Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/5

Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 35-40).


V

LE CHIEN ET LE SCARABÉE.


À dix heures et demie, la cloche fêlée de la petite église se mit en branle, et bientôt les fidèles commencèrent à se réunir, pour assister au prêche du matin. Les élèves de l’école du dimanche se dispersèrent sur tous les points de l’église afin de prendre place sur les bancs occupés par leurs parents, qui tenaient à les surveiller.
Marie, Sid et Tom à l’église.
Tante Polly se montra une des premières ; Marie, Sid et Tom furent installés près d’elle, ce dernier étant relégué sur le bas côté, assez loin de la croisée ouverte, qui aurait pu lui occasionner des distractions. L’église ne tarda pas à se remplir. On vit arriver le vieux maître de poste, le maire et sa femme, le juge de paix, Mme Douglas, aimable veuve de quarante ans, dont le manoir, situé sur une colline voisine, était le seul palais dont Saint-Pétersbourg pût se targuer, palais hospitalier, s’il en fut ; l’avocat Hilpin, le nouveau notable, venu récemment on ne savait d’où ; la belle de l’endroit, suivie d’une troupe de prétendants vêtus de leurs plus brillants atours ; puis une bande composée de jeunes commis qui s’étaient tenus sous le vestibule, suçant le pommeau de leurs cannes, lissant leur chevelure pommadée, jusqu’à ce que la dernière demoiselle eût subi leur inspection. Enfin, apparut Willy Mufferson, le vrai parangon de l’école, qui prenait autant de soin de sa maman que si elle eût été en cristal. Il amenait toujours sa mère à l’église et faisait l’orgueil des matrones. Ses camarades l’exécraient. Il était trop bon, et on leur jetait sans cesse son exemple à la tête. Par un hasard qui se renouvelait chaque dimanche, le coin d’un mouchoir blanc pendait hors de sa poche. Cette ostentation hypocrite déplaisait fort aux écoliers qui n’avaient pas de mouchoir à montrer.

La cloche résonna une dernière fois pour avertir les retardataires. Alors il régna dans le temple un silence qui ne fut troublé que par les chuchotements des demoiselles réunies sous l’orgue, dans la galerie où elles remplissaient les fonctions de choristes. Chez nous, lorsque le chœur ne chante pas, il bavarde. J’ai entendu parler d’un temple où les choristes se conduisaient avec plus de bienséance ; mais cela date de trop loin pour que je sois à même de rien préciser. Je crois néanmoins pouvoir affirmer qu’il ne s’agissait pas d’un temple américain.

Le pasteur débuta en lisant le cantique que les fidèles allaient entonner, et il le lut beaucoup mieux que ses ouailles ne le chantèrent ; car il passait à bon droit pour un lecteur incomparable.

Lorsque le chant et les derniers accords de l’orgue eurent cessé, il récita une prière fervente où personne ne fut oublié. Il intercéda pour les fidèles réunis sous ce toit ; pour les autres églises de la ville ; pour la ville elle-même ; pour le comté ; pour les États-Unis ; pour les fonctionnaires en masse ; pour le Congrès ; pour le président ; pour les marins ballottés par des flots orageux ; pour les malades ; pour les millions de malheureux écrasés sous le talon des monarchies européennes et des despotismes orientaux ; pour les païens ignorants ; pour ceux qui ont des oreilles et ne veulent pas entendre. Il conclut en demandant au ciel de lui inspirer des paroles capables de produire l’effet du bon grain tombant sur un sol fertile. Amen. Il y eut un froufrou de robes, et les fidèles s’assirent. Celui dont je raconte l’histoire n’aimait pas cette oraison préliminaire, pendant laquelle on était tenu de rester debout. Il n’écoutait pas ; mais il connaissait le terrain de longue date et la route que suivait invariablement le clergyman lui était familière. Si ce dernier abordait quelque point nouveau, Tom s’en apercevait bien vite et s’indignait ; il regardait toute addition de ce genre comme une déloyauté dont chacun avait le droit de se plaindre.

Au beau milieu de la prière, une mouche s’était posée sur le dossier du banc qui précédait celui où se tenait Tom. Elle se frottait les pattes de devant, qui semblaient se métamorphoser en tire-bouchon ; elle les enlaçait autour de sa tête, qu’elle polissait si vigoureusement qu’elle paraissait vouloir la détacher, et l’on voyait l’espèce de fil qui lui servait de cou ; elle époussetait ses ailes avec ses pattes de derrière et les rabattait contre son corps comme les pans d’une redingote. En un mot, elle procédait à sa toilette avec autant de calme que si elle se fût trouvée à l’abri de tout danger. En effet, aucun péril ne la menaçait pour le moment. Bien que les doigts de Tom lui démangeassent, il n’aurait jamais osé saisir cette proie avant que tout le monde fût assis ; mais, à la dernière phrase, sa main commença à se courber, et a peine le mot Amen eut-il été prononcé par le pasteur que la mouche était prisonnière. Heureusement, tante Polly avait l’œil ouvert, et elle obligea son neveu à relâcher la captive.

Le ministre débita son homélie d’une voix un peu monotone, et bien qu’il ne manquât pas d’une certaine éloquence, beaucoup d’auditeurs ne tardèrent pas à dodeliner de la tête. Tom se tenait éveillé en comptant les feuillets. À la sortie, il savait toujours de combien de pages se composait le sermon ; mais on lui aurait en vain demandé de citer une seule des phrases qu’elles contenaient. Ce dimanche-là, cependant, il s’abstint de compter jusqu’au bout, car il songea à un trésor qu’il ne possédait que depuis la veille, et il le tira de sa poche. C’était un grand scarabée noir à mâchoires formidables, qu’il appelait un hanneton à pinces et qu’il avait séquestré dans une boite à pilules. Le premier soin de l’insecte fut de pincer un des doigts de son imprudent geôlier.
Le scarabée cerf-volant.
Il reçut une chiquenaude qui l’envoya dans un des bas-côtés de l’église, où il tomba sur le dos, tandis que Tom portait à sa bouche son doigt pincé. Le scarabée se tint là, agitant les pattes, se soulevant tantôt sur une élytre, tantôt sur l’autre, sans parvenir à prendre une posture moins incommode. Tom aurait bien voulu ressaisir le prisonnier évadé. Il n’y fallait pas songer : le fugitif, bien qu’incapable de profiter de sa liberté, était hors de portée. D’ailleurs, d’autres membres de l’assemblée trompaient leur ennui en contemplant les efforts désespérés du malheureux hanneton à pinces.

Bientôt un caniche nomade pénétra en flâneur dans le temple, l’oreille basse, l’œil morne ; sans nul doute il s’ennuyait aussi et trouvait les rues désertes trop calmes, la chaleur trop torride. Son regard tomba sur le scarabée ; sa queue se mit à frétiller. Il inspecta la proie, dont il fit le tour, la flaira à une distance respectueuse, passa une nouvelle inspection circulaire, s’enhardit et flaira de plus près ; puis il montra les dents, exécuta une série de charges à fond de train comme pour happer l’insecte, qu’il se gardait bien de toucher. Ce jeu semblait le divertir et divertissait certainement maître Tom. Enfin, las de ces gambades folichonnes, il se coucha sur le ventre, le scarabée entre ses pattes de devant, et continua ses expériences. Peu à peu il devint distrait ou indifférent. On eût dit qu’il s’assoupissait ; sa mâchoire s’abaissa et toucha l’ennemi, qui s’y accrocha. Alors un hurlement plaintif éclata ; le caniche secoua la tête et le scarabée alla tomber à deux pieds plus loin. Tom jubilait.

Le chien parut déconcerté ; toutefois, s’il se sentait humilié par sa défaite, il brûlait de prendre sa revanche. Il recommença son manège offensif, caracolant autour de son adversaire, s’abattant sur ses pattes de devant à moins d’un pouce de la bestiole et la menaçant même de plus près avec ses dents.
Un intrus.
À la longue, ces cabrioles cessèrent de l’amuser ; il essaya de se distraire en s’occupant d’une mouche ; mais la mouche s’envola. Le nez collé au plancher, il suivit à la piste une fourmi et se fatigua vite des détours qu’elle l’obligeait à faire. Il bâilla, oublia le scarabée et s’assit dessus ! Un long glapissement d’angoisse couvrit la voix du pasteur. Le caniche remonta vers la chaire en poussant des cris de détresse, et revint au galop sur ses pas sans que son allure l’empêchât de hurler. Bientôt on ne vit plus qu’une planète laineuse qui parcourait son orbite avec une rapidité vertigineuse. Enfin l’infortuné s’écarta tout à coup de la voie orbiculaire, et bondit par-dessus la porte d’un des bancs pour aller s’abattre sur les genoux de son maître. Ce dernier s’empressa de jeter l’intrus par la fenêtre, et peu à peu la voix du martyr se perdit au loin.

Il n’était que temps. Une partie de l’assistance avait de la peine à garder son sérieux, et le prédicateur avait dû interrompre son sermon. Il reprit son discours ; mais il eut le bon esprit de l’abréger, car l’incident provoquait encore une hilarité profane fort nuisible à l’impression qu’il désirait produire.

Tom s’était tenu à quatre pour ne pas éclater de rire. Si une pareille manifestation eût été permise un dimanche, il aurait dansé tout le long du chemin en regagnant son domicile. Une seule chose gâtait sa joie : que son ami César jouât avec son hanneton, rien de mieux ; mais il trouvait que le caniche avait agi d’une façon peu honorable en emportant le bien d’autrui.