Les sources du Nil, journal d’un voyage de découvertes/06

Sixième livraison
Traduction par E. D. Forgues.
Le Tour du mondeVolume 9 (p. 353-368).
Sixième livraison

Grant voyageant du Karagué à l’Ouganda. — Dessin de Godefroid Durand.


LES SOURCES DU NIL, JOURNAL D’UN VOYAGE DE DÉCOUVERTES,

PAR LE CAPITAINE SPEKE[1].
1860-1863. — TRADUCTION INÉDITE. — DESSINS EXÉCUTÉS D’APRÈS LES ILLUSTRATIONS ORIGINALES DE L’ÉDITION ANGLAISE.


XI


L’Ouganda et les caprices de son roi (suite). — Excursion sur le lac N’yanza.

21-23 avril. — Des messagers sont partis ces jours-ci, les uns pour l’Ounyoro, afin de m’en frayer les chemins, les autres pour hâter l’arrivée de Grant. Pendant ce temps j’ai eu un bel échantillon des caprices inquiets et des volontés irréfléchies qui caractérisent notre jeune despote. Il avait fixé le 24 pour une excursion de trois jours pendant lesquels nous chasserions l’hippopotame sur les eaux du N’yanza. Le 23 cependant, on m’avertit à midi « qu’il est parti pour le N’yanza et qu’il faut le suivre sans retard. » Or, je l’ai déjà dit, ce mot de N’yanza signifie simplement une eau quelconque, soit qu’il s’agisse d’un étang, d’une rivière ou d’un lac ; et comme personne ne put me dire de quel N’yanza il était question, ni dans quel objet avait lieu ce départ précipité, je dus me mettre en campagne à l’instant même, sans aucuns préparatifs, à travers jardins, collines et marais, longeant le côté occidental de la crique Murchison[2] jusqu’à trois heures de l’après midi où je finis par apercevoir le roi, qui, vêtu de rouge et poussant devant lui, comme une meute, son troupeau de vouakungu, tirait de temps en temps un coup de fusil pour m’appeler sur ses traces. Au surplus, il menait de front les affaires et le plaisir, car un instant plus tôt, rencontrant une femme qui, les mains garrottées, marchait au supplice pour un délit quelconque — sur lequel je n’ai pu obtenir aucuns renseignements, — il a fait l’office de bourreau, et du premier coup de carabine l’a étendue morte sur la route.

Vue de la crique ou baie Murchison, sur le lac N’yanza. — Dessin de Riou.

C’est, à ce qu’il semble, pour mettre à l’épreuve les gens de sa suite et constater le plus ou moins de zèle que chacun d’eux peut déployer à l’occasion, qu’il a devancé d’un jour l’époque assignée à cette partie de plaisir. Les gens de sa suite ont dû tout quitter à première sommation, s’éloigner sans dire adieu à personne, laisser leur dîner sur table, omettre tous les apprêts nécessaires, afin que l’impétueux tyranneau ne subît pas une minute de retard. Il en est résulté que beaucoup de gens ont manqué à l’appel, et que mes armes, mon lit, mes cahiers de notes, mes ustensiles de cuisine, forcément laissés derrière moi, ne m’arriveront guère avant demain.

Pas un bateau n’était rendu à l’embarcadère, et ce fut seulement après la nuit tombée, au bruit des tambours et de la mousqueterie, qu’une cinquantaine de gros bâtiments vinrent s’amarrer le long du rivage. Peints en rouge avec de l’argile, ils avaient de dix à trente rameurs chacun. Leurs longues proues se redressent comme le cou d’un siphon ou d’un cygne. Ils sont décorés à leur sommet d’une paire de cornes d’antilopes Nsamma, entre lesquelles une touffe de plumes se trouve piquée comme sur un bonnet de grenadier. Ils venaient nous prendre pour nous faire traverser l’embouchure d’un profond marécage fort encombré de roseaux, et nous mener ainsi à ce que j’appellerai le « Cowes de L’Ouganda[3]. » Entre cet établissement et le palais, on doit compter à peu près cinq heures de marche. Nous y arrivâmes, à la clarté des torches, vers neuf heures du soir, et après un souper ou pique-nique, le roi se retira chez ses femmes pour y goûter les délices d’une confortable installation, tandis que dans la hutte solitaire où j’étais relégué, il me fallut dormir tant bien que mal sur le sol battu, que l’on avait jonché, à mon intention, de quelques brassées d’herbes encore humides. Pour tout dédommagement, j’avais la beauté du paysage que mes Vouanguana comparaient aux plus riants aspects de leur poani ou côte enchantée, mais qui, selon moi, surpassait de beaucoup ce que j’avais pu admirer jusque-là, soit pendant la traversée, soit le long des rivages de Zanzibar.

Bateau des indigènes de l’Ouganda. — N’yanza Victoria.

24 avril. Cowes. — Le roi s’est levé aujourd’hui de fort bonne heure, et tandis qu’on rassemblait les barques, m’a convoqué, sans me laisser le temps nécessaire pour ma toilette, à un déjeuner où je n’apportais pas les plus heureuses dispositions. Ce repas que nous avalions en plein air se composait de bœuf rôti, servi dans des corbeilles, et d’une marmelade de bananes roulée dans des feuilles de bananier. Mtésa s’aidait parfois, pour manger, d’un couteau de cuivre et d’une espèce de poinçon, mais le plus souvent il n’employait que ses dix doigts et me faisait l’effet d’un chien vorace. Quand un morceau lui semblait trop dur pour être mâché commodément, il le retirait de sa bouche, et, par manière de régal, le donnait à ces pages, qui, après toutes sortes de n’yanzig, avalaient ces rebuts en manifestant une joie extrême. Les reliefs du festin furent ensuite partagés entre eux, et les paniers vides revinrent aux cuisiniers. Le pombé, boisson favorite du roi, lui tenait lieu de thé, de café, de bière ; mais les convives pouvaient s’estimer fort heureux, s’ils en attrapaient çà et là quelques gorgées.

Et maintenant, nous nous dirigeons vers le lac dans l’ordre accoutumé, les vouakungu en avant, les femmes à l’arrière-garde. Ses eaux magnifiques nous rappellent la baie de Rio Janeiro, moins les hautes montagnes qui en forment l’arrière-plan, et qui sont ici remplacées par des collines de l’aspect le plus riant. Quinze tambours de diverses grandeurs, formant un orchestre qu’on appelle mazaguzo et qui battent avec la régularité de nos engins mécaniques, annoncèrent l’arrivée du roi, et les embarcations se rapprochèrent aussitôt du rivage. Mais les choses ne se passent pas comme en Angleterre, où Jack Tar[4], avec toute l’importance d’un maître de maison, invite les dames à prendre place et contemple à son aise leurs jolis minois. Ici, au contraire, chacun de ces pauvres diables, la frayeur peinte sur le visage, se lance à l’eau par-dessus le plat-bord, — et plongeant la tête sous l’onde à la façon des canards, de peur qu’on ne l’accuse de jeter sur le beau sexe un regard indiscret, ce qui est un crime puni de mort, — attend patiemment que l’installation soit terminée. Simplement vêtus de feuillage, nos matelots ressemblent à des Neptunes grotesques. Mtésa, son habit rouge sur le dos, son feutre sur la tête, assignait à chacun sa place, distribuant les femmes dans certaines barques, les vouakungu et les Vouanguana dans certaines autres, et me réservant une place dans celle qu’il occupait lui-même avec trois femmes, assises à l’arrière et tenant des vases d’écorce remplis de pombé. Le roi, tirant le meilleur parti possible du kisuahili qu’il s’est fait enseigner, me demandait mes conseils pour la direction de la chasse, et les suivait avec une promptitude exemplaire. Mais les eaux étaient trop vastes et les hippopotames trop effarouchés ; aussi naviguâmes-nous toute la journée sans aucun résultat. Nous atterrîmes une seule fois pour manger, et par ce nous, il faut entendre seulement le prince et moi, les pages et quelques vouakungu favoris ; quant aux femmes, elles firent diète. La principale distraction du roi pendant cette fastidieuse journée consistait à diriger son orchestre de tambours ; il changeait les musiciens, réglait le diapason, notait au passage la moindre faute de rhythme, et se montrait de tout point un dilettante consommé.

25 avril. Même séjour. — Contre-partie exacte de la journée d’hier, si ce n’est que le roi se familiarise de plus en plus à mesure que nous pouvons mieux nous entendre. Les plaisanteries qu’il se permet ne sont pas toujours du meilleur goût. Il lui est arrivé, par exemple, de se cramponner a ma barbe, quand le roulis du bateau dérangeait quelque peu son équilibre.

26 avril. Même séjour. — Las de fouiller un à un tous les coins et recoins de la crique sans trouver le moindre hippopotame, le roi nous a dirigés vers une île occupée par le Mgussa ou génie du lac, non pas en personne, car le Mgussa est un Esprit, mais par une espèce de délégué ou de représentant qui sert à communiquer au roi de l’Ouganda les secrets du mystérieux abîme. Une fois à terre, on débuta par un pique-nique ou le pombé ne fut point épargné ; puis le cortége se mit à circuler dans une espèce de verger qu’il moissonnait gaiement, chacun paraissant animé des meilleures dispositions, lorsqu’une des femmes du roi — charmante créature, par parenthèse — eut la malheureuse idée, croyant lui être agréable, de lui présenter un fruit qu’elle venait de cueillir. Aussitôt, comme pris d’un accès de folie, il entra dans la plus violente colère : « C’était la première fois, disait-il, qu’une femme s’était permis de lui offrir quelque chose ; » et là-dessus, sans alléguer d’autre motif, il enjoignit à ses pages de saisir la coupable, de lui lier les mains, et de la faire exécuter sur-le-champ.

À peine ces mots prononcés, tous les jeunes drôles à qui le roi s’adressait déroulèrent en un clin d’œil les turbans de corde qui ceignaient leurs têtes, et, comme une mute de bassets avides, ils se précipitèrent sur la belle créature qui leur était livrée. Celle-ci, indignée que de pareils marmots se crussent autorisés à porter la main sur sa royale personne, essaya d’abord de les repousser comme autant de moucherons importuns, tout en adressant au roi des remontrances passionnées ; mais en peu d’instants ils l’eurent saisie, renversée, et tandis qu’ils l’entraînaient, l’infortunée nous adjurait, le kamraviona et moi, de lui prêter aide et protection. Lubuga cependant, la sultane préférée, s’était jetée aux genoux du roi, et toutes ses compagnes, prosternées autour de lui, sollicitaient le pardon de leur pauvre sœur. Plus elles imploraient sa merci, plus semblait s’exalter sa brutalité naturelle, jusqu’à ce qu’enfin, s’armant d’une espèce de massue, il en voulut frapper la tête sa malheureuse victime…

J’avais pris le plus grand soin, jusqu’alors, de qu’intervenir dans aucun des actes arbitraires par lesquels se signalait la cruauté de Mtésa, comprenant de reste qu’une démarche de cet ordre, si elle était prématurée, produirait plus de mal que de bien. Il y avait toutefois dans ce dernier excès de barbarie quelque chose d’insupportable à mes instincts britanniques, et lorsque j’entendis mon nom (Mzungu !) prononcé d’une voix suppliante, je m’élançai vers le roi, dont j’arrêtai le bras déjà levé, en lui demandant la vie de cette femme. Il va sans dire que je courais grand risque de sacrifier la mienne en m’opposant ainsi aux caprices d’un tyran ; mais dans ces caprices mêmes je trouvai mon salut et celui de la pauvre victime. Mon intervention, par sa nouveauté hardie, arracha un sourire au despote africain, et la prisonnière fut immédiatement relâchée.

La hutte habitée par le représentant du Mgussa était décorée de maint et maint symbole mystique, et entre autres d’une rame, qui est l’insigne de ses hautes fonctions. Nous y étions installés depuis quelques minutes, arrosant de pombé nos insignifiants bavardages, quand cette espèce de « médium spirituel » vint nous y rejoindre dans un costume bizarre, analogue à celui des sorcières wichwézi. Il portait un petit tablier de peau de chèvre blanche décoré de nombreux talismans, et en guise de masse ou de canne, se servait d’un léger aviron. Ce n’était point un vieillard, mais il en affectait toutes les allures, la démarche lente et délibérée, la toux asthmatique, le regard vague, le parler marmottant. Feignant de gagner à grand-peine l’extrémité de la hutte, où se trouvait ce que je pourrais appeler son trophée magique, il se mit, une fois assis, à tousser pendant une demi-heure de suite ; sa femme parut alors, se donnant les mêmes airs, et, comme lui, jouant une vieillesse anticipée. Mtésa me regardait en riant, et de temps à autre, jetant les yeux sur ces créatures étranges, semblait me demander ce que je pensais d’elles. Personne, du reste, n’élevait la voix, si ce n’est la prétendue vieille, coassant comme une grenouille pour avoir de l’eau, et qui fit ensuite beaucoup de façons lorsqu’il fallut avaler celle qu’on lui apportait. La première coupe n’étant pas assez pure à son gré, on dut lui en procurer une seconde, où elle se contenta de mouiller ses lèvres ; après quoi, geignant et boitant toujours, elle s’éloigna comme elle était venue.

L’agent du Mgussa fit alors signe au kamraviona et à plusieurs des officiers, qui se groupèrent immédiatement autour de lui, et, après leur avoir notifié la voix très-basse les volontés de l’Esprit du Lac, il disparut a son tour. Ses révélations n’avaient sans doute rien de favorable, car nous retournâmes aussitôt à nos barques, pour rentrer ensuite dans notre résidence provisoire. À peine y étions-nous, qu’un fort détachement de vouakungu, tout récemment revenus de l’Ounyoro se présenta pour rendre hommage à Sa Majesté. Leur retour au-pays datait déjà de cinq à six jours, mais l’étiquette ne leur avait pas permis de paraître plus tôt devant le roi. Ils se targuaient de grands succès obtenus sans aucune perte. Mtésa leur raconta les incidents de la journée, insistant spécialement sur mon intercession chevaleresque, à laquelle tous les assistants se hâtèrent d’applaudir. « Le Bana, disait le roi, savait bien ce qu’il avait à faire, attendu que dans son pays il dispense la justice comme un souverain. »

27 avril. Même séjour. — Nous avons eu ce matin une sorte de haro tumultueux à propos des Vouanguana qui, sans le moindre égard pour la décence, n’ont pas craint de se baigner tout nus dans le lac. Le reste de la journée s’est passé à ramer, tantôt sur la trace des hippopotames fugitifs, tantôt plus simplement pour lutter entre nous de vigueur et de vitesse. Dans la soirée, quelques-uns des principaux vouakungu ont été convoqués pour entendre un discours — aussi peu politique que possible, — où le roi se complaisait à décrire dans le plus minutieux détail chacune des femmes de son harem. S’abandonnant à sa joyeuse humeur, il a préconisé l’heureuse influence que les eaux du lac exercent sur sa santé, le regain de jeunesse et de virilité qu’il semble puiser dans son commerce avec les Néréides du N’yanza.

28 avril. — Pendant que je préparais ce matin un loc Massey, pour démontrer au roi l’utilité de cet ingénieux instrument, il s’est embarqué sans me prendre à bord et aucun des bateaux en retard n’ayant voulu, faute d’ordres, se charger de moi, je suis parti pour la chasse après maints signaux restés sans réponse. Malheureusement le gibier était rare et je n’aurais su comment employer mes loisirs, si je n’avais trouvé asile, d’abord chez une vieille dame fort hospitalière, puis, au retour, chez un officier du roi, — tous deux très-honorés de la visite que le « prince blanc » leur faisait à la tête de son escorte. Le roi, quand nous nous sommes revus, honteux de m’avoir ainsi abandonné, m’a parlé des signaux qu’il m’avait adressés, des officiers qui avaient couru après moi etc. etc. Pour le moment il s’amusait à tirer de l’arc, et à chaque coup bien ajusté, soit qu’il vînt du roi, soit de quel qu’autre compétiteur, l’assistance battait des mains, sautait de joie, se roulait par terre et n’yanzigeait avec enthousiasme.

Un bouclier servait de but, planté seulement à une trentaine de pas, et c’est tout au plus si ces maladroits archers parvenaient toujours à l’atteindre. À la fin, se lassant des lenteurs du jeu et pour manifester la supériorité de ses prouesses, le roi fit placer à la file, en face de lui, seize boucliers à peine séparés l’un de l’autre. Une seule balle de sa carabine Whitworth les traversa presque tous par le milieu :

« Vous voyez, disait le roi, brandissant au-dessus de sa tête le mousquet victorieux. À quoi servent désormais l’arc et la lance ? Je n’aurai plus d’autres armes que des fusils. »

Ceux des Vouakungu que vient de nous ramener la fin de la guerre, se sont scandalisés de voir, à côté de leur monarque, un étranger assis plus haut qu’ils ne le sont eux-mêmes. Leurs plaintes réitérées ont fini par prévaloir et Mtésa m’a fait prier de ne plus me servir devant lui de mon trône. Or, ce trône était tout bonnement mon tabouret de fer. Après m’être bien assuré du véritable sens que ces vaillants et susceptibles guerriers attachaient à leurs réclamations, je suis rentré chez moi pour y faire fabriquer immédiatement un « siége d’herbes. » Cet innocent stratagème suffira, j’espère, pour les dérouter.

29 avril. — Hier le dîner m’a fait faute et je me suis encore vu obligé, ce matin, de déjeuner par cœur, nos provisions étant complétement épuisées. Aucun de mes gens ne se souciait d’aller rendre compte de notre situation, attendu qu’il pleut à verse et que Mtésa est enfermé avec ses femmes. L’idée me vint que le signal au moyen duquel je me faisais ouvrir les portes du palais pourrait me rendre ici le même service. J’allai donc tuer un pigeon dans le voisinage de la résidence royale, et, comme je l’avais prévu, le roi me dépêcha aussitôt le chef de ses pages pour s’enquérir de ce que signifiait cette détonation. Le jeune homme, à qui je ne manquai pas de dire la vérité, savoir « que je chassais pour me procurer à déjeuner, attendu la disette où me réduisait l’incurie des cuisiniers de Sa Majesté, » défigura mes paroles, qu’il avait à peine écoutées, et s’en alla rapporter au roi, de ma part, les choses les plus désobligeantes. « Du moment ou je n’étais pas régulièrement pourvu des provisions nécessaires, il ne me convenait plus (me faisait-il dire) d’accepter aucunes des libéralités royales et j’irais dorénavant chercher ma nourriture dans les jungles. » Mtésa, comme on peut le croire, n’accepta pas de prime abord un pareil récit. D’autres pages me furent envoyés, avec ordre de tirer au clair toute l’affaire et de lui faire connaître, mot pour mot, les plaintes que j’aurais articulées. Ceux-ci rectifièrent l’erreur commise et le roi se hâta de m’envoyer une vache. Je serais bien étonné si l’affaire en restait-là[5]

Après le déjeuner, invité à monter dans le bateau du roi, j’y ai transporté mon trône de gazon, au grand ennui de ceux qui nous accompagnaient. Mais le roi, sans prendre garde à leur mine effarée, s’est contenté de leur dire, en riant : — « Vous voyez qu’on ne vient point facilement à bout du Bana. Il a pour habitude de s’asseoir devant les têtes couronnées et vous aurez de la peine à obtenir qu’il abdique ce privilége. » Ensuite, pour varier nos plaisirs, au lieu de laisser les tambours sur le rivage, il les a fait embarquer, et c’est au bruit de leurs roulements que, tantôt à la rame, tantôt en dérive, nous remontions à l’extrémité de la crique pour redescendre ensuite jusqu’à ce qu’on peut appeler la « pleine eau » du lac.

Il existerait de ce côté, si j’en crois ce qui m’a été dit, un passage vers l’Ousaga ; mais il oblige à beaucoup de détours, parsemé qu’il est de bas-fonds et de récifs ; en le suivant on rencontrerait l’île de Kitiri. Aucune autre île de ce nom n’est d’ailleurs connue des Vouaganda, bien que leurs embarcations, cotoyant la rive occidentale du lac, soient descendues jusques à Ukéréwé[6]. La plus grande île du N’yanza paraît être celle de Sésé[7], en face l’embouchure de la rivière Katonga. On y trouve, comme dans celle où nous avons passé la journée du 26, un des grands prêtres du Mgussa. C’est là que sont en réserve les plus gros bâtiments de la marine royale et on en tire une grande quantité d’écorces, dont la qualité supérieure ajoute à sa renommée.

Quand nous sommes descendus à terre pour prendre notre repas, un jeune hippopotame qu’on venait de harponner, un pourceau et un pongo ou bush-bock ont été présentés au roi. D’après mes suggestions, qui trouvent aisément crédit, une régate fut ensuite organisée. Nos cinquante barques, poussées à toutes rames et filant au son du tambour vers le but que j’avais marqué, nous offrirent un spectacle assez divertissant.

Ainsi finit la journée, et le lendemain se termina l’excursion.

J’avoue que l’ordre de revenir au palais me réjouit fort ; en effet, si beau que soit le N’yanza, l’omission de tout ce qui aurait pu aider à notre confort, la fatigue, ces continuelles parties de bateau sous un soleil ardent, surtout la soudaineté, la mobilité des fantaisies royales me faisaient rêver au bonheur de vivre en paix parmi ces êtres naïfs que j’appelais « mes enfants, » et que je m’étais habitué, — si étrange que cela puisse paraître, — à considérer comme tels.

Nous prîmes pour nous en revenir le même chemin que nous avions suivi, et nous en avions déjà franchi la moitié lorsque le roi me demanda d’un ton railleur « si j’avais faim ? » La question était oiseuse et même déplacée, car il savait fort bien que nous n’avions rien pris depuis vingt-quatre heures. Aussi nous mena-t-il peu après dans une plantation de bananiers, ou la première hutte qui s’offrit fut tant bien que mal adaptée au repas que le roi nous destinait. Mais comme je m’aperçus qu’il prétendait me reléguer au dehors et me faire déjeuner en compagnie de ses subalternes, je lui faussai compagnie et revins précipitamment au logis.

Le lendemain, le roi, qui s’est enrhumé, me fait appeler comme médecin. Plusieurs de ses femmes ont des clous dont il faut que je les débarrasse immédiatement. Après la consultation, je rentre pour trouver autour de ma hutte une vingtaine d’hommes qui prétendent avoir dépassé Grant sur la route du Karagué à l’Ouganda, ce qui m’étonne grandement, car sa dernière lettre m’annonçait qu’il devait arriver par le lac. Néanmoins, au bout de trois semaines, j’appris qu’ayant effectivement suivi la voie de terre, il était arrêté à une journée de chemin par suite des interminables et impénétrables considérations de l’étiquette locale. Enfin, le 27 mai, pendant que j’étais en visite chez le roi, notre causerie fut agréablement interrompue par de lointaines détonations qui nous annonçaient l’arrivée de mon camarade. Je pris tout aussitôt congé pour aller le recevoir. Inutile de dire toute la joie de cette réunion après tant d’anxiétés et de mutuels regrets. Heureux de voir Grant en assez bon état pour boîter de çà, de là, sans trop de fatigue, » j’écoutai en riant aux éclats l’amusant et pittoresque récit de sa pénible traversée.

Le roi, auquel j’ai fait passer, comme présent, un fusil double et des munitions, nous a convoqués, Grant et moi, pour un lever solennel, pareil à celui qui marqua mon arrivée. Toutefois, nous avons trouvé la cour assez dégarnie quand nous nous sommes rendus au palais dans l’après-midi. La première séance promptement expédiée, nous nous retirâmes dans une des cours intérieures, où les femmes comparurent devant nous ; mais le roi, se lassant bientôt de ces muettes exhibitions, se fit apporter le fauteuil de fer et entama l’entretien par des questions relatives à l’art médical, dont il est fortement préoccupé. Je rompis les chiens en demandant si le fusil était de son goût ; puis nous traitâmes des sujets plus généraux, concernant tour à tour Suwarora, Rumanika et les difficultés de la route par L’Ounyamuézi, que remplacera bientôt, nous l’espérons du moins, celle de L’Ounyoro.

Un lever du roi Mtésa. — Dessin de Émile Bayard.

On voudra bien ne pas perdre de vue qu’en prolongeant ainsi notre séjour chez Mtésa, et par toutes ces négociations si difficiles à mener de sang-froid, nous nous proposions toujours le même objet, celui de nous faire montrer le Nil à son issue du N’yanza, et de constater ainsi un phénomène sur lequel, depuis longtemps, mon esprit ne conservait aucun doute. Sans le consentement, — que dis-je, sans le concours — du capricieux sauvage à qui j’avais affaire, il ne fallait pas songer à la réalisation de ce projet. On ne s’étonnera donc pas que je fusse constamment au guet, pour glisser à propos, dans le cours de tous nos entretiens, quelques paroles de nature à nous rapprocher de ce grand but. L’occasion, cette fois, me semblait favorable, et nous risquâmes une requête directe, tendant à obtenir des embarcations pour essayer de nous rendre par eau vers le Gani, en supposant que le lac et le fleuve fussent navigables sur leur parcours entier ; nous demandions aussi qu’un messager royal nous accompagnât avec une mission officielle, « afin de ramener tout ce qui serait fait à notre important dessein de frayer pour le commerce une nouvelle voie par laquelle les divers articles de fabrique européenne trouveraient leur chemin vers l’Ouganda. » Nous n’en vînmes pas cependant à nos fins. La pétition, attentivement écoutée, — et qui avait été parfaitement comprise, maint et maint commentaire nous le prouva, la pétition n’obtint aucune réponse directe. Il n’entrait pas dans mes combinaisons diplomatiques de laisser voir toute l’importance que nous attachions à cette question. Il fallut, par conséquent, manifester une certaine indifférence, et je pris ce temps pour réclamer ma boîte à couleurs que le prince, après me l’avoir empruntée un jour, retenait depuis plusieurs mois. Cette nouvelle demande rencontra le même silence que la première, mais je fus immédiatement harcelé au sujet de la boussole promise pour l’époque où Grant serait arrivé. Je dus m’engager à l’envoyer demain matin, et moyennant ce, le roi, qui s’apprêtait à se retirer, nous dit « qu’il s’entendrait avec ses femmes pour fixer la quantité de pombé dont on pouvait disposer en notre faveur ; » — après quoi, il nous souhaita le bonsoir.

29 mai. — La boussole que j’ai chargé Bombay de lui remettre a jeté le roi dans un véritable transport de joie. Il a dit à mon messager, puis à Maula, « que je ne pouvais lui rien offrir de si précieux, et qu’en me privant pour lui d’un pareil instrument, je lui donnais la preuve d’une affection inaltérable. » Il est venu le soir avec tous ses frères examiner les dessins de Grant, dont les portraits, récemment exécutés d’après plusieurs indigènes, ont été littéralement acclamés. Pour cette fois, au lieu de lui rien donner, j’ai réclamé ma boîte à couleurs et conduit ensuite la compagnie vers la colline qui me sert d’observatoire. Parvenus au sommet, le roi s’est appliqué à renseigner ses frères sur l’étendue de ses domaines, et comme je lui demandais « où il place la résidence de ce Dieu universel auquel il donne le nom de Lubari ? » sa main s’est immédiatement levée pour désigner la voûte céleste.

30 mai. — Je vois enfin revenir ma boîte à couleurs à laquelle sont joints certains oiseaux tués par le prince, et qu’il voudrait faire dessiner. Il demande aussi qu’on exécute son portrait, plus quelques pages de l’album de Grant où figurent entre autres les gardes du palais se disputant gloutonnement leurs rations de bœuf et de bananes. Il sollicite, en outre, un surcroît de poudre et souhaite examiner à loisir tous nos fusils.

Les soldats de la garde de Mtésa prenant leur repas. — Dessin de Émile Bayard.

31 mai. — J’ai dessiné deux des oiseaux envoyés par Mtésa, un grand horn-bill, blanc, tacheté de noir, et un pigeon vert ; mais ceci ne lui suffit pas ; il m’expédie d’autres oiseaux et demande à voir mes souliers. Ce dernier message m’étant rendu avec une impertinence par trop marquée, je lance mon livre à la tête des pages qui se sont émancipés à ce point, et je les chasse en leur annonçant « que j’irai moi-même réclamer du roi les subsistances qui font faute à mes Vouanguana et sans lesquelles il m’est impossible de les tenir tranquilles. » En l’absence de Mtésa qui est allé chasser, je porte mes plaintes au kamraviona, et je lui annonce mon intention de quitter le pays, puisqu’il ne me reste rien à donner au roi. Blessé du rapport que j’établis ainsi entre les aliments que me fournit son maître et les cadeaux qui seraient l’équivalent de son hospitalité, le commandant en chef me donne immédiatement une chèvre et une certaine quantité de pombé qu’il prélève sur ses approvisionnements ; il m’annonce de plus l’intention de porter mes griefs au pied du trône.

1er juin. — Dessiné une pintade pour le compte du roi, qui l’avait abattue ce matin même. Plus tard, j’ai conduit Grant chez la reine, où nous sommes allés avec sept hommes seulement, le reste de nos gens ayant préféré les chances de la maraude à celles que leur offrait l’hospitalité douteuse de la N’yamasoré. Après une heure d’attente, la reine nous a reçus avec force sourires. Le pombé et les bananes qu’elle a fait placer devant nous étaient destinés exclusivement — elle a pris soin de le dire — à son nouveau visiteur. Cette distinction, véritable trait de politique sauvage, avait pour but de traiter Grant comme une personne à part, voyageant pour son propre compte, et d’obtenir ainsi une nouvelle taxe de passage, un hongo particulier. Cette petite ruse me fit sourire, et je remerciai directement la reine de sa générosité envers ma maison ; j’ajoutai « que lorsque j’aurais pu faire venir du Karagué le demeurant de mes marchandises, je me hâterais, selon ma promesse, de lui faire accepter quelques présents supplémentaires. Les messagers du roi, par malheur, méconnaissant les instructions à eux données, avaient doublement déçu mes espérances, d’abord en changeant l’itinéraire de Grant, qui devait voyager par eau, puis en ne m’apportant pas ce que les circonstances m’avaient contraint de laisser entre les mains de Rumanika. »

La reine, peu satisfaite de ces raisons, insistait pour que Grant s’acquitât envers elle, par un cadeau quelconque, de l’hommage qu’il lui devait. Pour détourner la conversation, je lui demandai « d’employer son influence à nous ouvrir un passage vers le Gani, ce qui était en somme le meilleur moyen de faire affluer dans l’Ouganda ces nouveautés dont elle semblait éprise. » Avec une subtilité dont je ne l’aurais pas crue capable, elle nous promit immédiatement son concours, « à condition que Grant ne partirait pas en même temps que moi, vu qu’elle n’avait pas encore assez de sa présence. » Il est convenu que, dès demain, elle traitera cette affaire avec son fils.

En réalité c’était bien là notre premier rayon d’espérance, et je m’occupai d’organiser nos opérations futures de manière à leur faire produire quelques résultats pratiques, sans effaroucher l’humeur capricieuse de notre hôte. Tandis que j’inspecterais le fleuve et que j’essayerais de naviguer jusque dans le Gani, Grant, pensai-je, pourrait retourner par eau dans le Karagué pour aller y chercher notre arrière-train ; cette traversée sur le lac lui permettrait de se procurer les informations dont il a été frustré par les manœuvres du commandant de son escorte. Nous tombâmes d’accord là-dessus, et tout semblait aller au mieux, car même une fois assurés de pouvoir communiquer un jour ou l’autre avec Petherick, il nous restait encore beaucoup à faire, soit dans l’Ouganda, soit dans l’Ousaga.

Pendant le reste de notre conversation avec la reine, nous la vîmes bercer dans ses bras une espèce de poupée toute recouverte de cauries, et qui avait à peu près la forme de cette végétation qu’on appelle coco de mer ; ces allures de maternité factice indiquaient de sa part l’intention de garder un veuvage éternel.

Speke et Grant en audience chez la reine mère. — Dessin de Émile Bayard.

Dans la soirée le prince nous a renvoyé tous nos fusils et toutes nos carabines, en nous faisant demander une de ces armes ; il voudrait avoir aussi le fauteuil de fer sur lequel il s’est assis pendant son séjour chez nous, plus une couchette, également en fer, et enfin l’Union Jack ou drapeau national qui flotte au-dessus de notre hutte. On voit qu’il attache un certain prix à ses visites, et que l’honneur de le recevoir ne s’obtient pas à titre gratuit. Le chef des pages avait ordre d’assister à la translation des objets ainsi réclamés et de veiller à ce que tout se passât conformément aux volontés royales. Il n’y avait qu’un moyen de repousser ce surcroît d’exigences, c’était de nous mettre en fureur, de protester contre les exactions auxquelles on voulait nous soumettre, et de leur opposer le refus le plus catégorique. — C’est ce que nous fîmes.


XII

L’Ouganda (suite et fin). — Adieux à Mtésa et à sa cour.

3 juin. — Depuis plusieurs jours je voyais une foule d’hommes affluer vers les palais du roi, de la reine et du kamraviona, où ils apportaient des fagots de bois de chauffage. Ce matin j’ai trouvé Sa Majesté qui faisait transférer sous ses yeux, d’une cour dans l’autre, par le régiment du colonel Mkavia, ces fagots dont il voulait savoir le nombre et qu’il ne pouvait compter autrement. Seize cents hommes environ étaient employés à cette besogne, lorsque le roi, qui, ses deux lances en main et son chien à côté de lui, se tenait debout sur un tapis devant la hutte centrale de la première cour, entouré de ses frères et d’un nombreux état-major, s’avisa de commander au régiment un défilé par colonnes, afin de le voir plus à son aise ; puis, se tournant vers ses officiers, il leur prescrivit de circuler à toute course parmi les rangs pour lui rendre compte de leur opinion sur l’organisation de ce corps. Un désordre général devait être et fut en effet la conséquence de cette ridicule manœuvre, après laquelle les officiers revinrent, faisant mine de charger le roi, la lance haute, dansant devant lui, exaltant le nombre des soldats, la grandeur du monarque, et jurant à ce dernier une fidélité inviolable. Le régiment reçut ensuite l’ordre de déposer ses fagots, et les guerriers qui le composaient, armés de bâtons en place de lances, imitèrent de leur mieux les bonds, les charges, les vociférations qu’ils venaient de voir accomplir par leurs officiers. Mkavia, la-dessus, présenta au roi cinq chèvres de l’Ousaga, remarquables par la longueur de leur toison, et n’omit aucun des n’yanzig requis par la circonstance. Mtésa, questionné par nous sur le chiffre de son armée, se contenta de nous répondre : « Comment le connaîtrais-je, lorsque vous avez sous les yeux un simple détachement convoqué pour transporter du bois ? »

Le régiment fut ensuite congédié, mais on invita les officiers à suivre le roi dans une des cours intérieures, où il les félicita d’avoir réuni tant de monde. Au lieu d’accepter purement et simplement cette louange, ils s’excusèrent de n’être pas venus encore plus nombreux, « et cela, disaient-ils, parce que certains de leurs subordonnés profitaient de leur lointaine résidence pour se soustraire à l’appel. » Maula, toujours prêt à provoquer des mesures de rigueur, ne manqua pas d’ajouter que, « s’il parvenait à convaincre les Vouaganda de l’obéissance qu’ils lui devaient, on ne verrait plus un seul exemple de refus pareils. » Et Mtésa, prenant tout aussitôt la balle au bond :

« Manquer de soumission vis-à-vis de vous, dit-il, c’est me désobéir de la manière la plus formelle, car je vous ai nommé mon aide-de-camp, et vous personnifiez dès lors la volonté royale. »

À peine ces mots prononcés, Maula, se dressant en pieds et se précipitant sur le roi la baguette en arrêt, finit par se rouler à ses pieds avec tous les n’yanzig de la reconnaissance la plus effrénée. Je m’attendais à voir sortir de tout ceci quelque décret sanguinaire ; mais Sa Majesté, fidèle à ses habitudes capricieuses, leva tout à coup la séance et passa dans une autre cour, ou seulement un petit nombre d’élus fut admis à le suivre.

Là, se tournant tout à coup vers moi :

« Bana, me dit-il, je vous aime, d’abord parce que vous êtes venu me voir de si loin, et ensuite pour toutes les belles choses que vous m’avez apprises depuis que vous êtes ici. »

Fort étonné de cette bizarre déclaration, qui me trouvait l’estomac vide et le cœur rempli d’amertume, je n’en témoignai pas moins, avec un respectueux salut, combien j’étais flatté d’inspirer au roi des sentiments si favorables : « ils me donnaient l’espoir, ajoutai-je, que Sa Majesté voudrait bien prendre en considération l’état de famine auquel mes gens se trouvaient réduits.

— Comment, s’écria Mtésa, manqueriez-vous de chèvres, par hasard ? »

Puis, sur ma réponse affirmative, il enjoignit à ses pages de m’en fournir immédiatement une douzaine, qu’il leur rembourserait sur les confiscations à venir, la ferme royale se trouvant pour le quart d’heure un peu dégarnie de bétail. « Ceci, repris-je, ne suffisait pas : mes Vouanguana manquaient de bananes, aucune distribution ne leur ayant été faite depuis quinze jours. » Le roi parut fort choqué de la négligence de ses pages, et leur prescrivit de la réparer à l’instant même.

Malgré toutes ces belles paroles de cour, plus d’un grand mois se passa encore avant que mes instances réitérées pussent décider le capricieux monarque à faciliter la reprise de notre voyage vers le nord. Enfin, dans les premiers jours de juillet, les plus grosses difficultés parurent aplanies, et nous pûmes espérer que les nuages toujours planant entre les deux cours rivales de l’Ouganda et de l’Ounyoro se dissiperaient en notre faveur.

Le 4 juillet, nous sommes retournés ensemble au palais, Grant et moi, pour offrir à Mtésa une carabine de Lancaster avec des munitions de chasse et le fauteuil qu’il m’avait déjà demandé tant de fois ; nous voulions le remercier en même temps du service qu’il nous a rendu en nous ouvrant les routes de l’Ounyoro. Après m’être excusé de lui offrir un cadeau si insuffisant, je lui manifestai l’espoir de lui envoyer plus tard, — soit par Pétherick si nous le rencontrions, soit par quelque autre traitant du haut Nil, — tout ce qu’il pouvait désirer. Je me donnai le plaisir d’ajouter que la poudre et le plomb, mis tout exprès en réserve pour lui être offerts dans cette circonstance solennelle, nous avaient par malheur été dérobés, et j’insistai sur les regrets que nous laissait un pareil larcin. Le roi, dont le regard restait fixé sur l’auteur probable du vol, — le chef des pages, tant de fois porteur de messages intéressés, — finit par détourner adroitement l’entretien en me demandant combien de vaches et de femmes je voulais emmener ? il avait en même temps levé la main, et, les doigts écartés, m’engageait à compter par centaines les têtes qu’il me fallait. Je lui répondis que cinq vaches et autant de chèvres nous suffiraient amplement, car je ne voulais pas surcharger nos bateaux, à partir de la crique Murchison. Quant aux femmes, je les refusai, en alléguant des motifs qui devaient lui paraître plausibles. D’autre part, ajoutais-je, je serais fort obligé au roi s’il voulait pourvoir chacun de mes gens d’une pièce de drap d’écorce (mbugu) et donner une petite défense d’éléphant à chacun des porteurs Vouanyamuézi, qui me demandaient à s’en retourner chez eux. Ils étaient au nombre de neuf.

Tout ceci fut accordé sans la moindre hésitation, après quoi, se tournant de mon côté :

« Il est donc bien vrai, Bana, me dit le roi, que vous désirez vous en aller ?

— Certainement, répondis-je, car voici quatre ans et davantage que je ne suis rentré chez moi. Je comptais une année par cinq mois, ainsi que cela se pratique dans l’Ouganda.)

— Il faudra donc, quand vous serez au Gaui, m’envoyer de l’eau-de-vie. Cette boisson-là fait dormir et donne des forces. »

Nous allâmes ensuite chez la reine pour lui faire nos adieux, mais nous ne fûmes pas admis auprès d’elle.

7 juill. — Mtésa nous a conviés de bonne heure à venir prendre congé de lui. Dans mon désir de ne lui laisser que des impressions favorables, j’obéis à l’instant même. J’avais pendu à mon habit le collier que m’avait donné la reine, le couteau dont lui-même m’avait fait présent, et je cherchais à ne l’entretenir que des idées les plus flatteuses pour son imagination, évoquant tour à tour les souvenirs des parties que nous avions faites ensemble sur le lac, des exploits dont il m’avait rendu témoin, vantant son adresse et le berçant des brillantes perspectives qui s’ouvriraient devant lui, une fois que le commerce serait inauguré entre l’Angleterre et l’Afrique centrale. Nous nous levâmes alors pour nous incliner à l’anglaise, la main sur le cœur, et Mtésa, qui nous avait répondu avec une sensibilité de bon goût, nous rendit exactement notre salut, geste pour geste, à l’instar d’un véritable singe.

À peine avions-nous quitté le palais, que le roi en sortit avec son cortége ordinaire, et dans l’ordre accoutumé. Nous crûmes devoir nous y joindre. Budja, le chef désigné pour nous servir de guide, m’avait fort inquiété en me laissant entrevoir qu’il se faisait une fausse idée de l’orientation d’Ouroudogani. Mtésa voulut bien entrer à ce sujet dans les explications les plus complètes, « et cela, disait-il, parce qu’il m’aimait beaucoup. » — Puis, arrivé près de notre camp, il voulut une dernière fois passer la revue de nos hommes, dont il loua la tournure martiale et qu’il encouragea de son mieux à nous rester fidèles jusqu’au bout. « Avec de tels soldats, me disait-il, vous ne devez trouver aucune difficulté à pousser jusqu’au Gani. » Nous échangeâmes alors de nouveaux adieux, et s’éloignant à grands pas, il entreprit l’ascension d’une des hauteurs voisines, tandis que Lubuga, sa jolie favorite, nous envoyait avec ses petites mains des signes de regret et d’amitié : « Bana, Bana ! » criai telle, tout en suivant son maître au petit trot, plus émue que ses compagnes, dont aucune, cependant, ne se montrait tout à fait indifférente à notre départ ; — nous nous séparions alors, très-probablement, pour ne plus nous revoir jamais.


XIII

Déversoirs du N’yanza et tête du Nil.

Le 7 juillet, à une heure de l’après-midi, commence notre voyage au Nord. Le sirur Budja est chargé de la direction générale ; un lieutenant du Sakibobo doit, à la première station, nous pourvoir de soixante vaches ; et enfin un vouakungu nommé Kasoro nous procurera des barques à Ourondogani sur le Nil. Les Vouanguana protestent, n’ayant pas de rations, qu’ils ne porteront pas de fardeaux, et menacent de nous tirer dessus si nous voulons les y contraindre ; ils oublient, en premier lieu, que j’ai payé leur nourriture en donnant au roi divers objets, fusils, chronomètres, etc., qui représentent une valeur de deux mille dollars ; secondement, ce qui est bien plus essentiel, que les munitions de guerre sont entre nos mains. Un judicieux emploi de la bastonnade, que nous leur faisons entrevoir en perspective, remet les choses sur un meilleur pied et nous franchissons en cinq jours, à travers un beau pays montagneux où les riches cultures alternent avec les jungles, une distance de trente milles qui séparent la capitale de la bourgade où nous voici. Nous lui avons donné le nom de Kari, — qui est celui d’un de mes gens, — à cause d’un événement tragique dont il sera question ci-après.

Nos marches étaient organisées de manière à se ressembler beaucoup. Lorsque nous avions voyagé pendant un certain nombre d’heures, Budja désignait tel ou tel village où nous devions nous arrêter pour passer la nuit, prenant soin d’omettre ceux qui appartenaient à la reine, afin de ne pas engager Mtésa dans une querelle désagréable avec sa mère, et choisissant, au contraire, de préférence, les localités dont les chefs avaient été récemment arrêtés par ordre du roi. Partout ou nous arrivions, cependant, les villageois prenaient la fuite, abandonnant leurs jardins et tout ce qu’ils possédaient à la rapacité de notre escorte. J’avais peu à peu perdu tout espoir de mettre un terme à ces ignobles pratiques ; le roi y prêtait les mains, et ses gens entraient toujours les premiers pour enlever avec une effronterie sans pareille les chèvres, les volailles, les peaux, les mbugu, les cauries, les perles de verre, les tambours, les lances, le tabac, le pombé, en un mot, tout ce qui leur tombait sous la main. C’était pour eux une vraie campagne de maraudeurs, et chacun se trouva bientôt chargé d’autant de butin qu’il en pouvait porter.

La nécessité de rassembler les vaches que le roi nous donnait ayant rendu indispensable de faire halte dans cette localité où se trouve un de ses plus vastes pâturages, je m’étais mis en quête de quelque gibier nouveau et j’avais déjà blessé un zèbre, lorsque des messagers envoyés à ma recherche vinrent m’apprendre qu’un de mes gens, nommé Kari, venait d’être assassiné à trois milles de l’endroit où nous nous trouvions. Ceci, malheureusement, n’était que trop vrai. Il s’était laissé persuader, ainsi que quelques-uns de mes hommes, d’aller à la picorée avec une demi-douzaine de Vouaganda de notre escorte ; et ils avaient choisi pour but de leur expédition certain village de potiers, attendu que Budja réclamait les vases nécessaires à la fabrication du vin de banane, le premier soin auquel on vaque dès que le camp est formé. Cependant, comme ils approchaient de cette bourgade où on ne voyait encore que des femmes, celles-ci, au lieu de s’enfuir ainsi que nos braves y comptaient sans doute, se mirent à crier haro sur eux, ce qui fit accourir les maris, disposés à se défendre vigoureusement. Nos gens ne songèrent plus qu’à jouer des jambes et se seraient tous échappés si le pauvre Kari se fût montré un peu plus alerte, ou si sa carabine eût été chargée. Les potiers le rattrapèrent, puis, le voyant pointer vers eux cette arme qu’ils prenaient pour une corne magique, le tuèrent à coups de lance et tout aussitôt prirent la fuite. Dès que la nouvelle du désastre fut arrivée au camp, un détachement fut expédié, qui nous rapporta le soir même le cadavre de ce malheureux et tous ses effets, car on ne lui avait rien enlevé.

Dans la nuit du 12 au 13 juillet, ayant perdu deux des vaches assignées à son détachement, et voyant les nôtres au grand complet sous les arbres auxquels nous les avons attachées parle pied, Budja s’informe des charmes que nous avons dû employer pour les retenir. Jamais il n’a voulu croire que de bonnes cordes nous avaient tenu lieu de toute espèce de sortiléges. Une des sœurs de la reine, informée du meurtre de Kari, est venue nous apporter des compliments de condoléances et en même temps une cruche de pombé qui lui a été payée en verroteries. Comme nous lui demandions, soupçonnant quelque subterfuge, de nous dire combien la reine avait de sœurs, elle a commencé par répondre qu’elle pouvait seule revendiquer ce titre ; mais quand on lui a fait observer que dix autres dames pour le moins s’en étaient déjà parées, elle a répondu, en baissant le ton :

« Rien de plus vrai : je suis loin d’être la seule ; mais, en vous disant la vérité, je m’exposais à perdre la tête. »

Paroles dont j’ai pris note, car elles donnent la mesure de l’importance qu’on attache ici à garder les secrets de la cour.

Fatigués de la lenteur de notre marche, nous avons tenu conseil, le 18 juillet, Grant et moi, vu la nécessité de communiquer le plutôt possible avec Petherick, — si en réalité il vient au-devant de nous, — et aussi vu la situation particulière de mon camarade, à qui l’état de sa jambe interdit positivement tout voyage expéditif. Nos plans sont modifiés du tout au tout. Il est convenu que Grant se rendra directement chez Kamrasi avec les marchandises, le bétail et les femmes ; il emportera des lettres de moi et une carte qu’il fera tout aussitôt partir pour le Gani, à l’adresse de Petherick. Moi, cependant, je remonterai le fleuve jusqu’à sa source, c’est-à-dire jusqu’au point où il sort du lac, et je le descendrai, à partir de là, aussi loin que la navigation sera possible.

En conséquence, partis ensemble le lendemain pour notre double voyage, nous nous séparons au bout de trois miles. Grant tourne à l’ouest, du côté de la grande route qui mène chez Kamrasi, tandis que je me dirige dans la direction opposée vers Ourondogani, en traversant la Luajerri, grand canal d’épuisement qui s’étend sur trois miles de largeur et qu’on passe à gué jusque dans le voisinage de sa rive droite ; là, nous dûmes monter en bateau et les vaches se mirent à la nage, entraînant après elles ceux de nos hommes qui préféraient s’accrocher à leur queue. La Luajerri est plus considérable que la Katonga, et aussi plus ennuyeuse à franchir ; cette besogne ne nous prit pas moins de quatre heures, pendant lesquelles des myriades de moustiques dévoraient nos épaules et nos jambes nues. On nous dit que la Luajerri prend naissance dans le lac et va rejoindre le Nil, droit au nord du point où nous l’avons traversée. Le buffle sauvage, d’après ce qui nous avait été annoncé, devait abonder sur sa rive droite, mais nous n’en vîmes aucun, bien que le pays soit couvert des jungles les plus favorables à la chasse, entrecoupés ça et là de beaux pâturages. Tel est jusqu’à Ourondogani l’aspect général de la contrée ; exceptons-en quelques sites favorisés, où les bananiers poussent avec une extrême vigueur et sont cultivés aussi soigneusement qu’en aucune autre partie de l’Ouganda. Faute de guides et trompés à dessein par les Vouahuma sournois qui sont ici en grand nombre, occupés à soigner le bétail du monarque, nous perdions à chaque instant le bon chemin ; aussi n’arrivâmes-nous que dans la matinée du 21 à la station de bateaux vers laquelle nous nous étions dirigés.

21 juillet. Ourondogani. — Enfin, enfin, je me trouvais sur les bords du Nil ! Rien de plus beau que le spectacle alors offert à mes yeux. J’y voyais réunis par la nature tous les effets de perspective auxquels vise le propriétaire du parc le mieux tenu ; un courant magnifique de six à sept cents mètres de large, émaillé çà et là de récifs et d’îlots, ceux-ci occupés par des huttes de pêcheurs, ceux-là par des hirondelles de mer : des crocodiles se chauffaient au soleil ; d’autres couraient entre de hautes berges recouvertes d’un épais gazon et derrière lesquelles, parmi de beaux arbres, nous pouvions voir errer de nombreux troupeaux d’antilopes, tandis que les hippopotames renâclaient dans l’eau, et que sous nos pieds, à chaque instant, floricans et pintades prenaient leur vol. Mlondo, le commandant du district était par malheur absent de chez lui ; mais nous nous mîmes en possession de ses huttes fort vastes et fort bien entretenues, et une fois installés en face du fleuve, il nous sembla qu’un séjour de quelque durée n’y serait vraiment pas désagréable.

Nous avions en face de nous un pays qui, sous le rapport de la richesse et de la beauté, forme le contraste le plus complet avec l’Ouganda. C’est l’Ousaga, dont les habitants sont armés de javelines courtes à larges pointes de fer, « mieux faites, disaient mes gens, pour déterrer les pommes de terre que pour guerroyer contre des hommes. » Ainsi que nous avions pu en juger par la dévastation des campagnes que nous traversions depuis deux jours, les éléphants doivent abonder dans les environs ; et j’en eus la preuve quelques jours après, lorsque me trouvant empêtré dans les hautes herbes des bords du fleuve, et chassé plus que chassant, je puis le dire, je me vis au milieu d’un troupeau de plusieurs centaines de ces animaux. Les lions sont aussi représentés comme très-nombreux et très-hostiles à l’homme. Les antilopes abondent dans les jungles, et les hippopotames, qui hantent volontiers les jardins plantés de bananes, se laissent rarement apercevoir à terre, bien qu’on les entende à chaque instant, ce qui tient sans doute à leurs habitudes farouches et vagabondes.

Troupeau d’éléphants dans les pâturages du Bahr-el-Abiad.

22 juil. — Le chef de la station, escorté de nombreux clients, est venu nous offrir, avec ses hommages, une vache, une chèvre et quelques pots de pombé. Toutes les barques que la station peut fournir, au nombre de sept, seront prêtes dès demain à ce qu’il assure, et d’ici-là les guides se présentent en foule pour me conduire aux meilleurs terrains de chasse.

23 juillet. — Il n’est arrivé que trois barques pareilles à celles dont on se sert dans la crique Murchison. Lorsque j’ai demandé les autres, et en même temps une réponse décisive sur les moyens d’arriver chez Kamrasi, le chef de la station a manifesté les plus vives craintes sur les accidents qui pourraient survenir et déclaré qu’il ne voulait pas m’emmener. J’ai eu beau lui dire que « nous étions convenus, le roi et moi, d’ouvrir par le Nil des communications avec l’Angleterre, » rien n’a pu dompter sa résistance obstinée. Je me suis donc borné à lui demander des guides pour remonter le fleuve, et le 25 je parviens aux chutes d’Isamba, tout au travers de jungles luxuriantes et de jardins bananiers. Nango, que je connais de vieille date, et qui commande ce district, nous a régalés de bananes en compote et de poisson sec, le tout arrosé de pombé. Les éléphants le menacent souvent de leurs visites, à ce qu’il nous dit, mais il prend soin de les écarter au moyen de talismans, car s’ils venaient à goûter une seule banane, ils ne quitteraient le jardin qu’après l’avoir complétement ravagé. Il nous a conduits ensuite aux chutes les plus voisines ; elles sont très-belles, mais très-resserrées. L’eau du Nil glisse profonde entre ses rives couvertes d’épais gazons, d’acacias aux contours flottants et de convolvuli qui envoient de toutes parts leurs guirlandes nuancées de lilas. Partout où le sol s’est affaissé sous l’action des eaux, on entrevoit un terreau rouge qui rappelle celui du Devonshire ; le courant, arrêté ici par une digue naturelle, forme une espèce d’étang sombre et sinistre où deux crocodiles, tout en se baignant, guettaient leur proie. L’ensemble du tableau était plus féerique, plus sauvage, plus saisissant, — je hasarde cette comparaison, parce qu’elle me vint alors à l’esprit, — que rien de ce que j’ai pu voir, à l’exception des décors de théâtre. En jetant un pont d’une rive à l’autre, et par un beau clair de lune, on aurait la scène la mieux adaptée à un rendez-vous de brigands assemblés pour quelque hideuse entreprise. Les Vouanguana eux-mêmes semblaient sous le charme ; pas un ne fit mine de s’éloigner jusqu’au moment où la faim nous avertit que la nuit allait venir et qu’il était temps de chercher un abri.

28 juillet. Chutes Ripon. — Enfin, après bien des peines — et en traversant un pays complétement ravagé par les éléphants qui, après avoir mangé tout ce qui était mangeable, n’ont laissé debout ni une cabane, ni un bananier, — nous sommes arrivés au but final du voyage, sous la même latitude que le palais du roi Mtésa et justement à quarante milles de cette royale demeure, dans la direction de l’Est.

Nous étions bien payés de nos peines, car « les Pierres, » — c’est le nom que les Vouaganda donnent aux chutes, — nous offraient le spectacle le plus digne d’intérêt que j’aie rencontré dans le cours de nos voyages en Afrique. Bien que la marche eût été longue et fatigante, chacun a pris sa course pour en jouir plus vite. Le paysage, si beau qu’il fût, n’était pas exactement tel que je l’avais imaginé, car la grande nappe du lac nous était dérobée par une pointe, un promontoire des hauteurs adjacentes ; et les chutes, qui ont environ douze pieds de hauteur sur quatre à cinq cents de large, sont coupées çà et là par des rochers. Néanmoins le tumulte des eaux, le bond fréquent des poissons voyageurs, les pêcheurs de l’Ousoga et de l’Ouganda venus en bateau et postés la ligne en main sur toute les saillies de la roche, les hippopotames et les crocodiles promenant sur l’onde leur oisiveté endormie, au-dessus des chutes sur le passage d’une rive à l’autre, les troupeaux qu’on menait boire aux bords du lac, — tous ces détails, ajoutant leur charme vivant à celui d’une riante nature, composaient un ensemble aussi attrayant que possible.

Les chutes Ripon. — Le Nil sortant du lac Victoria N’yanza. — Dessin de A. de Bar.

L’expédition avait désormais atteint son but. Je voyais l’antique Nil sortir du Victoria N’yanza. Je m’assurais que, selon toutes mes prévisions, ce grand lac donne naissance au fleuve sacré sur lequel a flotté Moïse enfant. Je regrettais, il est vrai, que mille et mille retards inévitables m’eussent empêché d’aller examiner à l’angle nord-est du N’yanza ce détroit mentionné si fréquemment, qui l’unit à un autre lac (Baringo) où les gens de l’Ouganda vont chercher leur sel et d’où s’écoule vers le nord un second fleuve entourant l’Ousoga d’une véritable ceinture d’eau. Mais je n’en étais pas moins reconnaissant envers la Providence pour ce qu’elle m’avait permis d’accomplir, car enfin j’avais vu par moi-même une bonne moitié du lac, et sur le reste, je m’étais procuré des renseignements qui me permettaient d’éclaircir les points essentiels à la science géographique.

Résumons maintenant les notions acquises, et voyons au juste ce qu’elles valent. Il résultait pour moi d’informations soigneusement contrôlées, que sur la rive orientale du lac, il y a autant d’eau, — peut-être même davantage, — que sur le bord opposé. Son extrémité la plus reculée, qui forme après tout le vrai point de départ du Nil, se rapprochant du troisième degré de latitude Sud, donne au fleuve, mesuré en ligne droite, l’étonnante longueur de trente-quatre degrés, soit plus de 2 300 milles, ce qui dépasse la onzième partie de la circonférence du globe. Si maintenant, de cette extrémité sud, nous longeons la rive occidentale jusqu’au point où émerge du lac la grande branche du Nil, nous ne trouvons qu’un tributaire de quelque importance, et c’est la rivière Kitangulé ; de cette même pointe méridionale, si nous suivons la côte opposée jusqu’au détroit qui joint les deux lacs, il n’y a, paraît-il, aucune rivière dont on puisse tenir compte. Les Arabes voyageurs déclarent à l’unanimité que depuis le revers occidental du Kilimandjaro neigeux, jusqu’aux points où le lac est traversé par le premier et aussi par le second degré de latitude sud, il existe des lacs salés, des plaines salées et des hauteurs pareilles à celles de l’Ounyamuézi ; mais ils disent aussi que cette contrée n’est traversée par aucun grand cours d’eau, et que durant leurs voyages de commerce ils en sont réduits à faire de longues marches pour trouver çà et là quelque misérable petit ruisseau. De plus, ceux d’entre eux qui, durant le dernier interrègne, Ont pénétré dans l’Ousoga en passant le détroit des deux lacs, affirment n’avoir pas traversé de fleuve.

Reste à vider la question de ce « lac salé » que je crois fermement être un « lac d’eau douce, » attendu, je l’ai déjà dit, que les naturels désignent, comme lacs salés, tous ceux ou ils trouvent soit des couches salines, soit des îlots plus ou moins salpêtrés. Le docteur Krapf, parvenu en vue du mont Kénia, recueillit de la bouche des indigènes qu’il existait au nord de cette montagne un grand lac salé ; ils lui dirent aussi qu’une rivière coulait entre le Kénia et le Nil. S’il n’a pas été trompé sur ce dernier point, il doit indubitablement exister quelque rapport entre la rivière dont il parle et le lac salé dont on m’entretenait ; on en trouverait de même, selon toute probabilité, entre le lac salé qu’on me signalait et celui qu’on lui a dit porter le nom de Baringo. — Du reste, à quelque point de vue qu’on l’envisage, — cette question, qui demeure indécise, n’intéresse et ne contredit en rien ce fait bien établi que le point de départ du Nil est sous le troisième degré de latitude sud, au même endroit où, dans le cours de l’année 1858, je signalais l’extrémité méridionale du Victoria N’yanza.

J’ai donné aux chutes en question le nom de Ripon, emprunté au noble président qui, pendant les préparatifs de mon expédition, dirigeait les travaux de la Royal géographical Society. Le bras d’eau ou crique d’où sort le Nil, a reçu celui de canal Napoléon, en témoignage de respect et de reconnaissance à l’égard de la Société Géographique française qui m’a décerné sa médaille d’or, pour la découverte du N’yanza Victoria, au moment même où je quittais l’Angleterre. Un phénomène, tout d’abord, me laissait quelque perplexité ; — le volume de la Kitangulé me semblait aussi considérable que celui du Nil ; mais si l’on considère que l’une coule très-lentement, et l’autre avec une grande vitesse, on comprendra qu’il est à peu près impossible d’établir un jugement bien précis sur leur importance relative.

29 juil. — Mécontent de la première esquisse que j’ai faite hier en arrivant, je n’ai pu m’empêcher de la recommencer aujourd’hui ; ensuite, comme l’état de l’atmosphère chargé de nuages ne se prêtait pas aux travaux nécessaires pour déterminer la latitude, et comme l’officier du district me vantait la vue qu’on a sur le lac, du haut de cette colline qui nous le dérobe, je parlai de nous y rendre ; mais Kasoro, bien que je l’eusse gratifié de quelques peaux d’antilope Nsamma, et de pintades pour son dîner, s’opposa formellement à ce projet, sous prétexte qu’on ne pourrait jamais rassasier ma curiosité. Les ordres royaux portaient simplement qu’on me ferait voir les « Pierres ; » s’ils me conduisaient sur une hauteur, je voudrais en visiter une seconde, puis une troisième et ainsi de suite. Cette remarque me fit rire, attendu que telle est, en effet, ma nature depuis que je suis au monde. Au fond, je n’en étais pas moins contrarié ; il m’eût été doux de mystifier mon jeune tyran, et je demandai des barques comme si je voulais chasser l’hippopotame, espérant in petto que la nécessité de descendre à terre pour y prendre notre repas me fournirait l’occasion de gravir la hauteur prohibée ; mais les bateaux n’étaient pas mentionnés dans la consigne, et Kasoro resta sourd à ma requête, « Alors, repris-je, allez me chercher des poissons ! je veux en dessiner quelques-uns… — Non, les ordres n’en parlent pas. — Retournez donc au palais et je partirai demain pour Ourondogani dès que j’aurai relevé ma latitude. » Pas le moins du monde ; l’entêté personnage ne voulait s’en aller qu’après m’avoir mis en route. Le lendemain donc, Bombay est parti, avec Kasoro, chargé par moi de demander au palais le Sakibobo lui-même, ainsi qu’un ordre du roi qui nous alloue cinq barques, cinq vaches et cinq chèvres, et de plus la permission d’aller ou je voudrai, de faire ce qui me plaira et de requérir le poisson nécessaire à notre subsistance. Là-dessus, j’ai rebroussé chemin et regagné Ourondogani. Installés, le 5 août, dans cette agréable résidence, où les femmes de Mlondo ne nous laissaient manquer ni de pombé, ni de bananes, ni de patates, sans compter le poisson que nous prenions de temps en temps et la venaison que mon fusil nous procurait, nous y avons mené jusqu’au 10 une existence fort agréable. Ce jour-là, le retour de Bombay et de Kasoro nous oblige à nous remettre à l’œuvre. Ces honorables gentlemen ont traversé, pour se rendre au palais de Mtésa, jusqu’à douze cours d’eau, tous fort importants (entre autres, la Luajerri) et tous sortant du Lac. Dès le lendemain du jour ou ils m’avaient quitté à Kira, ils obtinrent une audience royale, Mtésa s’étant imaginé que Bombay venait lui annoncer ma mort, résultat de quelque attaque inopinée. Sa surprise fut grande quand on lui apprit que rien de semblable n’était arrivé, mais que les officiers d’Ourondogani s’étaient montrés intraitables, ne voulant se soumettre qu’à l’autorité directe du Sakibobo. Celui-ci se trouvait présent ; le roi le fit arrêter, séance tenante :

« Qui donc est le maître, s’écriait-il avec chaleur, si les ordres de cet homme-ci sont préférés aux miens ? »

Puis se tournant vers le Sakibobo lui-même, il lui demanda « de quel prix il entendait payer sa libération ? » Ce vassal, comprenant que sa vie ne tenait qu’à un fil, répondit sans hésiter « qu’il fixait sa rançon à quatre-vingts vaches, quatre-vingts chèvres, quatre-vingts esclaves, quatre-vingts mbugu, quatre-vingts charges de beurre, autant de café, autant de tabac, autant de tous les produits de l’Ouganda. » Sa liberté lui fut alors rendue. Ensuite, et comme Bombay présentait ma requête dans les termes qu’on a vus plus haut :

« Soyez tranquille, répondit le roi, de tout ce que me demande le Bana, rien ne lui sera refusé ; mais il n’est pas nécessaire que je lui envoie le Sakibobo. Mes pages suffisent pour porter mes ordres aux princes aussi bien qu’aux sujets. Kasoro, muni d’instructions complètes, vous escortera comme devant ; Budja et lui, de plus, accompagneront le Bana jusqu’au Gani. »

Néanmoins, il se passa quatre jours encore avant que mes envoyés eussent la permission de partir avec le bétail que le roi leur avait donné, plus un officier chargé de trouver les barques qui nous étaient nécessaires. Lors de la dernière audience qui leur fut accordée, le roi se trouvait avoir sous les yeux, accroupies et tremblantes dans un coin de la cour, quatre femmes qu’il venait de faire arrêter et de condamner à mort. Il proposa de me les envoyer, et comme Bombay hésitait, « n’ayant pas, disait-il, la permission d’emmener des femmes, » Mtésa, sans plus d’examen, lui fit cadeau de l’une d’elles et lui proposa, pour l’amuser, « de faire couper en morceaux, sous ses yeux, les trois qui restaient. » Bombay, s’il faut l’en croire, se serait tiré admirablement de ce pas difficile en répondant que « le Bana n’aimait pas à être témoin de pareilles cruautés, et qu’un serviteur fidèle ne devait pas rechercher des spectacles antipathiques à son maître. »

Nos affaires terminées avec le gouvernement de l’Ouganda, restait à régler, chose plus difficile encore, notre entrée dans l’Ounyoro, dont le souverain Kamrasi, qui prend, comme Agamemnon, le titre de Père ou de Chef de tous les rois, est au fond un assez pauvre sire, fort inquiet, fort méticuleux, non moins effrayé de nos allures inusitées que tourmenté par la crainte des Vouaganda, qui, depuis nombre d’années, multiplient leurs razzias sur ses domaines.

Une attaque à main armée des riverains du Nil, ses sujets, contre notre flottille, — entreprise qui coûta la vie à deux de ces pauvres diables, — n’était pas faite pour aplanir les difficultés que je voyais s’amonceler de ce côté.

J’éprouvai donc moins de surprise que d’inquiétude à voir revenir inopinément Grant et sa troupe, sur les traces desquels je croyais marcher.

Il rebroussait chemin, en vertu des ordres exprès de Kamrasi, qui élevait contre nous deux objections principales : la première, tirée de ce qu’on nous disait anthropophages ; l’autre, de ce qu’en abordant le pays par deux points différents, au sortir d’une contrée habituellement hostile, nous donnions prise à des soupçons légitimes.

Tout s’arrangea cependant avec du temps et de la patience. Kamrasi, touché de nous avoir vu battre en retraite à la première sommation, nous invita officiellement à revenir, et enfin, le 9 août, nous pûmes camper en vue de son palais.

Traduit par E. D Forgues.

(La fin à la prochaine livraison.)



  1. Suite. — Voy. pages 273, 289, 305, 321 et 337.
  2. À défaut d’un nom indigène servant à désigner cette magnifique nappe d’eau, située à l’ouest de la rivière Luajerri et à l’est de la rivière Mwerango, je lui donnai celui de sir Roderick Murchison, à qui l’expédition était redevable de tant de services.
  3. Cowes est le petit port où s’abritent les bâtiments de plaisance destinés au service de la cour d’Angleterre.
  4. Jean Goudron, — appellation générique des marins anglais.
  5. J’ai su depuis, effectivement, que le malheureux petit envoyé dont l’étourderie avait failli nous brouiller, eut les oreilles coupées pour s’en être si mal servi.
  6. Cette île est marquée, sur la carte du capitaine Speke, au midi du lac, presque en face de Muanza et à l’ouest d’Uridi, dont elle est séparée par l’île de Mazita. (Note du Trad.)
  7. Selon quelques témoignages, les Sésé forment un groupe de quarante îles.