Ch. Delagrave (p. 241-245).

XLIII

PYRALES

Louis. — Le ver si fréquent dans les poires et dans les pommes serait-il encore la larve d’un diptère ?

Paul. — Non, mon ami ; c’est la larve d’un petit papillon.

Jules. — Les papillons reviennent bien souvent !

Paul. — De tous les insectes, ce sont les lépidoptères, en effet, qui commettent le plus de dégâts, non à l’état de papillons, dont jamais nous n’avons à nous plaindre, vu qu’ils se bornent à sucer les fleurs avec leur petite trompe, mais à l’état de chenilles, douées des appétits les plus variés. Je vous ai parlé des chenilles qui rongent le bois, de celles qui tondent les étoffes de laine, de celles qui broutent le feuillage, de celles qui mangent les racines ; en voici maintenant qui s’attaquent aux fruits. La plus connue est la chenille qui vit dans les poires et les pommes. On la désigne ordinairement par le nom de ver.

Son papillon s’appelle pyrale des pommes. Il a les ailes supérieures d’un gris cendré, marbrées en travers de brun et ornées à l’extrémité d’une grande tache rousse cerclée de rouge doré. Les ailes inférieures sont brunes. Lorsque les fruits commencent à nouer, la pyrale dépose un œuf dans l’œil de la poire ou de la pomme indifféremment. Le petit ver qui en provient, à peine de la grosseur d’un crin, s’introduit dans le fruit et se loge au voisinage des pépins. L’étroit canal par lequel il est entré se cicatrise, de sorte que le fruit véreux paraît intact quelque temps. Cependant la chenille grossit, au sein de l’abondance ; il lui faut une galerie communiquant avec le dehors pour l’arrivée de l’air et pour l’assainissement de l’habitation encombrée de débris et d’ordures. Le ver creuse donc un couloir à travers l’épaisseur de la poire jusqu’à la surface du fruit, où le canal se termine par une ouverture ronde. Par cette ouverture, la chenille reçoit de l’air et rejette de temps à autre, sous forme de vermoulure rougeâtre, la pulpe mâchée et digérée. La transparence de la peau fait que la chenille varie de couleur suivant la teinte de ce qu’elle a mangé. Elle est parfois blanche, parfois brune ou jaunâtre, parfois rosée. Elle est ornée de petits tubercules noirs, disposés deux par deux. La tête et le premier anneau du corps sont bruns.

Les poires et les pommes habitées par le ver continuent de grossir ; elles mûrissent même plus tôt que les autres, mais c’est une maturité maladive qui hâte la chute du fruit. En général, la chenille des fruits véreux tombés à terre a toute sa grosseur ; elle quitte donc son domicile par la voie de la galerie déjà creusée et se retire dans un pli de l’écorce de l’arbre, quelquefois sous terre, pour se construire une coque de soie mêlée de parcelles de bois ou de feuilles mortes, et devient papillon l’année suivante, quand apparaissent toutes jeunes les pommes et les poires où doivent être pondus les œufs de la nouvelle génération.

On trouve dans les prunes et les abricots un ver qui ressemble beaucoup à celui des poires et des pommes ; on en trouve un autre dans les châtaignes, un troisième dans les cosses des petits pois, dont il ronge les grains tendres. Le premier est la chenille d’un papillon nommé pyrale des prunes, le second est la chenille de la pyrale brillante, le troisième appartient à la pyrale des pois. Celui-ci, quand il a mangé le meilleur des grains tendres d’une cosse, passe dans une autre qu’il perce d’un trou rond. Le papillon apparaît en juin, et la larve en juillet et août. Aussi les pois printaniers ne sont jamais véreux, tandis que ceux de la fin de l’été le sont très fréquemment. Cet exemple vous montre comment, dans certains cas, on peut préserver une récolte en accélérant ou retardant le semis suivant l’époque d’apparition des ravageurs.

Émile. — Rien de pareil n’est applicable aux châtaignes ; je le comprends fort bien : les châtaigniers portent leurs fruits à une époque fixe, qu’il n’est pas en notre pouvoir d’avancer ou de retarder, et la pyrale vient à l’heure où la table est mise pour sa larve. Quel ver dégoûtant, quand on le trouve, rouge et cuit dans son jus, au cœur de la châtaigne !

Louis. — Nous ne pouvons rien non plus pour les poiriers ?

Paul. — Pas grand’chose. Il y en a qui ramassent les fruits véreux tombés à terre ou encore sur l’arbre, et les écrasent pour détruire les chenilles qu’ils renferment. C’est autant d’ennemis de moins pour l’année suivante. Mais, encore une fois, par nos seules forces, jamais nous ne pourrions nous défendre contre les pyrales et autres petits papillons dont les larves s’attaquent à peu près à tout. Heureusement l’hirondelle les gobe en volant, les chauves-souris leur font au crépuscule une chasse assidue, le petit lézard gris les happe sur l’écorce des arbres ; ce sont autant d’amis qui défendent nos jardins.

Jules. — Les papillons que vous appelez pyrales sont-ils nombreux ?

Paul. — Il y en a une foule d’espèces, et chaque espèce est représentée par des légions incalculables d’individus. Quelques pyrales s’attaquent aux fruits ; je viens de vous faire connaître les principales. Les autres ont des mœurs différentes, dont je vous parlerai demain. Toutes sont des papillons de petite taille, parfois de coloration très élégante. Leurs antennes sont fines ; les ailes, arrondies aux épaules, s’élargissent en manière de chape, et sont rapprochées en forme de toit pendant le repos, c’est-à-dire s’inclinent de droite et de gauche. Leurs chenilles ont la peau lisse et luisante. Elles reculent vivement quand on les inquiète et se laissent tomber en amortissant la chute au moyen d’un fil qui les tient suspendues par la lèvre.

Émile. — C’est un ingénieux moyen. La chenille se croit-elle en danger ? Vite, elle colle le bout de fil quelque part, et la voilà qui descend tout doucement à mesure que le fil sort de la filière.

Jules. — Ce matin, mère Ambroisine triait des pois secs. Il y en avait de percés d’un trou rond ; d’autres contenaient un petit insecte brun, taché de blanc. Les pois ont donc deux ennemis : la chenille de la pyrale, qui les mange frais, et l’insecte dont je vous parle, qui les mange secs.

Paul. — L’insecte qui mange les pois secs est un petit coléoptère, un charançon à bec large et très court. On l’appelle bruche des pois. Un autre vit aux dépens des fèves, un autre aux dépens des lentilles. C’est toujours la larve qui fait les dégâts. Une fois arrivée à l’état parfait, la bruche perce la graine d’un trou rond et sort. Les mœurs de ces charançons sont les mêmes que celles de la calandre du blé. On les détruit par le sulfure de carbone, ou bien par l’action de la chaleur d’un four, si l’on ne doit pas ensemencer la graine, car l’élévation de température nécessaire peur faire périr ces insectes et leurs larves lui enlèverait la faculté de germer.