Madagascar à vol d’oiseau/01

Première livraison
Le Tour du mondeVolume 10 (p. 193-208).
Première livraison


MADAGASCAR[1] À VOL D’OISEAU,

PAR M. DÉSIRÉ CHARNAY[2].
1862. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS[3].


I


Madagascar. — Tamatave. — Ovas et Malgaches. — Coup d’œil rétrospectif. — Ramar et Rasolo. — Juliette Fiche. — Promenade dans la ville. — Les marmites. — Maison malgache.

Le voyageur qui vient d’admirer en passant les beaux rivages de Maurice et de la Réunion, que dominent les roches basaltiques du Peter-Bott et les hautes cimes des Sallazes, est médiocrement ému de l’aspect de Madagascar à Tamatave.

Vue du large, la côte n’offre à l’œil qu’une plage basse de sable blanc tachetée çà et là par l’étrange végétation des vacoas. Poussée par les vents d’est, la mer se brise avec bruit sur la rive et l’on distingue à peine, à l’horizon, la ligne bleuâtre des montagnes de Tananarive.

De plus près cependant le panorama se développe avec détail ; on aperçoit les têtes des palmiers que balance la brise, les plus hautes maisons se dessinent, et bientôt apparaissent les nombreuses cases qui composent la ville de Tamatave.

Placée au sud-est du continent africain dont elle est séparée par le canal de Mozambique, Madagascar s’étend dans la direction nord-est entre le douzième et le vingt-sixième degré de latitude sud, le quarante et unième et le quarante-huitième de longitude est, embrassant un parcours de plus de trois cent cinquante lieues sur une largeur maxima de cent soixante-quinze : sa superficie est au moins égale à celle de la France, c’est presque un continent ; sa population estimée à quatre millions d’habitants ne monterait pas suivant des appréciations nouvelles à plus de deux millions ; c’est donc presque un désert.

Disons quelques mots de son histoire.

Les Portugais découvrirent Madagascar en 1506 et l’abandonnèrent aussitôt ; les Français la visitèrent à leur tour et depuis les lettres patentes données par Louis XIII à la compagnie d’Orient, la grande île africaine a vu bien des expéditions françaises. Tous nos rois, depuis cette lointaine époque, s’efforcèrent de la coloniser ; la république poursuivit le même but ; le premier empire s’en occupa ; la Restauration et Louis-Philippe y envoyèrent des administrateurs, des marins et des soldats. Ce fut, on peut le dire, une occupation continue qui ne laisse planer aucun doute sur nos titres de propriété. Madagascar cependant ne fut jamais entièrement nôtre.

Appelée d’abord île Saint-Laurent, île Dauphine, puis France orientale, on a rendu le rom de Madagascar à cette contrée presque mystérieuse vers laquelle nos regards se tournent aujourd’hui. En parcourant les relations des premiers voyageurs, on se croirait transporté dans une terre promise ; chaque village retentit des cris joyeux de ses habitants ; on ne voit partout que fêtes, jeux et danses, on n’entend que des chants d’amour. Le Malgache était libre alors ; il jouissait dans toute la plénitude de son être, de la vie facile que le Créateur lui avait faite.

Aujourd’hui, malgré quarante années d’effroyables persécutions, il s’efforce encore de sourire ; il chante, il danse encore (tant le plaisir a d’attrait pour cette âme légère) dans les moments de répit que lui donne son maître. Son maître, c’est l’Ova… On peut en quelques lignes mettre le lecteur au courant de cette conquête.

Madagascar possède deux races d’hommes bien tranchées, le Malgache et l’Ova. Le premier, Sakalave, Betzimisarack ou Antankare, est un noir plus ou moins modifié par le contact des Cafres, des Mozambiques ou des Arabes. Grand, fort, et sauvage dans le sud et la côte sud-ouest, il a su conserver son indépendance. À la côte est, le Betzimisarack plus doux, plus élégant de formes, plus léger, plus ami du plaisir, fut des premiers à perdre sa liberté. Dans le nord, l’Antankare, robuste, épais et rappelant davantage le Mozambique, lutte encore et cherche dans les lieux inaccessibles de l’intérieur ou sur les îles du littoral un refuge contre la tyrannie des Ovas.

Quant à ce dernier, l’Ova, d’origine malaise et jeté à une époque inconnue sur la côte est de Madagascar[4], il fut refoulé dans l’intérieur de l’île par les populations primitives et finit par se grouper et s’établir sur le plateau central d’Émyrne.

Cette peuplade eut une étrange destinée ; considérée autrefois comme paria par les Malgaches, tout objet souillé par l’attouchement d’un de ses membres était déclaré impur ; la case où l’Ova avait reposé, était brûlée ; il était maudit par tous les habitants de l’île. Isolé dans son repaire, ce proscrit incendia les forêts qui pouvaient dérober un ennemi ; dévasta le magnifique plateau d’Émyrne ; fit un désert de son pays, et, pour éviter toute surprise, il planta ses villages sur les mamelons de la plaine. Plus tard, comme accord tacite d’une paix dont il avait un si grand besoin et comme tribut au Malgache qu’il reconnaissait alors pour maître, il déposait à la limite des bois, du riz, du maïs et divers objets de son industrie que ce dernier venait recueillir. Cette époque de son histoire a pesé sur le caractère de l’Ova ; il est devenu triste, défiant, souple, rampant, faux et cruel ; et lorsqu’à la fin du siècle dernier un homme de génie, Andrianampouine, vint le relever de la servitude, il n’eut plus, pour s’emparer de l’autorité, qu’à réunir des tribus éparses dont l’instinct de domination et la soif de vengeance firent des soldats.

Les Anglais devinant chez ce petit peuple un obstacle pour la France, lui envoyèrent le sergent Hastie, qui devenu conseiller de Radama Ier, disciplina son armée et guida ses conquêtes. Depuis trente ans les Ovas se sont emparés d’une partie de Madagascar ; depuis trente ans ils déciment les malheureuses populations noires, et jamais droit de conquête ne fut exercé d’une façon plus impitoyable.

Tamatave est le siége le plus important de leur gouvernement sur la côte est ; ils y exercent une autorité sans contrôle, et les braves des braves (titre qu’ils se sont donné après notre malheureuse affaire de 1845) si injurieux et impitoyables avec leurs malheureux sujets, portent moins haut la tête auprès du blanc (vasa) qu’ils rencontrent.

C’est ce qu’il nous fut donné de remarquer aussitôt après notre arrivée. En effet, une pirogue pagayée par des noirs et portant trois hommes ridiculement accoutrés, s’approchait des flancs du navire ; c’était une visite à notre adresse ; l’ambassade se composait de Ramar, chef de la police, flanqué de deux acolytes. Ce grotesque personnage portait un chapeau de général orné d’un plumet et bordé de duvet blanc, un vieil habit de pompier surmonté de deux énormes épaulettes anglaises, un pantalon de couleur sombre avec une large bande d’or. Aucun de ces divers objets d’occasion, achetés à quelque traitant de Tamatave, n’avait été taillé pour celui qui les portait ; aussi le pauvre Ramar avait-il l’air le plus malheureux du monde. Pour compléter ce costume, le chef ova tenait à la main droite un vieux sabre courbé ; de la gauche il étalait un mouchoir à carreau d’un ton sale, véritable objet de luxe pour son propriétaire. Les aides de camp ne se distinguaient que par des casquettes de capitaine de la marine anglaise et d’étranges épaulettes en or d’une longueur démesurée qui leur battaient les coudes.

Paysage malgache. — Dessin de E. de. Bérard.

La visite fut courte : laissé seul sur le pont du navire où chacun souriait de son étrange apparition, Ramar se rembarqua furieux sans doute de l’effet qu’il avait produit et titubant comme un homme ivre ; il fallut pour ainsi dire le déposer dans la pirogue. Rasolo[5], ancien honneur de Tanguin et aide de camp du gouverneur de Tamatave, nous fit aussi l’honneur de sa visite ; c’était le même costume extravagant, la même figure intimidée ; ce fut aussi la même déconvenue.

Ce jour même, 2 août 1863, nous descendîmes à terre et nous vîmes mademoiselle Juliette à laquelle on nous présenta. Juliette Fiche, princesse malgache et depuis peu princesse ova, est une femme de cinquante ans environ, grande et d’un embonpoint qui sied à sa taille ; sa figure est pleine, ses yeux sont vifs et spirituels, et son excellent sourire découvre des dents d’une blancheur éblouissante. Regardée comme la Providence des Français à Tamatave, son dévouement et sa charité lui ont valu de la part de l’Empereur une médaille d’honneur. Elle accueille avec une grande bonhomie, et sa case, la première en atteignant le rivage, reçoit la visite de tous les nouveaux arrivés. Mais la conversation de Juliette surprend plus encore que sa personne, et l’on a lieu d’être étonné de trouver, si loin de tout centre littéraire, une Malgache causant littérature aussi bien que politique et tout cela mêlé d’aperçus d’une grande finesse et dans un langage d’une remarquable pureté. Mme Ida Pfeiffer, aigrie par la souffrance, fut injuste à son égard, nous tenons à le constater[6].

Juliette Fiche. — Dessin de E. Riou.

L’aspect de Tamatave est celui d’un grand village ; c’est une forte agglomération de cases qui n’a jamais ambitionné le nom de ville ; tout est relatif cependant et l’on dit la ville de Tamatave.

La rue principale fut le but de notre première exploration. C’est une étroite et longue avenue bordée de minces piquets de bois servant d’enclos aux maisons éparses sur des deux côtés. Nous avançons, tantôt abrités par les bananiers aux larges feuilles ou par des mûriers aux baies rouges ; à droite, se déploie le pavillon anglais : c’est le consulat d’Angleterre ; plus loin, du même côté, s’élève une haute bâtisse en bois : c’est la demeure du Rothschild malgache, Redington, courtier des Ovas pour la vente des bœufs. Quelques cases de traitants bordent encore la rue et nous pénétrons dans le quartier malgache. Les cases changent alors de structure et de dimension ; le ravenal (urania speciosa), côtes et feuilles, en fait tous les frais, mais l’aspect en est propre, l’intérieur coquet, et de belles filles vous sourient montrant leurs dents blanches, tandis que les hommes vous crient marmites, marmites, ce qui veut dire « voilà des porteurs, voulez-vous des porteurs ? » De temps à autre des Ovas à la démarche hésitante, à l’œil oblique, au sourire méchant, vous accueillent d’un « bonjour, monsieur. »

De modestes boutiques étalent sur les seuils leurs produits hétéroclites. Ce sont de vastes paniers pleins de sauterelles desséchées, des bouteilles vides, quelques cotonnades anglaises, de grossières rabanes, de microscopiques poissons, des perruches à tête bleue, des makis noirs et blancs, d’autres à queue annelée, de grands perroquets noirs, d’énormes paquets de feuilles servant de nappe ; quelques fruits, patates, ignames et bananes, des nattes, et l’éternelle barrique de betza-betza. La betza-betza est une liqueur de jus de canne fermentée, mélangé de plantes amères ; c’est une boisson détestable à notre avis, mais dont les Malgaches font leurs délices.

Nous avançons encore ; la rue, de plus en plus animée, nous annonce le bazar ou marché. Un affreux Chinois nous adresse la parole dans un français tout barbare et nous force par d’irrésistibles agaceries de pénétrer dans sa boutique ; c’est un pandémonium où règne le plus étrange désordre et dont le maître représente l’article le plus curieux. Nous le laissons ébahi de notre visite improductive. Il nous a cependant changé quelques piastres contre de menus morceaux d’argent, seule monnaie du pays[7]. Nous atteignons le bazar.

Là, sous des auvents de l’aspect le plus sale et de quelques pieds à peine élevés au dessus du sol, gisent les boutiques aristocratiques des conquérants ; en effet presque tous les marchands sont Ovas. Ils président, couchés à’orientale, à la vente des menus objets étalés devant eux : sel, balances, étoffes, vieille coutellerie, viandes, etc. L’atmosphère, empestée par les émanations du sang des bœufs qu’on tue sur place et des chairs putréfiées par la chaleur, rend ce séjour dangereux ; des nuages de mouches bourdonnantes dont vous avez peine à vous défendre, reviennent sans cesse à la charge, et vous abandonnez ce foyer pestilentiel, le cœur malade, l’imagination frappée de malaise, plein de dégoût pour cette race abâtardie des Ovas qu’on vous avait dépeinte sous de si vives couleurs.

Mais la rue débouche sur la campagne ; nous la suivons encore et nous saluons en passant les pères jésuites, dont le modeste établissement marque de ce côté les limites de Tamatave. En face se trouve la batterie ou forteresse, avec son mât de pavillon. Sa longue flamme blanche agitée par la brise permet au passant de lire le nom de la nouvelle reine, « Rasouaherina, panjaka ny Madagascar. » (Rasouaherina, reine de Madagascar.) L’étendard flotte au-dessus de la demeure du commandant, sa grandeur Andrian-Mandrosso, ex-bouvier, aujourd’hui prince ova. La campagne est au loin déserte et nue ; quelques éclairs, effet de la réverbération des eaux, laissent deviner des marécages, et plus près de nous, dans le centre de la ville même, de larges flaques d’eau stagnante portent au milieu des habitations l’influence délétère des miasmes paludéens.

Cette première excursion terminée, nous pensâmes au retour et, nous dirigeant à gauche, nous traversâmes la ville entière, en passant par une espèce de faubourg. Les cases plus petites et plus pauvres d’apparence que tout ce que nous avions vu jusque-là, formaient des labyrinthes desquels nous eûmes peine à sortir ; nous avions hâte cependant, non pas que nous eussions rien à craindre pour nos jours, mais des femmes à tournure équivoque et des hommes à mine douteuse, donnaient à ce quartier une mauvaise apparence ; nous arrivâmes vers les trois heures chez l’un de nos nouveaux amis.

La maison habitée par M. B*** est une des plus élégantes de Tamatave. Elle est de construction malgache, et peut servir de type en ce genre. Elle est placée au milieu d’une cour de sable fin, qu’ombragent de grands manguiers toujours verts et que parfument des pamplemousses et des orangers ; les dépendances bordent l’enclos : ce sont la cuisine, les logements des domestiques et des esclaves, et de petites cases pour les amis.

Le corps du petit édifice repose sur des poteaux, à trente centimètres environ au-dessus du sol ; les solives en côtes de raffia, soutiennent un clayonnage de bambous qui forme la muraille extérieure de la maison, et la charpente du toit également composée de côtes de raffia, supporte une couverture légère de feuilles de ravenal : l’ensemble est d’un aspect charmant.

L’intérieur, comme celui de la plupart des demeures malgaches, se divise en deux compartiments, et chacun d’eux, la salle commune aussi bien que le gynécée, est tendu de rabanes faisant tapisserie, tandis que le plancher disparaît sous des nattes de jonc d’une extrême propreté ; en quelque lieu que ce soit on aimerait une retraite semblable ; nous nous y reposâmes avec délices des fatigues de notre longue promenade.


II


Le tacon. — Baie d’Yvondrou. — Le bord de la mer. — Tempête. — Les bois. — Arrivée chez Clément Laborde. — Un déjeuner malgache. — La veuve. — Aspect du pays. — Les danses.

Le lendemain, nous devions nous rendre chez M. Clément Laborde. Il nous attendait à son habitation située sur les premières collines qui longent la côte, à 12 kilomètres environ de Tamatave. Aussi étions-nous prêts de bonne heure afin de disposer nos bagages et d’organiser le chargement et le départ de nos marmites (porteurs). Mais le temps devint noir, la pluie tombait par torrents, et des rafales ébranlaient la case. Il y avait de quoi décourager les plus intrépides ; nous partîmes cependant.

Le tacon est le seul véhicule usité à Madagascar ; sa construction est des plus simples : figurez-vous une chaise ou un fauteuil placé sur un brancard ; l’appareil est léger, quatre hommes le soulèvent sans effort, lorsque toutefois le voyageur n’est pas d’un embonpoint exagéré Si le tacon comme véhicule est seul connu, c’est qu’il est seul possible. Madagascar n’a de chemin d’aucune sorte et les voitures ne sauraient pénétrer dans l’intérieur. Les Malgaches n’ont en fait de quadrupèdes que les bœufs dont ils font uniquement un objet de commerce, et le cheval n’est pour eux qu’un animal de haute curiosité. Il serait tout aussi difficile de voyager pour un cavalier que pour une voiture ; les marais fangeux, les rivières et les forêts entraveraient sa marche ; dans les plaines du nord de l’île la chose serait facile.

Mode de transport à Madagascar : le tacon. — Dessin de G. Staal.

Pour une simple course en tacon, il faut quatre hommes à chaque promeneur ; mais un voyage de quelques jours exige toute une armée ; douze porteurs d’abord pour le voyageur et de vingt-cinq à trente autres marmites pour les bagages et les provisions. Voyez quel nombre de Malgaches nécessiterait une compagnie de dix personnes ; cela monterait à quatre cents pour le moins. Notre excursion ne comportait pas autant de monde. Nous n’avions que huit hommes chacun.

Nous partîmes donc, le chapeau sur les yeux, car la pluie nous aveuglait, et, sans nos manteaux de caoutchouc, nous eussions été littéralement noyés. Quant à nos Malgaches, ils n’y faisaient nulle attention ; ils allaient de leur petit trot saccadé, frappant la terre en cadence et poussant de temps à autre des cris bizarres, auxquels chaque troupe répondait. Nous débouchâmes bientôt sur le rivage de la petite baie d’Yvondrou ; le vent redoublait de violence et la mer était belle à voir. Elle ondulait au large en collines menaçantes, déferlait en fureur sur les coraux de la pointe d’Hastie, puis, formant trois étages superposés de volutes immenses, venait mourir à nos pieds blanche d’écume, couvrant nos voix de son bruit formidable et lançant jusque sur nos porteurs du sable et des débris.

L’admiration ne se lasse point devant ces magnifiques spectacles ; pour mon compte, j’oubliais le but de notre course et les petites misères de notre position présente ; cette voix semblable au tonnerre, ces luttes gigantesques des vagues, cette plaine d’écume me captivaient encore lorsque nous tournâmes à droite pénétrant dans le taillis de la côte et nous dirigeant vers l’intérieur. À voir la mer en ces moments suprêmes, la formation sablonneuse des plaines de Tamatave s’explique aisément, et il n’a fallu sans doute que peu de siècles à l’Océan pour mettre en relief ces vastes espaces.

Les dunes sont couvertes d’une végétation bizarre qui envahit tout le premier plan des sables de la côte : ce sont les vacoas (pandanus utilis), plante voisine des palmiers et de la famille des monocotylédones ; elle est d’un port étrange, gracieux et triste à la fois ; le tronc couvert d’une écorce lisse se divise généralement à une hauteur de deux mètres en trois branches égales, et chaque branche elle-même trifurquée au sommet lui compose une tête volumineuse d’où pendent, semblables à une chevelure éplorée, de grandes feuilles charnues brisées par le milieu. Ces feuilles fournissent des filaments grossiers et s’emploient, subdivisées, à la fabrication des sacs ; la hauteur du vacoa ne dépasse pas trente pieds.

Vacoa (pandanus utilis.) — Dessin de E. Thérond.

Mais l’orage cesse, le vent tombe, la pluie s’arrête et le soleil vient nous sourire dans les éclaircies des nuages qu’il chasse au loin ; comme le voyageur de la fable, nous éprouvons que « plus fait douceur que violence », nous relevons nos chapeaux rabattus, nous dépouillons nos lourds manteaux, et le soleil nous pénètre de sa bienfaisante chaleur. Autour de nous la nature se réveille belle et transfigurée ; l’herbe verdoie ; les arbustes, pliés sous le poids des gouttes brillantes, se relèvent soulagés de leur humide fardeau, les citronniers jettent sur notre passage leur parfum pénétrant, et des orchidées parasites entrouvrent les pétales de leurs blanches corolles.

La plaine s’étend loin devant nous onduleuse, coupée de ruisseaux et de marais. Nos marmites passent, faisant jaillir l’eau, poussant des cris sauvages ; le tacon semble léger pour leurs épaules robustes ; ils se hâtent et luttent de vitesse, comptant bien sur notre générosité pour une distribution de rhum ou de betza-betza.

Nous atteignons alors la première limite des bois ; l’étroit sentier court au milieu d’une végétation vigoureuse où se mêlent les copaliers à l’écorce blanchâtre, le nath couleur d’acajou et l’indraména au bois rouge ; le vacoa pyramidal élève sa tête conique au-dessus des palmiers nains, et des touffes d’immenses bambous viennent en se recourbant entraver notre course et nous fouetter le visage ; le bois est désert, les oiseaux sont rares, et le cri désolé du coucou solitaire se mêle seul au bruit de nos voix.

Palmier nain, à Madagascar. — Dessin de E. Thérond.

La plaine s’ouvre de nouveau, couverte d’une herbe haute et serrée où nos porteurs disparaissent ; plus nous avançons et plus les marais deviennent larges et profonds. Les marmites s’y engagent néanmoins, et ce n’est pas sans appréhension que du haut de nos siéges mobiles nous les voyons s’enfoncer dans cette fange liquide ; ils en ont parfois jusqu’aux épaules et ce n’est qu’à force d’adresse, sondant le terrain et nous soulevant au-dessus de leurs têtes, qu’ils nous déposent à l’autre bord pour recommencer plus loin.

Les premières collines apparaissent enfin, et, vers midi, nous arrivons à la maison de M. Clément. Du sommet de ce petit plateau, comme d’un observatoire, nous avons de la contrée environnante un aperçu plus complet : devant nous une large bande de forêt, puis la plaine sablonneuse de Tamatave, au loin la mer ; du côté de Tananarive une suite de collines ou mamelons dénudés et semblables à d’énormes huttes de castors s’élevant progressivement jusqu’à la grande chaîne centrale. Ces mamelons, isolés les uns des autres par des marécages ou de petits cours d’eau, ne présentent à l’œil que le vert uniforme de leur surface en dôme. Quelques arbres, échappés à l’incendie des bois, dressent çà et là leurs troncs violentés et noircis ; ils semblent protester contre cette dévastation sacrilége et jettent sur la campagne un air de mortelle tristesse ; partout où règne l’Ova, même impression, même silence et même désolation.

Autour de nous cependant, tout s’agite : les marmites vannent le riz que pilent des esclaves malgaches ; les feux brillent à la cuisine, et de belles servantes, vêtues d’étoffes aux couleurs éclatantes, s’empressent autour des cases, vont de l’une à l’autre, riant, criant, s’agitant et préparant les mets. Le déjeuner, servi à la malgache, nous attend ; l’hôte nous fait signe et nous entrons.

Pileuses de riz. — Dessin de G. Staal.

Au milieu de la salle principale de la petite habitation, sur un plancher couvert de nattes fines, l’on avait étendu d’immenses feuilles de ravenal du plus beau vert ; ces feuilles, de près de deux mètres, remplaçaient la nappe et formaient un carré long autour duquel on avait disposé, pour les convives, des siéges malgaches, espèces d’ottomanes sur lesquelles nous nous assîmes. Au milieu de cette table nouvelle pour nous, et sur un plateau également recouvert de feuilles de ravenal, s’élevait fumante une pyramide de riz d’un blanc de neige ; c’est le pain malgache : devant nous, de petits carrés de feuilles devaient nous servir d’assiettes, et d’autres devaient remplacer les fourchettes et les verres. Il est difficile de s’expliquer comment une feuille peut s’appliquer à tant d’usages ; elle s’applique à bien d’autres encore.

Le ravenal ou arbre du voyageur, est un des végétaux les plus utiles au Malgache. Ses feuilles, dépouillées des côtes, servent, ainsi que nous venons de le dire, de nappes pour étaler le riz, de cuiller pour le manger, de coupe pour boire le ranapang et la betza-betza, et même d’écopes pour vider les pirogues. Fendues, elles forment les toitures des maisons qu’elles abritent admirablement : les côtes reliées entre elles composent les parois des cases, et le tronc de l’arbre fournit les poteaux qui soutiennent le petit édifice ; mais l’épithète d’arbre du voyageur qu’on donne au ravenal, en prétendant qu’il est d’une précieuse ressource pour les gens altérés, ne m’a paru qu’une mauvaise plaisanterie, attendu que le ravenal se trouve principalement dans les marais et sur le bord des cours d’eau où chacun peut se désaltérer à son aise ; il a du reste assez de mérites sans qu’il soit nécessaire de lui en prêter qu’il n’a pas.

Mais revenons à notre déjeuner, qui, si poétiquement commencé sur des feuilles vertes, se termina prosaïquement à l’européenne. Il fallut abandonner nos belles coupes et nos assiettes primitives pour la porcelaine anglaise et le verre à champagne, car le moët frémissait dans son enveloppe, et Gros-Bœuf, notre échanson, le délivrait déjà de ses liens de fer. Impossible aujourd’hui d’achever une idylle ! nous eûmes un dessert de la Maison-d’Or et des liqueurs de Mme Amfoux.

La maison était en fête et les travaux furent suspendus ; esclaves, domestiques et marmites attendaient à la porte une distribution de rhum qui ne leur fit point faute ; aussi trépignaient-ils de joie et n’attendaient-ils qu’un signe pour commencer leurs danses. Déjà, dans leur impatience, ils faisaient résonner les bambous sous leurs doigts agiles, lorsque le maître leur fit dire que nous attendions ; ils entrèrent alors dans la salle que nous occupions et vinrent s’accroupir en cercle, laissant au milieu d’eux un espace vide pour les danseurs. Une femme se présenta la première ; elle n’était ni belle ni blanche ; ce n’était point une Rosati ; mais ses yeux noirs brillaient d’un joyeux éclat, et son gros sourire entrouvrant sa bouche lippue, creusait ses joues de fossettes profondes et montrait l’émail nacré de ses dents ; son canezou bleu comprimait avec peine une poitrine d’airain et dessinait une taille robuste et d’une certaine élégance.

Une large jupe blanche à grandes fleurs jaunes dessinait son corps, et le simbou dans lequel elle se drapait, ouvert ou fermé tour à tour, laissait voir, comme entre-deux de la jupe et du corsage, une large bande de chair bronzée.

Une femme veuve à Madagascar. — Dessin de Bida.

Mais déjà le feu sacré s’empare de nos Malgaches ; le bambou résonne, les voix s’unissent en chœur, les mains battent en mesure et la danseuse s’agite : voici la danse des Oiseaux.

Le corps penché en avant, les bras étendus comme une sibylle antique, la danseuse frappe lentement le sol de ses pieds nus ; ses bras avancent, reculent, s’abaissent et s’élèvent, elle tient à la terre et ne peut s’envoler. L’accompagnement va crescendo, les voix grossissent, les mains battent plus fort, la Malgache précipite ses coups ; le buste reste à peu près immobile pendant que les bras, semblables à deux ailes, semblent vouloir la transporter dans l’espace ; vains efforts ! L’impatience gagne alors la danseuse, une sorte de rage s’empare de tout son être ; elle parcourt haletante le cercle qui l’enferme, le sol devient sonore sous le frémissement de ses pieds, et ses bras, ses mains, ses doigts semblent se tordre en convulsions désespérées. Vaincue, elle s’arrête ; nous l’applaudissons.

Un Malgache se lève : nous allons assister à la danse du Riz ; il faut pour cette nouvelle danse un plus large espace, nous agrandissons le cercle.

Le danseur est presque nu ; il n’a pour tout vêtement qu’une longue bande de coton blanc, qu’il drape en artiste autour de ses reins ; son buste est élégant et bien musclé ; cet homme est beau, vigoureux, plein de grâce naturelle.

Les bambous, les mains et les chants de ses camarades composent au Malgache le même accompagnement primitif ; il commence. C’est d’abord la coupe du bois, le retentissement de la hache, la chute des arbres. Nous le suivons avec intérêt ; il se baisse, frappe, s’écarte, revient, nous comprenons sa pantomime ; viennent ensuite l’incendie de la forêt abattue, les pétillements de la flamme, les crépitations du bois ; il court, il souffle, il active l’action du feu, et tous ces bruits, il nous les rend saisissables au milieu du développement de l’action et sans rien perdre de la mesure. Mais il va piquer le riz ; il parcourt alors le cercle en bonds réguliers, égaux à la distance qui sépare chaque trou fait par le semeur ; nous assistons à la semaille, il enfouit le grain, le recouvre, puis, revenant au milieu du cercle, il semble adresser aux esprits une invocation suppliante.

Il faut avertir le lecteur qu’à Madagascar ainsi que dans certaines parties de l’Amérique, les naturels brûlent les forêts pour planter le riz ou le maïs ; ils ne sèment point, ils piquent le grain dans des trous, le recouvrent et attendent la moisson. À Madagascar, ils achèvent les semailles par la cérémonie invocatoire que voici. On place au milieu du terrain préparé et sur une feuille de ravenal, de la viande cuite, un peu d’argent et des bambous pleins de betza-betza. Le chef de famille, entouré des siens, s’avance alors, il invoque un à un les esprits des parents morts de leur mort naturelle et non par le tanguin (le nombre de ces esprits monte quelquefois à cinq ou six cents) ; enfin il termine ainsi sa prière : « Si j’ai fait quelque omission, je supplie ceux que j’ai oubliés de me pardonner, et je les prie de venir partager l’offrande que je fais aux bons, car je n’appelle que ceux-ci ; je compte sur l’appui de Zanahar-be (le grand esprit), pour m’aider, moi et les miens ; lui seul est mon maître. »

Nos applaudissements accompagnèrent le danseur ; une nouvelle distribution de rhum fut reçue avec acclamation, et M. Clément Laborde termina la fête par un pas de caractère qu’il dansait à Tananarive devant ce pauvre Radama II.


III


Yvondrou. — Ferdinand Fiche. — Betzimisaracks et Betanimènes. — Les lacs. — Ambavarano. — Le Kabar. — Hospitalité malgache. — Les jeunes filles.


Notre seconde expédition nous conduisit à Yvondrou ; Ferdinand Fiche fut notre hôte et voulut bien être notre guide.

Yvondrou est un village jadis considérable, situé à quinze kilomètres au sud de Tamatave sur la rivière du même nom ; ancienne résidence d’un prince malgache, il commande le débouché des lacs qui s’étendent à plus de quatre-vingts lieues dans le sud, et la route de Tananarive dont il forme la première étape.

Ferdinand Fiche est fils de Juliette et du prince Fiche, le plus puissant des anciens chefs de la côte ; élevé à Paris, ancien élève de l’École centrale, Ferdinand possède une instruction remarquable que l’on peut hardiment dire sans égale à Madagascar ; d’un caractère doux mais d’un extérieur un peu sombre, il faut le connaître pour l’apprécier ; je ne lui trouvai qu’un défaut, défaut rare s’il en fut, Ferdinand est trop modeste, il s’annule trop devant des étrangers qui pour la plupart n’ont pas le centième de sa valeur. Mme Ida Pfeiffer en fait un ours mal léché. Elle n’a point su démêler les étrangetés de cette nature timide, elle n’a point su comprendre de quel poids pesait sur cette âme endolorie l’inquiète et atroce tyrannie des Ovas, l’humiliation de ce joug de brute sur une intelligence élevée réduite à l’impuissance ; pour moi, j’ai trouvé Ferdinand Fiche le plus charmant des hommes.

Nos tacons nous déposèrent sur les bords de la petite baie qui fait pointe dans le village d’Yvondrou. Une collation nous attendait ; nous devions, le déjeuner achevé, nous embarquer dans des pirogues que Ferdinand tenait à notre disposition ; nous allions explorer les lacs, et nous comptions pousser jusqu’à Andevorande, le temps ne le permit pas.

Trois belles pirogues garnies de seize pagayeurs chacune nous attendaient dans la petite baie qui mouille le village ; Ferdinand les avait chargées d’un matériel complet nécessaire à une absence de plusieurs jours, c’est-à-dire de provisions de toutes sortes, vins de France, bière anglaise, champagne, etc. ; on le voit, notre nouvel ami faisait princièrement les choses. Nous avions des fusils pour la chasse, et les pirogues étaient recouvertes de tentes pour le mauvais temps. Le départ fut des plus gais ; nous partions charmés de l’aspect du pays, de l’aimable réception de notre hôte, pleins de l’attrayant espoir de recueillir à chaque pas de nouveaux documents et de curieuses études de mœurs sur cette contrée presque vierge aux yeux d’un explorateur européen.

La navigation en pirogue demande une certaine habitude ; l’esquif est si mobile, que chacun doit le mieux possible garder son équilibre ; le vent nous prenait en poupe, et le fleuve soulevé nous jetait la crête des vagues ; aussi une appréhension de quelques minutes est-elle un tribut bien naturel à cet exercice d’un nouveau genre ; nos Malgaches, du reste, nageaient avec un ensemble merveilleux, et nous filions comme le vent. Nous atteignîmes bientôt le milieu de la rivière, où Ferdinand nous fit remarquer une langue de terre rougeâtre, sur laquelle se dénoua l’un des petits drames guerriers de l’histoire moderne.

« Vous savez, nous dit notre guide, que les habitants de Madagascar portent le nom générique de Sakalaves ; quant à nous, populations de la côte, notre appellation de Betzimisarack, ainsi que l’indique ce mot composé, vient d’une vaste association de tribus, be (beaucoup), tzi (ne pas), misarack (divisés). Nous nommons Ambanivoules les Malgaches qui vivent à la campagne, les cultivateurs ou les paysans, et nous avons en outre les Betanimènes, tribu révoltée qui gagna cette épithète par sa honteuse défaite sur la langue de terre que nous avons doublée. Betanimènes vient de be (beaucoup), tani (terre) et mène (rouge), parce que la tribu en question, battue et acculée sur cette pointe, se rendit aux vainqueurs qui, par dérision, se bornèrent à lui lancer des boulettes de terre rouge avec leurs sarbacanes, les couvrant ainsi de fange et de honte. »

Cette petite anecdote me fit comprendre pourquoi il y avait si peu de Betanimènes et tant de Betzimisaracks ; nous ne sommes pas les seuls à n’accepter d’héritage que sous bénéfice d’inventaire.

Cependant nous avions laissé derrière nous la rivière d’Yvondrou pour entrer dans les canaux qui mènent aux lacs ; la végétation de ces terres marécageuses ne se compose que de ravenals, de raffias et de sauges gigantesques qui forment le long du rivage une ligne continue de sombre verdure ; sur la gauche, la mer brise avec violence, et, sur la droite, les terres plus élevées du second plan sont couvertes de forêts magnifiques.

Groupe de ravenals. — Dessin de E. Thérond.

Effrayés par les chants de nos rameurs, des canards de toutes nuances s’élèvent à l’avant des pirogues ; des poules d’eau glissent dans les joncs, et des couples criards de perroquets noirs passent rapides, se dirigeant vers les bois. Il n’y a dans cette nature rien du grandiose qui saisit l’âme, et les rivages américains ont plus de grandeur et de majesté. Cependant, la nouveauté de cette végétation bizarre, presque toute herbacée, excite une sorte d’admiration curieuse ; les chants madécasses de nos pagayeurs, le frôlement de la pirogue au milieu des champs de tantamo (nénufar), les larges fleurs jaunes et blanches émaillant les eaux, les cris joyeux et le vol léger du vorontsaranony, petit martin-pêcheur de la taille du colibri, et, comme lui, émeraude et saphir, jettent sur ce paysage monotone un voile de poésie sauvage qui s’étend jusqu’à nous.

Nous devions bientôt arriver à Ambavarono (bouche de l’eau) ; c’est un petit village placé sur une éminence, à l’entrée du lac de Nossi-Be (lac des îles), de nossi (île) et be (beaucoup).

Vue d’Ambavarano (bouche de l’eau). — Dessin de E. de Bérard.

L’une des pirogues nous avait précédés et devait annoncer notre arrivée ; aussi trouvâmes-nous le village tout en mouvement ; on déménageait à la hâte une case pour nous la donner. Elle fut prête en peu d’instants, et nous nous y installâmes.

Les chefs du village vinrent alors nous souhaiter la bienvenue ; deux ou trois femmes les accompagnaient, et chacune d’elles portait, sur des feuilles de ravenal, du riz blanc comme la neige et quelques douzaines de poissons. Tout le monde s’assit, la petite cabane était pleine, et nous allions assister à notre premier kabar. (On appelle kabar toute réunion quelconque ayant pour but de causer, délibérer ou recevoir ; rien ne se fait à Madagascar sans une assemblée préalable : c’était, en ce cas, le kabar de l’hospitalité.)

Quand chacun eut pris place, il y eut une minute de recueillement. Le chef prit alors la parole, et, réunissant devant lui le riz et les poissons qu’avaient apportés les femmes, il nous adressa le discours suivant :

« Ô vasas (hommes blancs) ! soyez les bienvenus dans ce village, la case qui vous abrite est à vous, et nos bras sont à votre disposition ; nous sommes pauvres, ô vasas, mais nos offrandes viennent du cœur ; acceptez donc avec bienveillance ce riz que nous avons planté et ces poissons qui viennent de nos lacs, c’est tout ce que nous possédons. »

Nous serrâmes la main de ces bonnes gens, en signe de remercîment, et Ferdinand, qui nous avait traduit la petite harangue, leur traduisit aussi notre réponse. Il leur dit que nous étions touchés de la généreuse hospitalité qu’ils nous offraient, et leur présentant également, sur une feuille de ravenal, une piastre accompagnée de quelques hameçons et divers menus objets, il ajouta que nous les priions d’accepter ces légers présents, non comme prix de leurs offrandes, mais comme un souvenir de notre part. Nous leur fîmes en même temps verser quelques verres d’arack, qu’ils burent à notre santé ; puis, se recueillant encore, l’un d’eux prit la parole et nous dit :

« Nous remercions les nobles étrangers de leurs procédés pour nous et des touchantes faveurs qu’ils nous accordent ; nous ne sommes point habitués à voir les Ovas, nos maîtres, et les vasas voyageurs nous traiter avec tant de douceur ; nous les remercions donc de toute notre âme. En sortant de cette case aujourd’hui consacrée par leur présence, nous montrerons à nos femmes et à nos enfants les présents, objets de leur munificence ; le souvenir de leur bonté ne s’effacera point de notre mémoire, et la tradition le perpétuera jusqu’à nos arrière-neveux et nos petits-enfants. »

Nous étions véritablement touchés de la bonté de ces braves gens ; les Ovas durent avoir beau jeu à soumettre des populations aussi douces, et la férocité qu’ils déploient à la moindre velléité de révolte, n’est que de la barbarie toute pure.

Pendant que les esclaves de Ferdinand s’occupaient du souper, notre petite troupe se divisa ; les uns coururent explorer les bois, d’autres voulurent battre les roseaux des lacs à la recherche des canards.

Notre chasse ne fut pas des plus heureuses. Les pintades que l’on nous avait dit fort communes fréquentent les forêts plus reculées, et nous ne rapportâmes que des perroquets noirs, gros comme des poules et délicieux en salmis, des merles étiques et beaucoup de petites perruches à tête bleue de la taille d’un moineau ; quant aux makis (espèce de singe) il nous fut impossible d’en trouver aucun. Les bois sont hauts, touffus, mais les gros arbres sont rares, la végétation parasite les dévore, les lianes et les orchidées surtout, dont plusieurs sont de couleurs et de formes ravissantes.

En regagnant le village, nous fîmes route avec des jeunes filles revenant de la fontaine. Elles étaient chargées d’énormes bambous dans lesquels elles renferment leur provision d’eau, qui s’y maintient fraîche et pure ; mais leur manière de porter ce fardeau n’est point gracieuse ; il est impossible de rien trouver de poétique dans ce grand roseau lourdement placé sur l’épaule comme une charge d’esclave ; les images si facilement évoquées de l’antiquité, ces tableaux charmants des Rebeccas et des jeunes Grecques aux amphores élégantes, se refusent a tout parallèle avec ces Malgaches crépues qui, malgré toute notre bonne volonté, nous semblèrent gauches et malhabiles.

Ces femmes étaient du reste vêtues de rabanes grossières ; elles semblaient pauvres et malheureuses ; c’est que le village placé sur la route de Tananarive est sans cesse exposé aux visites des Ovas. Les habitants courbés sous le joug de fer de leurs maîtres, supportant des corvées continuelles et sujets à des exactions de toutes sortes, renoncent au bien-être qu’ils ne peuvent conserver et tombent dans un morne désespoir. À quoi bon de belles cases ? on les leur brûle ; à quoi bon de beaux vêtements ? on les en dépouille ; de quoi serviraient des provisions ? on les leur vole. La misère fut toujours l’ennemie de l’élégance et des arts ; elle est pour l’homme le fardeau le plus lourd et le tyran le plus impitoyable. Dans d’autres parages nous devions retrouver le Malgache plus semblable à lui-même ; moins de douleur et de souffrance, plus de sourires et plus de grâces.

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IV


Lac de Nossi-Be. — Nossi-Malaza. — Le chef du village et sa famille. — Intérieur malgache. — Mœurs malgaches.

Le climat de la côte de Madagascar à la hauteur de Tamatave est loin d’être enchanteur ; cette contrée si peu connue ne mérite ni les éloges qu’on prodigue à la douceur de sa température et à la fertilité de son sol, ni l’effroyable surnom de « tombeau des Européens » que des voyageurs timides lui jettent dans leurs relations.

Le climat est humide et pluvieux, froid et brûlant tour à tour ; voilà pour l’éloge. Quant à la terrible fièvre, minotaure impitoyable dévorant l’audacieux colon ou l’imprudent touriste, nous devons avouer que dans nos fréquentes excursions, alternativement exposés à l’action du soleil et de la pluie, souvent mouillés jusqu’aux os, aucun de nous n’en a éprouvé le moindre symptôme. À Tamatave même, peuplée de plus de trois cents Européens, l’on nous assura que, depuis deux ans, pas un d’eux n’avait succombé aux atteintes de ce mal. Voilà pour le blâme.

Il est vraiment triste de voir les voyageurs donner à leur imagination si libre carrière au sujet de renseignements dont la vérité seule forme la valeur, et, s’égarant, entraîner tant de gens après eux ; toujours extrême dans ses écarts, une relation dénigrant ou flatteuse, trompe celui qu’elle attire et trompe celui qu’elle arrête ; désenchantement d’un côté, désastreux renoncement de l’autre, le mal est le même, et ce système de roman, ce manque de renseignements vrais, entre peut-être pour plus qu’on ne le croit dans le pitoyable rôle que nous jouons au monde comme puissance colonisatrice.

Le lac de Nossi-Be, que nous allions traverser, peut avoir dix à douze kilomètres d’étendue ; sa largeur est moindre, on aperçoit distinctement les deux rives ; le vent du sud-est l’agite comme une petite mer, et la navigation en pirogue n’y est pas sans danger. Souvent le Malgache voit sombrer son léger esquif et sa cargaison de riz, heureux quand il peut à la nage regagner la terre et sauver ses membres de la dent des crocodiles. Pour nous, que la grandeur de nos embarcations mettait à l’abri de semblables dangers, nous n’échappâmes point au désagrément d’une affreuse traversée ; battus par l’orage, affreusement trempés par la pluie nous abordâmes en piteux état à l’île de Nossi-Malaza (Île des délices.)

Vue du lac de Nossi-Be (île d’Ambanimène). — Dessin de Catenacci.

Nous accueillîmes avec joie ce nom d’heureux augure. L’Île des délices est rapprochée de l’extrémité sud du lac à égale distance de ses deux rives ; longue d’un kilomètre, sur une largeur de quelques centaines de pas, elle est tout feuillage et verdure ; au nord s’étend une belle prairie terminée par le cimetière, au centre est groupé le village, et la partie sud-est couverte de magnifiques ombrages.

L’accueil que nous firent les habitants fut en tout semblable à celui que nous avions reçu à Ambavarano ; kabar, discours, offrandes, toute la naïve diplomatie du cœur ; mais la case était plus grande, nos hôtes mieux vêtus, les femmes plus élégantes et plus belles, et l’air d’aisance répandu partout reposait agréablement nos yeux des misérables tableaux de la veille.

Mais parlons un peu des Malgaches, de leurs mœurs, coutumes, industrie et religion.

Le Malgache de la côte est d’un caractère doux et timide, il est bon, fidèle et dévoué. La supériorité du blanc, qu’il reconnaît, s’impose à lui comme une chose naturelle, il ne s’en blesse point ; le vasa lui semble un maître devant lequel il est prêt à courber le front. Admirant tous nos actes pour le peu qu’il en connaît, stupéfié devant les phénomènes de notre industrie, son admiration naïve lui fait dire que si le vasa pouvait faire du sang, ce serait un Dieu véritable. On comprend la facilité d’une conquête chez des populations ainsi disposées à notre égard, et l’on a droit de s’étonner des pauvres résultats obtenus par plus de deux siècles d’expéditions successives.

Mais si le Malgache accepte le joug, il n’accepte point le travail. Il sera votre serviteur avec joie, parce que les devoirs faciles que cette charge impose conviennent à la douceur de sa nature ; les occupations variées de la domesticité ne le fatiguent point, et les faveurs du maître, conséquence naturelle de rapports journaliers et de soins constants, savent toucher son cœur. Grand ami du mouvement, infatigable au labeur qu’il aime, il pagayera tout un jour par le soleil et par la pluie, et cela sans fatigue apparente. Le violent exercice du tacon lui plaît par-dessus tout ; il vous portera de l’aurore à la nuit, et le soir, oublieux des fatigues du jour, le chœur de ses compagnons et la sauvage harmonie des bambous prêteront de nouvelles ardeurs à son corps de bronze.

Mais un travail régulier l’ennuie. Paresseux avec délices, la facile satisfaction de ses besoins lui rend insupportable le lien le plus léger. Vous n’en ferez pas plus un esclave qu’un travailleur assidu. Vingt fois il brisera sa chaîne, et semblable à ces femmes nerveuses bravant impunément les longues insomnies du bal et que réduit la moindre fatigue, il fuira la besogne ou succombera sous la tache.

Le Malgache a des formes élégantes, presque féminines ; sa figure est imberbe ; il porte les cheveux longs et tressés comme les femmes, et lorsqu’on le rencontre assis, drapé dans son lamba et buvant le soleil dans son farniente de lazzarone, il est difficile de distinguer son sexe. Quant à la femme, en dehors de la beauté, rare sur toute la terre, la douceur de sa physionomie en fait une créature agréable ; elle est généralement bien faite et d’un galbe heureux. On peut voir, page 211, une femme de Tamatave avec ses enfants ; toutes les Malgaches se vêtent à peu près de la même manière, et le type que nous représentons peut-être classé parmi les dames de l’endroit. Les cheveux divisés en carrés réguliers et tressés avec soin dégagent la tête en donnant à la personne un air de propreté remarquable ; ces tresses dissimulent l’effet disgracieux d’une masse crépue, et débarrassent de l’énorme touffe que produirait la chevelure abandonnée à elle-même. Le vêtement qui couvre les épaules est le canezou (le mot est malgache) ; ce vêtement serre les reins et maintient la poitrine sans la comprimer. Le jupon est remplacé par une draperie (cette draperie est en rabane) ; il est d’indienne chez les gens aisés. Le vêtement qui entoure le buste, c’est le simbou, étoffe de soie ou de coton, suivant la fortune des gens.

Des trois enfants, l’aîné porte un pantalon qui accuse le contact de la société européenne ; le second porte simplement un lamba, espèce de châle de coton avec frange de couleur ; c’est le vêtement ordinaire des hommes.

En voyage, le Malgache se dépouille de son vêtement qu’il porte en paquet, et se contente du langouti, petit morceau d’étoffe.

L’industrie des Malgaches est toute primitive ; ils tissent avec la feuille du raffia des rabanes de différentes espèces. Les plus grossières servent à la fabrication des sacs, aux emballages, etc. ; les plus fines, tissus vraiment remarquables, servent aux vêtements de femmes et feraient d’admirables chapeaux. On n’en trouve jamais qu’en petites quantités. Ils tressent avec le jonc et les feuilles de latanier des nattes dont ils tapissent leurs cases. Quelques-unes ornées de dessins d’une grande pureté de lignes, s’importent comme objets de luxe et de curiosité. Ces deux industries fournissent à l’exportation un chiffre d’affaires montant à cinquante mille francs.

Grand latanier. — Dessin de Catenacci.

En fait de culture, le Malgache ne connaît que le riz et malgré sa paresse de nègre et le peu d’encouragement donné à ses efforts, la côte est, dans un rayon de cent lieues, de Mananzari dans le sud, à Maranzet dans le nord, exporte quatre mille trois cents tonneaux de riz. Nous dirons en parlant des Ovas quels sont les produits naturels livrés au commerce et les règlements qui en prohibent l’échange.

Village de Nossi-Malaza. — Dessin de E. de Bérard.

En fait de mœurs, le Malgache n’en a point ; il est naïvement immoral…

Chez lui, les unions se brisent et se nouent selon le bon plaisir de l’homme ; l’état civil n’existant pas et le culte se bornant à quelques rares superstitions, l’on ne saurait appliquer le nom de mariage à des associations volontaires que ne consacrent ni Dieu ni l’État.

Dans le nord, l’Arabe a laissé quelque chose de ses mœurs ; l’instinct religieux s’y retrouve aussi plus développé.

Chez ces insulaires la pluralité des femmes est une loi fondamentale ; chaque chef en à trois au moins, c’est : 1o La vadé-bé, épouse légitime, dont les enfants héritent ; 2o La vadé-massaye, femme jeune, que le Malgache répudie aussitôt que sa beauté disparaît ; 3o La vadé-sindrangnon, esclave à laquelle on donne la liberté lorsqu’elle est devenue mère.

Les sœurs cadettes de ces trois femmes appartiennent de droit à l’époux jusqu’à ce qu’elles soient mariées.

Femme malgache et ses enfants.

Si la femme passe d’un toit à l’autre, les enfants restent, et la nouvelle épouse les chérit et les aime comme les siens propres ; la chose paraît naturelle dans un pays où souvent l’adoption remplace la paternité ; là point de jalousie, point de discussions religieuses, point de sectes ; peu ou point de discussions intestines pour l’héritage : on n’a rien à partager. Cet état de choses, l’affection constante qui réunit ces braves gens entre eux dans des conditions monstrueuses pour nous, tient à une grande douceur de caractère, à quelque impérieux besoin d’affection ; et si leurs rapports sont exempts des vives démonstrations qui accompagnent chez nous l’amour maternel, nous le répétons, les sentiments de la famille n’y sont pas moins vifs. Nous vîmes une femme croyant sa fille adoptive empoisonnée par des fruits de tanghin, se livrer à la douleur la plus violente et se jeter sur les fruits, s’écriant qu’elle voulait mourir avec son enfant.

D. Charnay.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. Voy. la carte de Madagascar, t. IV, p. 338.
  2. Voy. le voyage de M. Charnay au Mexique, t. V, p. 353.
  3. Tous les dessins de ce voyage ont été faits d’après les photographies de M. Charnay.
  4. Son origine est très-ancienne, car Edrisi, géographe arabe du onzième siècle cité par Alboufeda, fait mention de la communauté de langage et d’origine qui existait entre les habitants du Zabedg (Java) et ceux du Zendg (Madagascar). (Voy. la Géographie d’Alboufeda, traduite de l’arabe par M. Reinaud.)
  5. Prononcez Rasoul, car en malgache la lettre o se prononce ou, et l’o et l’a, à la fin d’un mot, jouent le rôle de notre e muet. On prononce de même Radam au lieu de Radama, Rakout au lieu de Rakoto.
  6. Voy. notre tome IV, p. 322.
  7. Les Malgaches, en fait de monnaie, ne se servent que de pièces de cinq francs qu’ils coupent en menus morceaux et qu’ils pèsent avec des petites balances d’une justesse extraordinaire. On prétend qu’ils peuvent peser jusqu’à la sept cent vingtième partie d’une piastre. Les principales monnaies sont les plus petites, le voemen, 30 c. ; le sikasi, 60 c., le kirobo, 1 fr. 25.