Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Seconde époque - Adolescence/Chapitre III

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 42-46).


CHAPITRE III.Modifier

Les parens auxquels fut confiée mon adolescence à Turin.



Pendant ces deux premières années à l’Académie, je n’appris donc que fort peu de chose, et ma santé se trouva gravement compromise par le changement et l’insuffisance de la nourriture, le désordre dans le régime, le défaut de sommeil, le peu de soins, toutes choses contraires au système suivi pendant mes neuf premières années dans la maison de ma mère. Je ne grandissais aucunement, et je ne ressemblais pas mal à une petite bougie toute mince, toute pâle. Plusieurs maladies m’assaillirent l’une après l’autre ; l’une, entre autres, pour commencer, fit crevasser ma tête en plus de vingt endroits. Il en sortait une humeur visqueuse et fétide, précédée d’un si grand mal de tête, que mes tempes en devenaient toutes noires, et que la peau brûlée, pour ainsi dire, venant à s’écailler plusieurs fois, à diverses reprises, se renouvela entièrement sur les tempes et sur le front. Mon oncle paternel, le chevalier Pellegrino Alfieri, avait été nommé gouverneur de la ville de Coni, où il résidait au moins huit mois de l’année. Il ne me restait donc à Turin d’autres parens que ceux de ma mère, la famille Tournon, et un cousin de mon père, mon demi-oncle, le comte Bénédict Alfieri. Ce dernier était premier architecte du roi, et il habitait une maison contiguë à ce même Théâtre-Royal qu’il avait conçu et fait exécuter avec tant d’art et d’élégance. J’allais quelquefois dîner chez lui, ou lui faire de simples visites, selon le bon plaisir de cet André, qui me gouvernait despotiquement et qui avait toujours à m’alléguer des ordres ou des lettres de mon oncle de Coni.

Ce comte Bénédict était vraiment un digne homme, et d’un cœur excellent ; il m’aimait et me caressait beaucoup. Il avait le fanatisme de son art : très-simple de caractère, et à peu près étranger à tout ce qui n’avait point rapport aux beaux-arts. Parmi beaucoup d’autres preuves que je pourrais donner de sa passion démesurée pour l’architecture, il me parlait fort souvent et avec enthousiasme, à moi petit garçon, qui ne comprenais absolument rien aux arts, du divin Michel-Ange Buonarotti, qu’il ne nommait jamais sans incliner la tête, ou sans ôter son bonnet, avec un respect et une humilité qui ne sortiront jamais de ma mémoire. Il avait passé à Rome une grande partie de sa vie ; il était plein du beau antique ; ce qui ne l’empêcha pas dans la suite de déroger parfois au bon goût pour se conformer aux modernes. Je n’en veux d’autre témoignage que sa bizarre église de Carignan, en manière d’éventail. Mais ces petites taches, ne les a-t-il pas amplement effacées par le théâtre dont j’ai parlé plus haut, la voûte savante et hardie qui surmonte le manège du roi, la grande salle des Stupinigi, la solide et majestueuse façade du temple de Saint-Pierre à Genève ? Il ne manquait peut-être à ce génie architectonique qu’une bourse mieux remplie que n’était celle du roi de Sardaigne. Ce qui le prouve, c’est le grand nombre de dessins magnifiques qu’il a laissés en mourant, et sur lesquels le roi mit la main. Il y avait là beaucoup de projets, et les plus variés, pour les embellissemens à faire dans Turin, et, entre autres, pour la reconstruction de l’abominable muraille qui sépare la place du château de celle du palais royal, muraille qu’on a nommée, je ne sais pourquoi, le Pavillon.

Je m’étends ici avec complaisance sur la mémoire de ce bon oncle, qui avait bien son mérite, et aujourd’hui seulement j’en connais tout le prix. Lorsque j’étais à l’Académie, quoiqu’il eût pour moi beaucoup de tendresse, je le trouvais, à tout prendre, plus ennuyeux que divertissant ; et voyez, je vous prie, ce travers de jugement et la force des fausses maximes ! ce qui chez lui m’offusquait davantage, c’était son bienheureux parler toscan, que depuis son séjour à Rome jamais il n’avait voulu quitter, quoique, à Turin, ville amphibie, la langue italienne fût véritablement un idiome de contrebande. Telle est cependant la puissance du beau et du vrai, que les mêmes gens qui, dans le principe, au retour de mon oncle, se moquaient des habitudes de son langage, finissaient par s’apercevoir que lui seul en réalité parlait une langue, pendant qu’ils ne faisaient eux, que balbutier un jargon barbare. Chaque fois qu’ils s’entretenaient avec lui, ils essayaient aussi de bégayer leur toscan, surtout cette foule de seigneurs qui voulaient quelque peu raccommoder leurs maisons et leur donner un air de palais : travaux futiles, dans lesquels cet excellent homme perdait la moitié de son temps sans intérêt, par pure amitié, et pour complaire aux autres, je le lui ai bien souvent entendu dire, se faisant déplaisir à lui-même et à l’art. Que de gens à Turin, et des plus considérables, dont les maisons par lui embellies ou augmentées de vestibules, d’escaliers, de portes cochères, et de mille ressources intérieures, resteront comme un monument de sa facile bonté à servir ses amis ou ceux qui se donnaient pour l’être !

Mon excellent oncle avait fait le voyage de Naples de compagnie avec mon père, son cousin, deux ans peut-être avant que ce dernier n’épousât ma mère; et c’est par lui que j’ai su beaucoup de choses relatives à mon père. Il me dit, entre autres, que, lorsqu’ils allèrent ensemble au Vésuve, mon père avait voulu à toute force se faire descendre jusqu’à la croûte du cratère intérieur, quoiqu’elle fût à une grande profondeur, ce qui se pratiquait alors au moyen de câbles que manœuvraient des gens placés au sommet et à l’extérieur du gouffre. Environ vingt ans après, lorsque j’y allai pour la première fois, je trouvai toutes choses changées et la descente impossible. Mais il est temps que je retourne à mes moutons.