Lettres d’un Provençal à son épouse/19

Anonyme, par M. H……Y
(p. 75-78).
Lettre douzième

LETTRE DOUZIÈME

Paris, le……


Au sortir de l’Académie impériale de musique, la tête pleine des positions lascives du ballet de Psyché, j’allai trouver le portier du théâtre ; je lui donnai un louis et il me remit le nom et l’adresse des premières danseuses, avec la manière de m’y prendre pour en jouir, sans passer pour miché ni pour entreteneur. J’ai réussi complètement. Je ne saurais trop te recommander ces fouteuses-là ; elles se retournent comme une fricassée de poulets. Les hommes ont la même souplesse ; que n’es-tu ici ! Voici la première lettre de leur nom ; je ne t’envoie pas leur adresse parce que ce serait les afficher inutilement ; nos amis n’auront qu’à aller les demander au portier.

V……, belle comme un ange, faite comme la Vénus de Médicis, de la douceur dans la physionomie, d’une bonté achevée, légère comme Zéphyr ; je me suis bien délecté en brûlant mon encens sur ses autels.

C……, ne lui cède presqu’en rien ; elle a la gorge beaucoup plus grosse, mais comme elle est extrêmement ferme, cela ne lui donne qu’un charme de plus.

D……, charmant petit tendron fait par la main des grâces, qu’elle efface à elle seule. Son pied est celui d’un enfant de sept à huit ans.

G……, la déesse de la danse, ne s’en acquitte pas mieux qu’elle, aplomb, grâce, légèreté, tout se trouve réuni en elle ; c’est à son imagination luxurieuse qu’on doit la manière de baiser à la tortue.

Z……, sans être belle, son amabilité la rend recommandable ; son corps est maigre, défaut qu’elle fait oublier par la plus entière soumission à vos caprices.

B……, jolie au-delà de l’expression. Elle est entretenue par un prince étranger, de qui elle fait les délices. Il ne m’a rien moins fallu que ma mine de satyre pour avoir accès chez elle, et place dans son lit.

T……, peau de satin ; je n’en ai touché de ma vie une plus douce et plus veloutée. Que tu serais heureuse, ma bonne femme, entre les bras de ce trésor ; elle est tribade !

W……, bonne grosse Allemande ; de la fraîcheur, des formes arrondies ; c’est un vrai moule à nos compatriotes.

E……, grande, bien faite, beau port ; de la majesté dans le maintien ; c’est elle qui joue les rôles de Vénus et autres divinités.

P……, on n’a pas une mine plus chiffonnée, des dents plus petites et plus blanches : c’est la douceur par excellence.

Telles sont les principales danseuses de ce superbe théâtre ; c’est chez elles qu’il faut aller puiser les vrais principes de l’art de foutre. Si tu voyais comme elles se tournillent, s’entrelacent après vous avec flexibilité… Elles parviendraient, je crois, à faire décharger un mur ! vas, je te garantis qu’il n’est pas besoin de faire usage d’eau de Cologne avec ces syrènes.

Il existe encore d’autres théâtres où il y a des danseuses, comme celui de la Porte Saint-Martin, de l’Ambigu, de Nicolet ou de la Gaîté ; mais il n’y a rien là de comparable aux chefs-d’œuvre dont je t’ai parlé ; pour ne point ravaler les charmes et les talents de ces demoiselles, je préfère ne t’en point parler.

Ton mari et ami,
B…

Lettres d’un Provençal, 1867, Figures