Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Seconde époque - Adolescence/Chapitre II

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 37-42).


CHAPITRE II.
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Premières études. — Études pédantesques et mal faites.



Me voilà donc établi dans le troisième appartement, et dans la chambre dite du Milieu, confié à la garde de ce même André, mon domestique, qui, de la sorte, se voyant mon maître, sans avoir ma mère ou mon oncle, ou tout autre de mes parens pour le contenir, devint un diable déchaîné. Ce homme me tyrannisait à son gré pour toutes les choses de sa compétence. C’était ensuite le tour de l’assistant à me traiter de la même façon, moi comme tous les autres, pour ce qui concernait l’étude et la conduite journalière. Le jour qui suivit mon entrée à l’Académie, les professeurs voulurent m’examiner pour voir ce que je savais, et je passai, à leurs yeux, pour un bon quatrième, en état de pouvoir aisément entrer en troisième, après trois mois d’une application soutenue. En effet, je me mis à l’œuvre de fort bonne grâce, et connaissant alors, pour la première fois, tout le prix de l’émulation, je tins tète à plusieurs de mes compagnons plus âgés que moi, et, après un nouvel examen passé en novembre, je fus reçu en troisième. Le professeur de cette classe était un certain don Degiovanni, un prêtre qui était peut-être moins savant encore que mon bon Ivaldi, et qui me suivait, en outre, avec bien moins d’attention et de sollicitude affectueuse, ayant à se partager de son mieux, et le faisant fort mal, entre ses quinze ou seize élèves ; car il en avait tout autant.

Je me traînai de la sorte sur les bancs de cette misérable école, âne parmi des ânes et sous un âne, et j’y expliquai Cornélius Népos, quelques églogues de Virgile, et autres choses semblables. On y faisait aussi des thèmes niais et absurdes. Dans tout autre collège dont les études auraient été bien dirigées, cette classe n’eût été au plus qu’une fort mauvaise quatrième. Je n’étais jamais le dernier de mes camarades ; l’émulation m’éperonnait tant que je n’avais pas vaincu ou égalé celui qui passait pour le premier. Mais ensuite parvenu moimême au premier rang, je me refroidissais aussitôt, et retombais dans la mollesse. J’étais peut-être excusable ; car rien n’égalait l’ennui et l’insipidité de ces études. Nous traduisions les Vies de Cornélius Népos ; mais aucun de, nous, et peut-être pas même le maître, ne savait ce qu’avaient été ces hommes dont on nous faisait traduire la vie, où était leur pays, dans quels temps, sous quels gouvernemens ils avaient vécu, ni enfin ce que c’était qu’un gouvernement quelconque. Toutes les idées étaient étroites, fausses ou confuses. Aucun but dans le maître qui enseignait : aucun attrait, aucun plaisir dans l’écolier qui apprenait. C’étaient en somme de honteuses écoles de fainéantise, personne n’y veillant, ou ceux qui le faisaient n’y comprenant rien. Et voilà comment on livre la jeunesse, sans remède pour l’avenir.

Après avoir passé presque toute l’année à étudier de la sorte, vers novembre, je fus admis dans les humanités. Le maître qui nous les enseignait, don Amatis, était un prêtre qui, avec beaucoup d’esprit et de sagacité, avait passablement de science. Sous lui, je fis de grands progrès, et, autant que le permettait un système d’études aussi mal conçu, je devins d’une assez belle force en latin. Mon émulation s’augmenta par la rencontre d’un jeune homme qui me disputa la première place en thème, et qui parfois l’obtenait sur moi. Mais il me surpassait toujours dans les exercices de mémoire ; il récitait d’un trait, et sans se tromper d’une syllabe, jusqu’à six cents vers des Géorgiques de Virgile, tandis que j’avais beaucoup de mal quand je pouvais arriver à quatre cents, ce qui me faisait grand’peine. Autant que je puis me rappeler aujourd’hui quels étaient alors les mouvemens de mon ame dans ces batailles d’enfant, il me semble que je n’avais pas un trop méchant caractère. Il est bien vrai qu’en me voyant battu par ces deux cents vers de surplus, je me sentais étouffer par la colère, et que souvent il m’arrivait de fondre en larmes, quelquefois même de m’emporter en injures furieuses contre mon rival ; mais soit qu’il valût mieux que moi, ou que moi-même je m’apaisasse, je ne sais comment, quoique nos forces fussent à peu près égales, nous ne nous querellions presque jamais, et, en somme, il y avait presque de l’amitié entre nous. Je crois que ma furibonde ambition d’enfant se trouvait satisfaite et consolée de cette infériorité de mémoire par le prix de thème qui me revenait presque toujours. Ajoutez que je ne pouvais haïr ce jeune homme, parce qu’il était d’une beauté rare, et, sans que ma pensée allât plus loin, je me suis toujours senti une vive inclination pour la beauté, dans les animaux, dans les hommes, en toute chose ; à telles enseignes que la beauté dans mon esprit offusque un temps la raison, et souvent me déguise la vérité.

Pendant toute cette année des humanités, mes mœurs se conservèrent encore innocentes et parfaitement pures. La nature seule venait parfois, d’elle-même et à mon insu, y jeter quelque trouble.

Cette année-là, il me tomba entre les mains, et je ne puis me souvenir comment, un Arioste, toutes ses œuvres en quatre petits volumes. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne l’achetai pas, n’ayant pas d’argent ; je ne le volai pas, me souvenant trop bien des choses que j’ai pu dérober. J’ai dans l’idée que je l’acquis volume par volume d’un de mes camarades, à qui je cédai en échange la moitié de poulet que l’on nous donnait à chacun le dimanche. Mon premier Arioste m’aurait ainsi coûté une paire des poulets en quatre semaines. Mais tout cela, je ne puis positivement me le certifier à moi-même, et à mon grand regret, car je serais heureux de savoir si la première fois que j’approchai mes lèvres des sources de la poésie, ce fut aux dépens de mon estomac, et en jeûnant du meilleur morceau qui fût servi sur notre table. Ce ne fut pas le seul marché que je fis, car cette bienheureuse moitié du poulet dominical, je me rappelle à merveille que je suis resté des six mois entiers sans la manger : je l’avais engagée en échange des histoires que nous racontait un certain Liguana, qui, grand mangeur de sa nature, aiguisait son esprit pour s’arrondir la panse, et n’admettait à l’entendre raconter que sur tribut de victuailles. Mais, de quelque manière que le livre fût tombé dans mes mains, j’eus un Arioste. Je le lisais çà et là, au hasard, et sans comprendre la moitié de ce que je lisais. Qu’on juge par là de ce que devaient être les études que j’avais faites jusque là. Moi, le prince des humanistes, moi qui traduisais les Géorgiques en prose italienne, et c’est bien autre chose que l’Énéide, j’étais en peine de comprendre le plus facile de nos poètes. Je n’oublierai jamais que dans le chant d’Alcine, arrivé à ce merveilleux passage où le poète décrit la beauté de la fée, je me creusais l’esprit pour bien entendre ; mais, pour y parvenir, il me manquait trop de données en tout genre. Par exemple, les deux derniers vers de cette stance :


Le lierre presse moins étroitement, etc.


Jamais je ne pouvais en trouver le sens. Et alors je tenais conseil avec mon rival de classe, qui n’y voyait pas plus clair que moi, et tous deux nous nous perdions dans un océan de conjectures. Comment finirent cette lecture furtive et ce commentaire sur l’Arioste ? L’assistant ayant vu courir dans nos mains un méchant petit livre qui disparaissait à son approche, le confisqua, et, s’étant fait donner les autres volumes, remit le tout au sous-prieur ; et nous voilà, pauvres petits poètes, privés de tout guide poétique, les ailes rognées.