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Les Doïnas/À M. Michelet


À M. Michelet (première édition 1853)
Traduction par J.-E. Voïnesco.
Les DoïnasJoël CherbuliezLittérature roumane (p. 117-119).


À M. J. MICHELET




Octobre 1853


Monsieur,

Une des plus poignantes douleurs de l’exil, pour nous autres Roumains, c’est de voir combien peu connue est notre infortunée patrie. Son histoire, ses coutumes, ses mœurs, les services qu’elle a jadis rendus à la cause de la civilisation, ses souffrances depuis plus d’un siècle, le peu de droits qu’elle a pu conserver comme nation au prix de tant de sacrifices, la vitalité qui est encore en elle, les qualités dont la Providence semble l’avoir douée, sans doute pour l’accomplissement d’un but élevé ; tout cela, pour la plupart des hommes, même les plus éclairés de l’Europe, n’est que lettre morte. Son insurrection de 1821 a été indignement calomniée, et sa révolution, hélas ! de 1848, qui, pour n’avoir eu ni l’éclat de la révolution maghyare ni le retentissement de la révolution italienne, n’en est pas moins belle et pas moins sacrée ; c’est à peine si elle a pu faire que le nom de Roumain ne soit plus synonyme de barbare. Aussi est-ce avec transport que j’ai lu votre belle légende sur notre mouvement de 1848, et mon cœur vous a rendu grâces, car un écrit, signé Michelet, franchit à la fois les limites du temps et celles de l’espace.

Depuis lors, Monsieur, veuillez bien le croire, j’ai passé dans la tristesse de ma solitude bien des veilles à songer aux moyens de vous exprimer, tant en mon nom qu’en celui de mes compatriotes, notre profonde reconnaissance pour votre belle œuvre.

Les coutumes d’un pays étant une des portions les plus intéressantes de son histoire, je prends la liberté de vous adresser la description d’une des coutumes du peuple pour lequel vous avez bien voulu prendre un si haut intérêt : je veux dire la coutume et les cérémonies observées chez les montagnards roumains dans l’accomplissement de l’acte le plus grand de la vie : le mariage.

Je vous donne ici la description telle qu’elle a été extraite par M. Cogalnitchan, du livre du prince Cantemir, et j’ai le regret de n’avoir pu imiter, dans ma traduction, la naïveté du récit original.

Puisse ce faible hommage du proscrit à l’éminent historien, vous inspirer, Monsieur, le désir de nous douer, ainsi que vous l’avez fait pour la Pologne dans votre légende de Kosciusko : Je vous doue au berceau, etc. ; puisse-t-il en même temps vous persuader d’une chose, c’est que notre reconnaissance et notre amour dureront autant que vos immortels écrits.

Agréez, Monsieur, etc.