Les Puritains d’Écosse/9

CHAPITRE IX

Si je te proposais de voguer avec toi
Sur le cristal uni d’une mer sans orage,
Pour laisser là l’esquif et gagner le rivage
Quand le souffle des vents inspirerait l’effroi.

Prior.

Tandis que lady Margaret tenait avec le noble sous-officier de dragons la conférence que nous avons rapportée, sa petite-fille, qui ne partageait qu’à un très faible degré son enthousiasme pour tout ce qui se rattachait au sang royal, n’avait honoré Bothwell que d’un simple coup d’œil. Les autres soldats attirèrent encore moins son attention ; mais quant au prisonnier, qui, enveloppé dans son manteau, prenait un soin particulier de cacher sa figure, elle pouvait à peine en détacher ses regards, et cependant elle se reprochait une curiosité qui semblait évidemment mortifier celui qui en était l’objet.

— Je voudrais savoir qui est ce pauvre prisonnier, dit-elle à Jenny Dennison, suivante qui était spécialement à son service.

— Je pensais la même chose, miss Edith ; mais ce ne peut être Cuddy Headrigg, il est plus grand et plus robuste.

— Cependant, continua miss Bellenden, c’est peut-être un voisin auquel nous pourrions avoir quelque motif de nous intéresser.

— Une fois les soldats installés, je saurai bientôt qui il est ; car j’en connais un parfaitement, le plus jeune et le mieux fait.

— Je crois que vous connaissez tous les fainéants du canton.

— Non, miss Edith, je ne suis pas si prompte à faire des connaissances. Certes, on ne peut pas s’empêcher de connaître de vue ceux qui ne cessent de vous regarder ; mais je parle à un très petit nombre de jeunes gens, à moins qu’ils ne soient de la maison.

— Dites-moi comment vous avez connu ce jeune soldat.

— Mon Dieu, miss Edith, c’est Tom Holliday, le dragon qui fut blessé à deux pas d’ici, et qui a passé plus d’un mois au château. Ah ! je peux lui demander tout ce que je voudrai, je suis bien sûre que Tom ne me refusera pas.

— Tâchez donc de trouver l’occasion de lui demander le nom du prisonnier, puis venez me joindre dans ma chambre.

Jenny s’acquitta de sa commission, et elle ne tarda pas à rentrer avec un visage sur lequel on lisait la surprise et la consternation.

— Eh bien, Jenny pourquoi cet air effaré ? Serait-ce véritablement ce pauvre Cuddy ?

— Cuddy ! répondit la femme de chambre qui n’ignorait pas combien elle allait causer de chagrin à sa maîtresse ; non, ce n’est pas Cuddy ; c’est le jeune Milnwood lui-même.

— Le jeune Milnwood ! s’écria miss Bellenden en pâlissant à son tour, cela est impossible ! Son oncle suit le culte toléré par la loi, et le jeune Milnwood n’a jamais pris part à ces malheureuses dissensions. Il est innocent, certainement, à moins qu’il n’ait osé protester contre quelque injustice.

— Ce n’est pas dans un temps comme celui-ci, miss Edith, qu’on s’inquiète de ce qui est juste ou injuste. Fût-il plus innocent que l’enfant nouveau-né, on saurait le faire paraître coupable. Mais Tom Holliday m’a dit qu’il y va même de sa vie, car il a recélé un des hommes du comté de Fife qui ont tué le vieil archevêque.

— Il y va de sa vie ! il faut que je le voie, que je lui parle…

— Ah ! ma chère miss, pensez à votre grand’mère, au danger, à la difficulté. Il est gardé à vue jusqu’à l’arrivée de Claverhouse ; et, s’il ne peut donner satisfaction au colonel, Tom Holliday assure que son affaire sera bientôt faite.

— S’il faut qu’il meure, je mourrai avec lui. Ne me parlez ni de dangers ni de difficultés. Faites-moi voir Holliday ; je me jetterai à ses pieds, je lui dirai que pour le salut de son âme…

— Ah ! merci de nous ! notre jeune lady aux genoux d’Holliday, et lui parlant de son âme, tandis qu’il sait à peine, le pauvre garçon s’il en a une ! Mauvais projet, ma chère maîtresse, et qui ne peut réussir. Si vous voulez absolument voir le jeune Milnwood, laissez-moi conduire cette affaire. Je sais comment je dois m’y prendre avec Holliday : c’est lui qui est de garde à la tour dans laquelle le jeune Milnwood est enfermé.

— Allez vite me chercher un plaid, Jenny ; ne perdez pas un instant. Je trouverai quelque moyen de le sauver.

Jenny s’élança, et bientôt elle revint avec un plaid dans lequel Edith s’enveloppa de manière à se cacher le visage et à déguiser en partie le reste de sa personne.

Ainsi déguisée, miss Bellenden s’avança d’un pas tremblant vers le lieu où Bothwell avait fait enfermer Morton. C’était une espèce de cabinet d’étude et la porte donnait sur une galerie dans laquelle Holliday se promenait en long et en large ; car le brigadier, fidèle à sa promesse, et touché peut-être de la jeunesse et de la noble conduite de son prisonnier, n’avait pas voulu placer de sentinelle en dedans. La carabine sur l’épaule, le dragon se consolait de sa solitude en s’humectant de temps en temps à l’aide d’une bouteille de vin.

— Surtout laissez-moi faire, dit Jenny à sa maîtresse ; je sais comment il faut m’y prendre avec lui. Ne proférez pas un seul mot.

Elle ouvrit la porte de la galerie au moment où la sentinelle tournait le dos, et, prenant un ton de coquetterie villageoise.

— Ma cousine a besoin de parler à M. Morton, votre prisonnier, et je suis venue pour l’accompagner.

— Vraiment ? Diable ! Et comment vous proposez-vous d’entrer dans cette chambre ? Vous et votre cousine, vous ne me paraissez pas assez minces pour passer par le trou de la serrure ; et quant à ouvrir la porte, il ne faut pas en parler.

— Il ne faut pas en parler, mais il faut le faire.

— Très joli projet, ma jolie Jenny.

— Vous ne voulez donc pas nous laisser entrer, monsieur Holliday ! Eh bien, tant pis pour vous. Voici la dernière fois que vous me verrez, et je garderai pour moi ce que je vous destinais.

En parlant ainsi, la suivante faisait jouer dans sa main un dollar.

— Donnez-lui de l’or ! lui dit tout bas miss Edith.

— Non, non, répondit-elle de même ; l’argent est assez bon pour les gens qui, comme lui, ne se soucient pas des coups d’œil d’une jolie fille ; d’ailleurs il pourrait soupçonner que vous êtes plus qu’il ne convient que vous paraissiez. — Élevant ensuite la voix : — Eh bien, monsieur Holliday, ma cousine n’a pas le temps de rester ici. Voyez donc si vous voulez nous laisser entrer, ou bien nous nous en allons.

— Un moment ! Parlementons, Jenny : si je laisse entrer votre cousine, me tiendrez-vous compagnie jusqu’à ce qu’elle revienne ? C’est le moyen que nous soyons tous contents.

— Oui-da ! Croyez-vous donc que ma cousine et moi nous soyons filles à compromettre notre réputation en restant tête à tête avec un homme comme vous ou comme votre prisonnier ! Non, non, monsieur Holliday. Ah ! mon Dieu ! quelle différence entre ce que certaines gens promettent et ce qu’ils tiennent ! Combien de fois ne m’avez-vous pas dit de vous demander tout ce que je voudrais ! et pour la première fois que j’use de la permission, vous me refusez ! Ce n’est pas ainsi qu’agissait ce pauvre Cuddy que vous méprisez tant. Il se serait fait pendre plutôt que d’hésiter à faire ce que j’exigeais de lui.

— Au diable soit Cuddy ! j’espère qu’il sera pendu un de ces quatre matins. Je l’ai vu aujourd’hui à Milnwood avec sa vieille mère puritaine, et si j’avais su que vous me le jetteriez â la tête, je l’aurais emmené pieds et poings liés.

— Fort bien ! Si vous forcez Cuddy à s’enfuir dans les bois, prenez garde qu’il ne vous lâche un coup de fusil. Il est bon tireur. Il est aussi fidèle à sa promesse qu’adroit de l’œil et de la main. — Allons, ma cousine, retirons-nous.

— Attendez, Jenny ! Diable ! craignez-vous donc que je ne fasse long feu quand j’ai dit quelque chose ? — Où est mon brigadier ?

— À table, avec l’intendant et Gudyil, buvant et mangeant ?

— Il est en sûreté, certes. Et que font mes camarades ?

— Ils font circuler la tasse avec le fauconnier et les autres domestiques.

— Ont-ils de la bière en abondance ?

— Six gallons, et de la meilleure.

— Alors, ma petite Jenny, ils ne viendront que pour me relever de faction, et peut-être plus tard. Mais me promettez-vous de venir me voir seule une autre fois ?

— Peut-être oui, peut-être non. En attendant, voilà un dollar dont vous aimerez la compagnie autant que la mienne.

— Dieu me damne si cela est vrai ! dit le dragon en prenant l’argent ; c’est pour m’indemniser du risque que je cours. Mais chacun dans le régiment prend tout ce qu’il peut attraper. Bothwell, avec son sang royal, nous donne un bon exemple. Si je ne comptais que sur vous, ma petite diablesse, je perdrais ma peine et ma poudre, tandis que ce camarade (en regardant le dollar) sera bon tant qu’il durera. Allons, voilà la porte ouverte, entrez ; mais ne vous amusez pas à jaser trop longtemps avec le jeune whig, et dès que je vous appellerai, en route, comme si vous entendiez sonner le boute-selle.

Dès qu’elles furent entrées, Holliday ferma la porte sur elles, reprit sa carabine, et continua sa marche dans la galerie.

Morton était assis, les coudes sur une table, la tête appuyée sur ses mains, et il semblait livré à de sérieuses réflexions. Il leva les yeux en entendant ouvrir la porte, et, voyant entrer deux femmes, il fit un mouvement de surprise. Edith n’avait ni la force d’avancer ni celle de parler : sa modestie faisait disparaître le courage et l’espérance que le désespoir lui avait inspirés. Un chaos pénible d’idées accablait son esprit, et elle concevait même la crainte de s’être dégradée aux yeux de son amant en se permettant une démarche peu conforme à la retenue de son sexe. Elle restait sans mouvement et presque sans connaissance, appuyée sur le bras de sa suivante, qui s’efforçait en vain de la raffermir en lui disant tout bas : — Eh bien, miss Edith, nous voilà entrées : profitons du moment ! Le sergent peut venir faire sa ronde, et il ne faut pas exposer le pauvre Holliday à être puni.

Le prisonnier commençait à soupçonner la vérité ; il s’avança timidement. Quelle autre qu’Edith, dans le château de lady Bellenden, pouvait prendre intérêt à lui ? Cependant, comme le costume dont elle était revêtue et le plaid qui la couvrait l’empêchaient de la reconnaître, il craignait de commettre une méprise offensante pour l’objet de sa tendresse. Enfin Jenny, que son caractère résolu et sa hardiesse d’esprit rendaient propre au rôle qu’elle jouait alors, prit sur elle de rompre la glace. — Monsieur Morton, dit-elle, miss Edith est bien chagrine de votre situation, et elle vient…

Elle n’eut pas besoin d’en dire davantage ; Henry était auprès d’Edith et presque à ses pieds ; il s’était emparé d’une de ses mains, et l’accablait de remerciements que son émotion rendait presque inintelligibles.

Edith resta d’abord immobile ; mais au bout de quelques minutes, revenant à elle, elle dégagea sa main de celles de Henry. — Me pardonnerez-vous, lui dit-elle d’une voix faiblement articulée, une démarche que j’ai peine à excuser moi-même ? Mais l’amitié que j’ai conçue pour vous depuis longtemps est trop forte pour que je puisse vous abandonner quand il semble que tout le monde vous abandonne. Pourquoi vous a-t-on arrêté ? qu’est-il possible de faire pour vous ? Mon oncle qui vous estime, M. Milnwood lui-même, ne peuvent-ils vous être utiles ? Que faudrait-il faire pour vous sauver ? qu’avez-vous à craindre ?

— Je ne crains plus rien ! s’écria Henry en saisissant de nouveau une main qu’Edith ne chercha plus à retirer. Quoi qu’il puisse m’arriver, ce moment est le plus heureux de ma vie. C’est à vous, chère Edith, que je dois le seul instant de bonheur qui ait embelli mon existence ; et s’il faut perdre la vie, ce souvenir fera la consolation de mes derniers moments.

— Mais est-il possible que vous, qui n’aviez jusqu’ici pris aucune part à nos dissensions civiles, vous vous y trouviez tellement impliqué que, pour expier cette faute, il ne faille rien moins que…

Elle s’arrêta, ne sachant comment exprimer sa pensée,

— Rien moins que ma vie, voulez-vous dire ? répondit Morton avec calme. Je crois qu’elle dépend entièrement de la volonté de mes juges. Mes gardes me disent pourtant qu’il peut se faire qu’on me permette de prendre du service dans un régiment écossais au service étranger. Je croyais, il y a quelques instants, pouvoir embrasser cette alternative avec plaisir, mais depuis que je vous ai revue, miss Bellenden, je sens que pour moi l’exil serait plus cruel que la mort.

— Il est donc vrai que vous avez été assez imprudent pour avoir des liaisons avec quelqu’un des misérables qui ont assassiné le primat ?

— Quand j’ai donné asile, pour une nuit, à un de ces insensés, qui avait été l’ami et le camarade de mon père, j’ignorais même que le crime eût été commis. Mais cette excuse ne sera point admise. Excepté vous, miss Bellenden, qui voudra me croire ? Je vous avouerai même que, cette circonstance m’eût-elle été connue, je n’aurais pu me décider à refuser un asile momentané au fugitif.

— Et par qui votre conduite sera-t-elle examinée et jugée ?

— Par le colonel Grahame de Claverhouse, m’a-t-on dit. Il est un des membres de la commission militaire à laquelle notre roi, notre conseil privé et notre parlement ont confié le soin de prononcer sur nos biens et sur notre vie.

— Claverhouse ! vous êtes donc condamné avant d’avoir été entendu ! Il a écrit à ma grand’mère qu’il sera ici demain matin. Il va attaquer une troupe de rebelles qui se sont réunis dans la partie haute de ce comté. Les expressions de sa lettre et les menaces qu’elle contient m’ont fait frissonner, lors même que j’étais éloignée de penser…

— Ne concevez pas d’inquiétudes exagérées, ma chère Edith : quelque sévère que puisse être Claverhouse, il est, dit-on, brave, noble et homme d’honneur. Je suis fils d’un soldat, et je plaiderai ma cause en soldat. Peut-être écoutera-t-il une défense franche et sincère plus favorablement que ne le ferait un juge civil. Au surplus, à une époque où tous les ressorts de la justice sont brisés, je crois que je préférerais perdre la vie par suite du despotisme militaire, plutôt que par la sentence prétendue légale d’un juge corrompu.

— Vous êtes perdu ! si votre sort dépend de Claverhouse ! Le malheureux primat était son ami intime et avait été son premier protecteur. Dans sa lettre à ma mère, le colonel dit qu’il n’y a nulle grâce à espérer pour aucun de ceux qui auront donné asile ou secours à quelqu’un des meurtriers ; que ni excuse ni subterfuge ne pourront les sauver ; qu’il vengera la mort du prélat en faisant tomber autant de têtes que le prélat avait de cheveux sur la sienne.

Jenny Dennison, voyant que les deux amants ne trouvaient aucun remède aux malheurs qui les menaçaient, hasarda enfin un conseil. — Je vous demande pardon, miss Edith, mais nous n’avons pas de temps à perdre. Que M. Morton mette ma robe et mon plaid ; il sortira avec vous sans qu’Holliday le reconnaisse ; il n’y voit plus clair, grâce à l’ale et au vin qu’il a bus. Vous lui montrerez le chemin pour sortir du château, et vous rentrerez dans votre appartement ; moi, je m’envelopperai dans le manteau gris de M. Morton, et dans une demi-heure j’appellerai Holliday, et lui dirai de me laisser sortir.

— De vous laisser sortir ! s’écria Morton : savez-vous bien que votre vie répondrait de mon évasion ?

— Ne craignez rien : pour son propre intérêt, il ne voudra pas avouer qu’il avait permis à quelqu’un d’entrer, et il cherchera quelque autre excuse pour rendre compte de votre fuite.

— Oui, par Dieu ! dit le dragon en ouvrant la porte ; mais si je suis aveugle, je ne suis pas sourd ; et pour faire réussir votre plan il ne fallait pas parler si haut. Allons, allons, miss Jenny, et vous aussi, madame la cousine : je ne veux pas savoir votre véritable nom, quoique vous fussiez sur le point de me jouer un méchant tour. En avant, marche ; il faut battre en retraite, ou j’appelle la garde.

— J’espère, mon cher ami, lui dit Morton d’un ton d’inquiétude, que vous ne parlerez pas de ce projet, et je vous donne ma parole d’honneur que, de mon côté, je garderai le secret sur la complaisance que vous avez eue de permettre à ces dames d’entrer ici. Si vous nous avez entendus, vous avez dû remarquer que je n’ai pas accepté la proposition de cette bonne fille.

— Oui, diablement bonne, sans doute ! Je n’aime pas plus qu’un autre à bavarder ni à faire des rapports ; mais cette petite diablesse de Jenny mériterait bien quelque correction pour avoir voulu mettre dans la nasse un pauvre diable.

Jenny eut recours à la défense ordinaire de son sexe : mettant son mouchoir sur ses yeux, elle pleura ou feignit de pleurer, et cette ruse de guerre produisit son effet accoutumé. — Allons, dit Holliday d’un ton radouci, si vous avez quelque chose à vous dire, que ce soit fait en deux minutes. L’ivrogne de Bothwell n’aurait qu’à se mettre en tête de faire sa ronde une demi-heure plus tôt que de coutume, nous aurions une vilaine affaire sur les bras.

— Edith, dit Morton en affectant une fermeté qui était bien loin de son cœur, ne restez pas plus longtemps ; abandonnez-moi à ma destinée. Je puis tout endurer, puisque j’ai eu le bonheur de vous voir ; ne courez pas le risque d’être découverte.

En parlant ainsi, il la conduisit vers la porte, et elle sortit appuyée sur sa fidèle Jenny, sans avoir la force de répondre.

— Chacun son goût, dit Holliday en tournant la clef : le diable m’emporte si je voudrais affliger une si jolie fille.

Lorsqu’elle fut rentrée dans son appartement, miss Bellenden s’abandonna à toute sa douleur, et Jenny chercha à lui inspirer quelques motifs d’espérance et de consolation. — Ne vous affligez pas ainsi, miss Edith ; qui sait ce qui peut arriver ? Le jeune Morton est un brave gentilhomme, d’une bonne naissance ; on ne le traitera pas comme ces pauvres whigs qu’on arrête dans les marais pour les pendre sans cérémonie. Son oncle est riche, et avec de l’argent il peut le tirer d’affaire ; votre oncle pourrait aussi parler pour lui.

— Vous avez raison, Jenny ; c’est le moment d’agir, et non de se livrer au désespoir. Il faut que vous trouviez quelqu’un qui porte ce soir même une lettre à mon oncle.

— À Charnwood, Milady ! à l’heure qu’il est ! Songez-vous qu’il y a plus de six milles ? Je ne sais si un homme pourrait entreprendre d’y aller. Pauvre Cuddy ! s’il était ici ! Je n’avais qu’un mot à lui dire, et il partait sans demander ni pour qui ni pourquoi.

— Il faut, Jenny, que vous trouviez quelqu’un ; il y va de la mort ou de la vie.

— J’irais volontiers moi-même. Mais la route est dangereuse ; il y a tant d’Habits-Rouges qui rôdent çà et là, sans parler des whigs qui ne valent guère mieux (les jeunes gens du moins), s’ils rencontrent une fille dans les marais. Ce n’est pas la longueur du chemin qui m’effraie ; je ferais dix milles au clair de lune.

— Ne sauriez-vous trouver quelqu’un qui par charité ou pour de l’argent me rendrait ce service ?

— Je ne sais trop à qui m’adresser, répondit la suivante après avoir réfléchi un moment ; je crois bien que Gibby se chargera de cette commission ; mais il ne connaît peut-être pas assez le chemin, quoiqu’il ne soit pas très difficile, ou bien encore s’il n’est emmené aux montagnes par les whigs, ou conduit en prison par les Habits-Rouges,

— Il faut en courir la chance si vous ne trouvez pas un plus sûr messager. Allez donc le trouver sur-le-champ ; qu’il se prépare à partir secrètement. S’il rencontre en route quelqu’un qui l’arrête, qu’il dise qu’il porte une lettre au major Bellenden à Charnwood, mais sans ajouter de quelle part.

— J’entends. Le petit drôle s’en trouvera bien. Tibbie, la fille de basse-cour aura soin des oies, et je promettrai à Gibby que vous ferez sa paix avec lady Margaret ; puis nous lui donnerons un dollar.

— Dites-lui qu’il en aura deux.

Pendant que Jenny allait éveiller Gibby, qui se couchait ordinairement avec le soleil, Edith écrivit au major.


« Mon cher oncle, je désire avoir des nouvelles de votre santé : je crains que votre goutte ne vous tourmente, et nous avons été fort inquiètes, ma mère et moi, de ne pas vous voir au wappen-schaw. Si elle vous permet de sortir, nous serons bien charmées de vous voir demain matin : le colonel Grahame de Claverhouse devant venir déjeuner à notre humble manoir, la société d’un militaire comme vous lui sera sans doute plus agréable que celle de deux femmes. Je vous prie de dire à mistress Carefor’t, votre femme de charge, de m’envoyer une robe de soie garnie de dentelles, que j’ai laissée dans le troisième tiroir de la commode de la chambre verte que vous voulez bien appeler la mienne. Envoyez-moi aussi le second volume du Grand Cyrus, car j’en suis restée à l’emprisonnement de Philipdaspes, page 733 ; et surtout n’oubliez pas d’être ici demain à huit heures du matin. Je prie le ciel qu’il vous conserve en bonne santé, et je reste, mon cher oncle, votre affectionnée et soumise,

Edith Bellenden.

« P. S. Un parti de soldats a amené hier soir ici votre jeune ami, M. Henry Morton de Milnwood. Vous serez sans doute fâché d’apprendre son arrestation. Je vous en informe dans le cas où vous jugeriez convenable de parler en sa faveur au colonel Grahame. Je n’en ai rien dit à ma mère : vous savez qu’elle a des préventions contre la famille de ce jeune homme. »


Cette lettre cachetée fut remise à Jenny, et la fidèle confidente se hâta de la porter à Gibby. Elle lui donna ses instructions sur la route qu’il devait suivre. L’ayant fait sortir secrètement du château, elle retourna vers sa maîtresse, qu’elle engagea à se mettre au lit, et s’efforça de lui donner l’espérance que Gibby réussirait dans son message.

Servi par le hasard plutôt que par son intelligence, Gibby fut heureux comme messager ; il arriva à Charnwood comme l’aurore commençait à paraître.