Lettres d’un Provençal à son épouse/16

Anonyme, par M. H……Y
(p. 67-70).
Lettre dixième

LETTRE DIXIÈME

Paris, le……


Tu vas être bien surprise, ma bonne amie, en apprenant que généralement les femmes de Paris l’emportent en esprit et en connaissances, non-seulement sur celles de la France, mais encore sur celles des pays les plus éloignés. Madame B……t, épouse d’un fameux médecin, m’en a fourni la preuve irrécusable. Dès le premier abord, je plus à cette charmante créature, et maintenant je suis à ses plaisirs d’une nécessité indispensable. La première fois que je lui rendis visite je la trouvai seule. La saluer, la trousser et la foutre fut l’affaire d’un instant. Ne pouvant pas trop cette fois nous livrer à l’amoureux plaisir, à cause des personnes qui étaient chez elle, nous fûmes obligés de discourir ; et comme nous étions échauffés par un commencement de luxure, tu dois bien penser que nous ne nous entretînmes que de libertinage. Voulant à la fin m’assurer si elle était aussi ferme sur les principes que madame K……r, je lui dis avec une espèce de contrition, que j’étais fâché d’avoir corrompu son cœur, non par rapport à son mari, mais pour elle-même… — Corrompu ! s’écria-t-elle vivement. Est-ce que tu crois être le premier avec qui je fais cocu mon époux ? Et pourquoi ton sexe s’arrogerait-il le droit exclusif de nous faire cornette, sans nous donner le loisir d’user de représailles ? — C’est tyrannique, j’en conviens ; c’est peut-être… — Il n’y a point de peut-être, continua-t-elle ; la nature, en formant l’homme et la femme, n’a pas plus établi de différence entre eux qu’entre les animaux ; elle a dit : Croissez et multipliez. Si elle eut voulu donner à l’un des prérogatives sur l’autre, sans contredit, c’eût été à mon sexe pour le dédommager des inconvénients qui l’assiégent et des périls qui menacent ses jours. En effet, la femme marche toujours à côté d’un précipice prêt à l’engloutir ; sa complexion délicate lui fait éprouver plus vivement les douleurs de tous les âges ; l’époque des plaisirs de l’amour ne s’annonce chez elle que par des incommodités, bien souvent avant-coureurs de sa destruction totale, qui se renouvellent tous les mois et qui semblent l’avertir du danger qu’elle courra en devenant mère. L’amour, en nous donnant la facilité de foutre tant que nous le voudrions, a voulu sans doute par là jeter son bandeau sur les dangers qui nous menacent en perpétuant notre espèce. Le résultat de la fouterie, porté neuf mois dans notre sein, ne s’accroît qu’aux dépens de nos forces. Vous n’avez que le plaisir de lancer votre bénigne liqueur au fond de notre matrice, plaisir qu’à la vérité nous partageons avec vous, mais qui se rachète trop chèrement lorsque le fœtus sort du viscère où il a été formé, et nous fait éprouver les cruels et dangereux travaux de l’enfantement ; tout alors ne semble-t-il pas annoncer notre ruine totale ? Le fluide qui animait l’enfant se répand en torrent autour de nous, nous sommes anéanties, accablées du poids de notre propre faiblesse… Voulons-nous alimenter notre fruit ? que d’inconvénients n’avons-nous pas ? N’en sommes-nous pas capables, ou en sommes-nous empêchées par un mari, nouvelles précautions à prendre, nouveaux dangers à courir… Arrivons-nous par bonheur à cet âge de retour, où la circulation est régie par d’autres lois ? ce changement menace encore notre vie… — Soit, lui dis-je ; mais aussi cette dernière époque une fois passée, vous avez après l’âme chevillée dans le corps. Je l’embrassai en lui disant que j’étais satisfait qu’elle pensât ainsi, et que ce que je lui avais dit n’était que pour la connaître à fond. Elle fut contente de mon aveu. Son mari ayant fait dire qu’il allait au spectacle, pour l’étourdir sur le tableau qu’elle venait de me faire, je la foutis de tant de manières qu’elle fut forcée de convenir que j’étais un maître ès-arts.

J’attends de tes nouvelles, et t’envoie
mille tendres baisers,    
B…