Poésies de Schiller/Le Comte Eberhart de Wurtemberg

Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 156-158).



LE COMTE EBERHART DE WURTEMBERG.


Vous qui de par le monde faites les fanfarons, sachez que le pays de Souabe a produit aussi maint homme, maint héros, sage dans la paix et fort dans les combats.

Glorifiez-vous d’avoir eu Charles, Édouard, Frédéric, Louis : le comte Eberhart est pour nous Charles, Frédéric, Louis, Édouard. C’est une tempête dans les combats.

Et son fils Ulrich aimait à se trouver là où l’on entendait le bruit du fer. Ulrich, fils du comte, ne reculait pas d’une ligne quand on était dans la mêlée.

Les gens de Reutling, jaloux de notre splendeur, nous gardaient rancune. Ils voulaient avoir la couronne de la victoire, ils se ceignirent les reins et se risquèrent plus d’une fois dans la danse des épées.

Le comte les attaque et ne remporte pas la victoire ; il s’en retourne chez lui tout confus ; le père faisait une triste figure, le jeune guerrier fuyait la lumière, et des pleurs coulaient de côté et d’autre. Cette affaire lui pèse sur le cœur et lui fatigue le cerveau. ― Ah ! coquins, attendez. Par la barbe de son père, il veut réparer cette défaite ; il prendra sa revanche sur ceux de Stadtler.

La guerre est déclarée. Les cavaliers en grand nombre se rassemblent près de Doffing, et le jeune homme a l’âme joyeuse. Hourrah ! s’écrie-t-il, et l’affaire fut chaude.

La bataille que nous avions perdue devait cette fois nous servir. Le souvenir de cette bataille fait bouillonner notre sang, et nous emporte, comme le vent, au milieu des lances épaisses.

Le fils du comte, avec une colère de lion, balance son arme de héros ; devant lui est le tumulte, derrière lui les pleurs et les gémissements, autour de lui le tombeau.

Mais, malheur ! un coup de sabre lui tombe sur la tête. Auprès de lui les guerriers accourent en tout hâte ; c’est en vain, c’est en vain, son corps se roidit, son regard s’éteint.

La douleur arrête le cours de la victoire ; amis et ennemis pleurent à la fois. Mais le comte dit aux chevaliers : Mon fils n’est pas plus qu’un autre : marchez à l’ennemi.

Le lances étincellent, la vengeance excite le courage. La terre est jonchée de cadavres. Les gens de Stadtler courent à droite et à gauche, dans les bois, sur la montagne, dans les vallées.

Au son du cor, nous revenons gaiement dans notre camp. Femmes, enfants dansent, chantent autour de nous et célèbrent, la coupe en main, notre succès.

Mais le comte… que fait-il ? Dans sa tente, il est assis seul, en face de son fils mort, et une larme brille dans ses yeux.

Voilà pourquoi nous sommes fidèlement et de cœur attachés au comte notre seigneur. Lui seul vaut une armée de héros. Il est l’étoile du pays, et le tonnerre est dans son bras.

Vous donc qui de par le monde faites les fanfarons, sachez que le pays de Souabe a produit maint homme et maint héros, sage dans la paix et fort dans les combats.