Lettres d’un Provençal à son épouse/06

Anonyme, par M. H……Y
(p. 23-25).
Lettre quatrième

LETTRE QUATRIÈME

Paris, le……


Je me rends à tes conseils, je quitterai la bourgeoisie et délaisserai la canaille. Pour remplir avec avantage le but de mon voyage, je t’enverrai le nom et la demeure des filles de joie que j’aurai passées en revue, et tu pourras, d’après la critique que je t’en ferai, les recommander à ceux de nos amis qui viendraient faire un séjour dans la capitale. Il faut pourtant, mais ce sera pour la dernière fois, que je t’entretienne un moment des pierreuses que j’ai visitées hier soir, comme je te l’ai mandé. Au sortir de chez moi, je rôdai sur les quais : celui qui mérite le plus d’attention s’appelle quai des Quatre-Nations ou autrement quai de Voltaire. À l’endroit où aboutit le pont des Arts, se trouve en face un portail d’église ; c’est là, entre les colonnes, qu’une douzaine de garces cimentent les pierres avec le foutre de Pierre et de Paul. C’est peut-être cela qui jadis a fait donner le nom de Quatre-Nations à cette église, qu’on a baptisée aujourd’hui de celui du palais des Arts, probablement à cause de la dextérité reconnue de ces demoiselles et de leur bon marché, car quelques monnaies de billon leur suffisent. J’allai ensuite sur la place de la Révolution : cette place est, à ce qu’il paraît, presque toujours encombrée de grosses pierres de taille. C’est le quartier général des malheureuses, et comme elles vous exploitent dans les pierres, sans doute est-ce là l’étymologie de leur titre de pierreuses. Je fus bientôt assailli par une compagnie. Je fis choix de la première qui me tomba sous la main ; Je passai ma main sous sa cotte, et j’empoignai,… devine quoi ?… Un gueux ! (c’est un pot de terre à anse dans lequel les pauvres mettent du feu pour se chauffer). Elle me mena à l’écart. Et comme la crâpe vit de loin un miché qui s’avançait, elle me dit en me donnant son gueux à tenir : « Tiens, ma bonne, entretiens-toi un instant, tandis que je vais commencer cet homme qui vient. »

Dès qu’elle fut éloignée, je jetai son pot dans les pierres, et terminai ma soirée en parcourant les boulevards, le pont Notre-Dame, l’entrée de la rue de la Lanterne, le quai de la Vallée, etc., etc. Mais pouvant, sans aucun plaisir, attraper la gale avec ces barbotteuses, je n’y retournerai plus. Je t’invite à n’en pas parler à nos amis. Ne réponds qu’à ma subséquente.

Je t’aime toujours bien tendrement,
B…

Lettres d’un Provençal, 1867, Figures