Lettres d’un Provençal à son épouse/15

Anonyme, par M. H……Y
(p. 63-66).
Lettre neuvième

LETTRE NEUVIÈME

Paris, le……


Occupons-nous un moment, chère femme, de ce qui se passe pour la bonne société, c’est-à-dire des gens du grand ton. Paris étant en quelque sorte le centre de l’univers, est par conséquent le rendez-vous de tout le beau sexe, et c’est vrai. Rien au monde n’est comparable au coup-d’œil des charmantes promenades embellies par leur présence. Vous ne pouvez pas faire un pas… mais je m’égare ; j’oubliais que je t’ai promis de ne te faire aucune description : au fait. Je connais à présent toutes les meilleures maisons de la ville : je n’en finirais pas de sitôt si j’essayais de te dire mon mot sur chacune d’elles ; je ne te parlerai donc que des principales et de celles qui m’ont paru les plus dignes de piquer ta curiosité.

Madame K……r, femme d’un très riche banquier, est aussi célèbre par sa beauté que recommandable par son esprit ; jeune, vive, mais réfléchie et nullement inconséquente : elle pourrait passer pour une femme parfaite, si toutefois son sexe était susceptible de la perfection. Cette bonne dame (je dis bonne parce qu’elle m’a honoré de ses faveurs) possède à fond la connaissance de l’esprit humain. Aussi, ne se fait-il rien dans sa maison, même des affaires de banque, qu’elle ne soit consultée : elle est à son mari ce qu’à Molière était sa servante. En un mot, c’est comme devraient être toutes les femmes ; car, quoi de plus dégoûtant qu’elles, lorsque vous les avez foutues, si elles ne savent pas, après, vous attacher par leur esprit ?

Cette aimable personne m’a plus charmé par sa conversation que par le vif plaisir dont son beau cul a enivré mes sens. Je la questionnai sur différents sujets, et toutes ses définitions étaient marquées au sceau de la plus profonde philosophie. Comment, lui demandai-je un jour, se fait-il, en baisant avec le tiers et le quart, que tu sois aussi attachée à ton époux que tu parais l’être ? — Je le parais et le suis réellement, reprit-elle ; si je fous avec toi et avec beaucoup d’autres, je ne vois là aucune chose qui ne soit dans la nature. Le plaisir que nous procure la fouterie ne doit pas être confondu avec celui que nous procure l’amitié. J’ai de l’amour pour toi et de l’amitié pour mon époux ; l’amour que j’ai pour toi est commandé par le besoin de mes sens et dès qu’ils sont apaisés je n’ai pour toi et pour tes semblables que la plus froide indifférence. L’amitié, au contraire, est un sentiment qui toujours m’entraîne vers l’objet que j’aime ; cet objet s’identifie en quelque sorte avec moi-même et je ne puis vivre sans lui. Tu vois donc que l’amour diffère bien de l’amitié : le premier passe avec le temps et n’est, proprement dit, que l’affaire du moment, du besoin ou de la circonstance, tandis que le second se raffermit de plus en plus, et ne finit véritablement qu’avec vous. — Eh bien ! lui dis-je, voila comme moi et mon épouse pensons ! et je lui montrai de tes lettres. — Est-il possible ? s’écria-t-elle, quoi ! il se rencontrerait un homme qui pensât aussi bien que moi et comme devraient penser les autres hommes ? Viens, mon ange ! nous étions faits l’un pour l’autre, je sens que je t’aimerais, si tu ne possédais une femme qui me ressemble si bien ! et elle m’entraîna sur son canapé pour me prouver d’une manière encore plus évidente que l’amour n’est pas l’amitié. Pour que nos lettres ne se croisent point, je te prie de ne répondre qu’à celle que je t’écrirai demain.

Adieu, cher flambeau de ma vie,
B…

Lettres d’un Provençal, 1867, Figures