plus de devenir les victimes de la force brutale.

L’Empereur, prenant la coupe d’or et promenant autour de lui des regards satisfaits, dit aux assistants : « Voilà une belle fête, voilà un splendide festin, mon royal cœur doit en être satisfait ; mais je regrette de ne pas voir le chanteur qui amène avec lui la joie, qui, par de doux accords, émeut mon âme et qui m’instruit par de hautes leçons. J’ai connu cette jouissance dès ma jeunesse, et ce que je cherchais, ce que j’aimais quand je n’étais qu’un simple chevalier, je ne veux pas en être privé maintenant que je suis empereur. »

Et voilà qu’au milieu du cercle des princes s’avance le chanteur, couvert d’un long manteau ; sur ses tempes brillent ses boucles de cheveux blanchies par les années. « Une douce mélodie repose, dit-il, dans les flancs de la harpe : le poëte chante les tributs de l’amour, il célèbre les plus grandes, les meilleures choses, ce que le cœur désire, ce qui flatte les sens ; mais quels chants seraient dignes de l’Empereur dans cette fête solennelle ? »

« Je ne veux rien prescrire au chanteur, répond le prince en souriant, il dépend d’un plus grand maître que moi, il obéit à l’heure propice de l’inspiration. Comme le vent d’orage qui résonne dans les airs, qui vient on ne sait d’où, et comme la source d’eau qui s’échappe de ses cavités profondes, la chanson s’échappe du cœur du poëte et éveille avec force les sentiments confus qui dormaient dans les âmes. »

Le chanteur saisit sa harpe et en fait vibrer les cordes avec vigueur : « Un noble héros s’en allait sur la montagne poursuivre le chamois fugitif ; son écuyer le suivait avec son épieu ; il était monté sur un fort cheval : en traversant un vallon il entend de loin le son d’une clochette ; c’était un prêtre qui s’en allait à pied, précédé de son sacristain, porter à un malade le corps de Notre-Seigneur.

« Le comte se découvre humblement la tête, et s’incline jusqu’à terre pour rendre hommage en bon chrétien à celui qui a sauvé les hommes. À travers la vallée coulait un ruisseau qui, grossi par les ondes d’un torrent, arrêtait les pas du prêtre. Il devait porter sur l’autre rive le saint sacrement ; il ôte sa chaussure et se prépare à traverser le ruisseau.

« Que fais-tu ? lui dit le comte qui le regarde avec surprise. ─ Seigneur, je dois me rendre auprès d’un mourant qui languit après la nourriture céleste ; le torrent a renversé le pont qui s’élevait sur le ruisseau ; pour aider au salut du malade, je vais passer cette eau pieds nus. »

« Le comte le fait asseoir sur son noble cheval, et lui remet entre les mains ses rênes brillantes, pour qu’il puisse sans retard accomplir son pieux devoir et soulager le malade. Puis, montant sur le cheval de son écuyer, il s’en va gaiement continuer sa chasse. Le prêtre, ayant rempli sa mission, vient le lendemain remercier le comte et lui ramène modestement son cheval par la bride.

« À Dieu ne plaise ! dit le comte avec humilité, que j’emploie maintenant dans des chasses ou dans des batailles le cheval qui a porté mon Créateur ! Si tu ne veux le garder pour toi-même, consacre-le au service de Dieu. Je l’offre à celui de qui je tiens l’honneur des biens terrestres, le corps, l’âme, le souffle et la vie.

« — Que le Dieu tout-puissant, qui entend la prière du pauvre, vous honore, dans ce monde et dans l’autre, comme vous l’honorez ; vous êtes un seigneur puissant, connu dans toute la Suisse par une conduite chevaleresque ; vous avez six belles-filles : puissent-elles, ajouta le prêtre avec enthousiasme, apporter six couronnes dans votre maison, et puisse votre splendeur s’étendre jusqu’aux générations les plus reculées ! »

L’Empereur écoute ce chant la tête penchée et comme s’il songeait au temps passé. En regardant le chanteur, il comprend le sens intime de ses paroles. Il reconnaît les traits du prêtre, et cache dans les plis de son manteau de pourpre les larmes qui s’échappent de ses yeux. Tous les assistants le contemplent et reconnaissent en lui le comte qui a rendu cet hommage à la grandeur de Dieu.