Poésies de Schiller/Honorez les femmes

Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 185-186).



HONOREZ LES FEMMES.


Honorez les femmes : elles tressent et mêlent des roses célestes à la vie terrestre ; elles forment l’heureux lien de l’amour et, sous ce voile pudique des grâces, elles entretiennent d’une main pieuse et vigilante le feu éternel des nobles sentiments.

Sans cesse hors des bornes de la vérité s’égare l’ardeur sauvage de l’homme : sans cesse ses pensées l’entraînent sur l’océan des passions. Il étend une main avide vers l’espace, jamais son cœur n’est satisfait, ses rêves inquiets l’emportent jusque dans les sphères éloignées.

Mais avec le charme d’un regard tout-puissant les femmes rappellent le fugitif, et lui font reconnaître les traces du présent. Sous la sainte garde de leur mère, dans leurs habitudes, elles sont restées les filles fidèles de la vraie nature.

Rudes sont les efforts de l’homme ; avec sa force écrasante, il s’en va à travers la vie sans repos et sans relâche. Ce qu’il créa, il le détruit : jamais la lutte de ses désirs ne s’arrête : ils tombent, et renaissent comme les têtes de l’hydre.

Mais satisfaites d’une gloire paisible, les femmes cueillent la fleur du moment et l’entretiennent avec des soins touchants ; plus libres que l’homme dans leur cercle restreint, plus riches que lui dans les domaines de leur savoir, dans les immenses trésors de la poésie.

Fière et superbe, se suffisant à elle-même, l’âme froide de l’homme ne connaît pas le bonheur de l’union des cœurs, les joies célestes de l’amour. Elle ne connaît pas l’échange des âmes, elle ne se fond pas en larmes affectueuses, les combats de la vie ne font qu’endurcir encore sa dureté première.

Mais l’âme sensible de la femme ressemble à la harpe éolienne qui frémit au souffle léger du Zéphire. L’image de la souffrance jette une tendre anxiété dans leurs cœurs généreux, et les larmes mouillent leurs paupières comme une rosée céleste.

Là où s’étend l’impérieuse domination de l’homme, là règne orgueilleusement le droit du plus fort. Le Scythe brandit son épée, et le Perse devient esclave. Les désirs impétueux et sauvages sont en lutte, et la rude voix des sombres puissances commande aux lieux abandonnés par les Grâces.

Mais avec de douces et persuasives prières, les femmes tiennent le sceptre de la vertu : elle éteignent le feu ardent des dissensions, elles apprennent aux forces hostiles et ennemies, à se contenir sous des formes aimables, et réunissent ce qui toujours se fuit.