Les Eaux de Saint-Ronan/31

Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 375-377).


CHAPITRE XXXI.

DISCUSSION.


Que je converse avec ces hommes à l’esprit pénétrant, avec ces gens irrespectueux !… Non, loin de moi ceux qui me regardent d’un œil soupçonneux.
Shakspeare. Richard III.


Jekill, de retour auprès du comte, lui avoua franchement sa rencontre avec Touchwood, et comment celui-ci lui avait adroitement arraché l’aveu du duel de Sa Seigneurie avec Tyrrel. Le comte n’épargna pas les reproches ; mais Jekill, après avoir écouté patiemment tout ce que la mauvaise humeur suggérait à son ami, lui reprocha de son côté de manquer de confiance. Il lui fit connaître sa conversation avec Tyrrel ; comment Tyrrel refusait les propositions qui lui avaient été faites au nom du comte, et se fondait pour cela sur l’existence des pièces dont il avait remis la note à Jekill, pièces qui, au dire de Tyrrel, étaient depuis long-temps connues du comte d’Étherington.

Loin de se confesser coupable de ce défaut de confiance, Étherington protesta qu’il ignorait absolument l’existence de ces pièces. Il ajouta que d’ailleurs, puisque Francis Tyrrel devait s’en faire envoyer les originaux, il serait temps alors d’en vérifier l’authenticité.

Jekill s’étant retiré, le comte fit venir Solmes, son valet de chambre, homme qui depuis long-temps était l’agent dévoué de tous les projets de son maître. Il lui fit entendre qu’un paquet devait arriver sous peu à l’adresse de M. Tyrrel ; que lui, comte d’Étherington, désirait que ce paquet, au lieu de parvenir à son adresse lui fût remis à lui-même. Solmes promit de prendre les mesures nécessaires.

Il est utile de dire qu’un débat existait depuis long-temps entre mistress Dods et la propriétaire d’un cabinet de lecture, buraliste de la poste. La première ne voulait pas envoyer chercher ses lettres, la seconde ne voulait pas les faire porter, d’où il résultait qu’elles restaient des mois entiers au bureau.

Le comte jugea à propos d’aller passer quelques minutes dans le cabinet de lecture, et, visitant avec une indifférence apparente les lettres déposées sur le bureau, il y découvrit, avec un battement de cœur des plus violents, un paquet à l’adresse de Tyrrel. Après avoir résisté, non sans peine, à la tentation de s’emparer de ce paquet pendant que la buraliste avait les yeux fixés d’un autre côté, il sortit, et rencontra avec joie son valet de chambre qui entrait à la poste.

Le comte s’avançait lentement sur la promenade, quand il aperçut Tyrrel venant à sa rencontre ; loin de l’éviter, il marcha vers lui, avec un calme et une aisance parfaite.

« Je présume, monsieur Tyrrel, » dit le comte, en faisant un salut froid et poli ; « je présume, monsieur Tyrrel de Martigny, puisque vous n’avez pas jugé à propos d’éviter cette rencontre désagréable, que vous vous rappelez assez notre parenté pour ne point donner sujet de rire à nos dépens. — Vous n’avez rien à redouter de mes passions, monsieur Bulmer, répondit Tyrrel, si vous pouvez contenir les vôtres. — J’en suis charmé, » dit le comte avec le même sang-froid ; et baissant la voix de manière à n’être entendu que de Tyrrel, il ajouta : « Comme nous ne serons pas à l’avenir fort curieux d’avoir des communications l’un avec l’autre, je prends la liberté de vous rappeler que je vous ai fait porter des propositions d’accommodement par mon ami, monsieur Jekill. — Elles étaient inadmissibles, répondit Tyrrel… pour les raisons que vous pouvez deviner.., et pour d’autres qu’il est inutile d’expliquer… on a dû vous faire en mon nom une autre proposition ; veuillez y réfléchir. — Je le ferai, répondit le comte, quand je la verrai appuyée des pièces dont vous avez parlé : mais je ne crois pas que ces pièces aient jamais existé. — Votre conscience parle autrement que votre langue, reprit Tyrrel. Je préviendrai le capitaine Jekill quand j’aurai reçu les papiers sans lesquels vous dites ne pouvoir vous former un avis sur ma proposition… En attendant ne vous flattez point de me tromper. Je suis ici pour observer et déjouer vos machinations, et soyez bien sûr que tant que je vivrai elles ne réussiront pas… Et maintenant, monsieur… ou milord… car vous avez le choix du titre… Adieu. — Encore un mot, dit lord Étheringlon ; puisque nous sommes condamnés au déplaisir de nous rencontrer, il est convenable que la bonne compagnie sache ce qu’elle doit penser de nous… Vous êtes philosophe et vous faites peu de cas de l’opinion publique… un humble mortel comme moi désire ne pas se brouiller avec elle… Messieurs, » dit-il en élevant la voix, « monsieur Winterblossom, capitaine Mac Turc, monsieur… Mickleham… vous pouvez savoir, j’imagine, que ce gentleman et moi, nous avons l’un contre l’autre des prétentions qui n’ont point encore été réglées, et qui nous empêchent de vivre en bonne intelligence… mais nous ne voulons point vous importuner de nos querelles de famille, et, pour ma part, tant que monsieur Tyrrel fera partie de cette société, je me conduirai à son égard comme avec tout étranger qui aurait le même avantage… Messieurs, j’ai l’honneur de vous saluer… nous nous reverrons à dîner, comme de coutume Venez-vous, Jekill ? »

En parlant ainsi, il prit Jekill par le bras, en se dégageant doucement de la foule, et il s’éloigna, laissant la plus grande partie de la société prévenue en sa faveur par le calme et l’apparence de modération qu’il venait de montrer.

Une assez longue conversation eut lieu entre le comte et le capitaine Jekill ; le comte, malgré les représentations du capitaine, persista avec plus d’opiniâtreté que jamais dans son projet d’attacher à son sort la malheureuse Clara, soit en faisant reconnaître son mariage clandestin avec elle, soit en l’épousant une seconde fois, de son consentement et avec l’aveu de son frère.