Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Seconde époque - Adolescence/Chapitre IV

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 46-53).


CHAPITRE IV.Modifier

Continuation de ces prétendues études.



1760. Aucun de mes parens ne s’occupant donc autrement de moi, j’allais perdant ainsi mes plus belles années à ne rien apprendre, ou presque rien. De jour en jour ma santé s’altérait : toujours malingre et toujours ayant quelque plaie là ou là sur le corps, j’étais devenu le jouet continuel de mes camarades, qui me donnaient le gracieux surnom de charrogne ; les plus spirituels et les plus humains y joignaient encore l’épithète de pourrie. Cet état de santé me causait d’affreuses mélancolies, et l’amour de la solitude s’enracinait en moi chaque jour davantage. Avec tout cela, en 1760, je passai en rhétorique. Ces indispositions multipliées me laissaient encore de loin en loin quelques petits loisirs pour l’étude, et il ne fallait pas grand effort pour mener à fin de pareilles classes. Mais le professeur de rhétorique n’ayant pas le talent de son confrère des humanités, quoiqu’il nous expliquât l’Énéide, et nous fit faire des vers latins, il me parut que, pour mon compte, je reculais au lieu d’avancer dans l’intelligence de la langue latine ; et puisque enfin je n’étais pas le dernier, j’en conclus qu’il en était des autres comme de moi. Pendant cette année de prétendue rhétorique, je me donnai la joie de reconquérir mon petit Arioste. Je le dérobai, volume par volume, au sous-prieur, qui l’avait greffé sur ses propres livres dans sa bibliothèque, où je les voyais exposés. Je trouvai l’occasion de les reprendre en allant dans sa chambre avec quelques autres privilégiés pour voir jouer au ballon de ses fenêtres. Car de cette chambre, située en face du batteur, on voyait beaucoup mieux le jeu que de nos galeries, qui étaient de côté. J’avais soin de rapprocher avec art les volumes voisins à mesure que j’en enlevais un, et ainsi j’eus le bonheur de rattrapper, en quatre jours consécutifs, mes quatre petits volumes. Ce fut pour moi une grande fête, mais je n’en parlai à qui que ce fût.

En repassant cette époque dans ma mémoire, j’y trouve qu’après avoir reconquis mon Arioste, je n’y songeai presque plus. Pour le laisser ainsi de côté, j’avais, je crois, deux raisons (sans compter ma santé, qui était bien la principale) : la difficulté de l’entendre, qui semblait avoir augmenté au lieu de diminuer (un rhétoricien !), et cette perpétuelle manie de l’Arioste d’interrompre sa narration, et de vous planter là au milieu de l’aventure avec un pied de nez. C’est encore maintenant ce qui me déplaît en lui ; artifice contraire à la vérité, et qui n’est bon qu’à détruire l’effet produit en commençant. Ne sachant où aller pour rattraper la suite du récit, je finissais par le laisser là. Le Tasse aurait bien mieux convenu à mon caractère, mais j’ignorais jusqu’à son nom. Il me tomba alors dans les mains, je ne sais plus comment, une Énéide d’Annibal Caro. Je la lus et relus plusieurs fois avec avidité, avec fureur, prenant parti de toute mon ame pour Turnus et pour Camille. Je m’en servais aussi furtivement pour traduire le thème que le professeur nous donnait, ce qui ne laissait pas encore de me retarder dans mon latin. Je ne connaissais alors aucun autre de nos poètes : j’en excepte toutefois quelques opéras de Métastase, le Caton, l’Artaxerce, l’Olympiade, et autres libretti qu’un Carnaval ou l’autre faisait tomber entre nos mains. Ces pièces avaient pour moi un grand charme ; seulement, lorsque l’ariette venait arrêter le développement de la passion, au moment même où elle commençait à me pénétrer, j’en éprouvais un déplaisir mortel, et plus d’ennui encore que des interruptions de l’Arioste. Je lus aussi alors quelques comédies de Goldoni, qui me divertirent beaucoup : celles-ci, c’était le maître qui me les prêtait. Mais cet instinct des choses dramatiques, dont le germe était peut-être en moi, fut promptement étouffé et s’éteignit faute d’alimens, d’encouragemens, enfin de tout ce qui pouvait le développer. En résumé, mon ignorance, celle de mes maîtres, et notre insouciance à tous, en toute chose, ne pouvaient aller plus loin.

Dans ces longs et fréquens intervalles où ma santé ne me permettait pas d’aller en classe avec les autres, un de mes camarades, mon aîné en âge, en force, et en ânerie plus encore, me chargeait de temps en temps de lui faire son devoir : c’était une version, une amplification ou des vers. Voici le bel argument qu’il employait pour m’y contraindre : « Si tu veux me faire mon devoir, je te donnerai ces deux balles. » Et il me les montrait, jolies, en beau drap, partagées en quatre couleurs, bien cousues, et merveilleusement rebondissantes. « Si tu ne veux pas le faire, je te donne deux taloches. » Et tout en parlant, il levait sa main formidable, et la tenait menaçante au-dessus de ma tête. Je prenais les deux balles et lui faisais son devoir. Au commencement, je le faisais avec conscience et de mon mieux, et le professeur s’étonnait un peu des progrès, inattendus de notre écolier, qui jusque là n’avait été qu’une franche taupe. Mais je lui gardais religieusement le secret, plutôt encore parce que, de ma nature, j’étais peu communicatif, que pour la peur que j’avais de ce Cyclope. Cependant, après lui avoir fait de la sorte bon nombre de devoirs, ayant d’ailleurs plus de balles qu’il ne m’en fallait, ennuyé de ce travail, et aussi un peu dépité de le voir se parer de mes plumes, je laissai insensiblement se gâter l’ouvrage, et je finis même par y glisser de ces solécismes comme potebam ou autres semblables, qui vous font siffler de vos camarades et fouetter par vos maîtres. Celui-ci donc se voyant bafoué publiquement, et revêtu par force de sa peau naturelle, celle de l’âne, n’osa trop ouvertement se venger de moi ; il ne me força plus à travailler pour lui, et demeura furieux, mais enchaîné par la honte dont j’aurais pu le couvrir en révélant son secret ; jamais pourtant je ne le fis. Mais comme je riais sous cape quand j’entendais raconter aux autres l’effet que le potebam avait produit en pleine classe ! Aucun ne me soupçonnait d’y avoir eu la moindre part. Ce qui me contenait encore dans les bornes de la discrétion, c’était l’image de cette main levée sur ma tête, toujours présente à mes yeux, toujours prête à me faire payer tant de balles prodiguées en pure perte, et pour ne s’attirer que des reproches. J’appris dès lors par là que c’est une peur réciproque qui gouverne le monde.

1761. Au milieu de ces puériles et insipides vicissitudes, souvent malade et toujours chétif, j’atteignis encore le terme de cette année de rhétorique, et après l’examen ordinaire, on me jugea de force à passer en philosophie. Ce cours de philosophie se faisait hors de l’Académie, à l’Université, qui était proche, et où l’on allait, deux fois le jour : le matin, classe de géométrie ; l’après-midi, classe de philosophie, ou de logique, comme on voudra. Me voilà donc philosophe, ayant à peine treize ans. J’étais d’autant plus fier de ce nom, que par là déjà je me voyais, pour ainsi dire, parmi les grands ; sans compter le charmant plaisir de mettre le pied dehors, deux fois par jour : ce qui souvent nous procurait l’occasion de faire, à la dérobée, dans les rues de la ville, de petites excursions, en feignant, pour sortir de classe, quelque besoin à satisfaire.

J’étais le plus petit de tous ces grands, parmi lesquels j’étais descendu dans la galerie du second appartement ; mais cette infériorité de taille, d’âge et de forces, était précisément ce qui animait mon courage et me poussait à me distinguer de la foule. A cet effet, dès le commencement, j’étudiai avec assez de zèle pour être admis aux répétitions que faisaient le soir à l’intérieur les maîtres de l’Académie. Je répondais aux questions tout comme les autres, et quelquefois même un peu mieux. Ce devait être purement chez moi le fruit d’une heureuse mémoire, et rien de plus ; car, à dire le vrai, je n’entendais absolument rien à cette philosophie pédantesque, insipide par elle-même, et de plus enveloppée dans un latin qu’il me fallait attaquer corps à corps et surmonter tant bien que mal, à coups de dictionnaire. Pour la géométrie, je suivis tout le cours, c’est-à-dire, qu’on m’expliqua les six premiers livres d’Euclide ; mais jamais je n’ai pu comprendre la quatrième proposition. Aujourd’hui encore je ne l’entends pas davantage, ayant toujours eu la tête parfaitement anti-géométrique. Cette classe de philosophie péripatéticienne, qui se faisait ensuite dans l’après-dîner, était une chose à dormir debout. Pendant la première demi-heure, on écrivait le cours sous la dictée du professeur, et pendant le reste du temps, que le professeur employait à expliquer son texte latin (Dieu sait quel latin), nous autres, enveloppés jusqu’aux oreilles dans nos grands manteaux, nous nous livrions aux savoureuses douceurs du sommeil ; et parmi tous ces philosophes on n’entendait d’autre son que la voix traînante du professeur, qui, lui-même, avait bonne envie de dormir, et ce bruit des dormeurs ronflant sur divers tons, qui haut, qui bas, qui entre deux. Cela faisait un admirable concert.

Outre l’irrésistible puissance de cette philosophie soporifique, ce qui ne contribuait pas peu à nous faire dormir, surtout nous autres de l’Académie, qui avions deux ou trois bancs séparés à la droite du professeur, c’est que, chaque matin, il nous fallait trop tôt interrompre notre sommeil et nous lever. C’était, quant à moi, la principale cause de toutes mes indispositions, l’estomac n’ayant point assez de temps pour la digestion du souper, qui s’opère pendant le sommeil. Les supérieurs, ayant fait plus tard cette remarque à mon sujet, finirent par me permettre, durant mon année de philosophie, de dormir jusqu’à sept heures, au lieu de cinq trois quarts, heure à laquelle il fallait se lever, ou plutôt être levé, pour descendre dans la chambrée où se disait la prière du matin, après quoi on se mettait au travail jusqu’à sept heures et demie.