Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/4

Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 26-34).


IV

BILLETS ROUGES ET BILLETS BLANCS.


Le soleil se leva sur un monde en repos et rayonna comme une bénédiction sur la petite ville de Saint-Pétersbourg. Le déjeuner terminé,
La toilette du dimanche.
Tom se mit à l’œuvre pour apprendre par cœur les versets de l’Évangile qu’il devait réciter avant de se rendre à l’école du dimanche. Il savait à peu près sa leçon au moment où tante Polly le somma d’aller revêtir le costume qu’il ne portait que les jours de fête.

Sa cousine Marie lui ayant remis une cuvette remplie d’eau et un morceau de savon, il sortit, posa la cuvette sur un banc qui se trouvait près de l’entrée, plongea le savon dans le vase, releva ses manches, versa doucement l’eau sur le sol et rentra dans la cuisine où il se frotta le visage avec la serviette accrochée derrière la porte. Marie lui enleva la serviette en s’écriant : — Voyons, Tom, n’as-tu pas honte ? L’eau ne te fera pas de mal.

La cuvette fut remplie de nouveau. Cette fois, notre héros prit son courage à deux mains et, lorsqu’il reparut, un honorable témoignage ruisselait le long de ses joues sous la forme d’un liquide savonneux. Quand il fut habillé, sa cousine lui fit passer une inspection rigoureuse, donna un dernier coup de brosse à ses cheveux et arrangea ses boucles brunes d’une façon symétrique. Ces boucles faisaient le désespoir de Tom. Elles lui paraissaient efféminées, et il prenait une peine inouïe pour les plaquer contre son crâne. Marie boutonna ensuite sa jaquette, rabattit son vaste col sur ses épaules et le couronna d’un léger chapeau de paille. Ainsi accoutré, il avait vraiment bonne mine et se trouvait fort mal à l’aise. Il se sentait beaucoup moins gêné dans son costume de tous les jours.

Marie fut bientôt prête, et les trois enfants — l’aînée, malgré ses airs de petite maman, n’était pas beaucoup plus âgée que ses cousins — partirent pour l’école du dimanche. La classe, ce jour-là, durait de neuf heures à dix heures et demie ; puis l’on assistait au service divin. Sid et Marie restaient de leur plein gré, et leur compagnon restait aussi… par nécessité.

Arrivé près de la porte de la modeste église, Tom accosta un de ses condisciples.

— Dis donc, Jack, as-tu un billet jaune ? lui demanda-t-il.

— Oui.

— Veux-tu me le céder ?

— Qu’est-ce que tu m’en donnes ?

— Trois bâtons de réglisse et un hameçon.

— Montre-les.

Le marché et plusieurs, autres du même genre furent vite conclus ; Tom échangea ainsi une foule d’objets précieux contre un certain nombre de billets rouges ou bleus, puis il s’arrêta. — Merci, j’ai mon compte, dit-il à un retardataire qui vint lui proposer un nouveau troc.

Enfin il pénétra dans l’église avec un essaim d’écoliers endimanchés, gagna son banc et, à peine assis, chercha querelle à son voisin de droite. Un catéchiste intervint ; mais, dès qu’il ne se sentit plus surveillé, Tom, qui ne pouvait rester tranquille, tira les cheveux du camarade placé devant lui. Lorsque ce dernier se retourna, le coupable était absorbé dans son livre, ce qui ne l’empêcha pas, une seconde plus tard, d’enfoncer une épingle dans le mollet de son voisin de gauche. Ce méfait lui valut une seconde remontrance, et il feignit de croire qu’elle s’adressait à sa victime.

Du reste, je le dis à regret, beaucoup de ses condisciples ne se conduisaient guère mieux. Si la plupart d’entre eux parvenaient à obtenir des bons points, c’est qu’il suffisait de réciter couramment deux versets des Écritures saintes pour avoir droit à un billet bleu. Dix bulletins bleus valaient un bulletin rouge, et dix rouges valaient un jaune. En échange de dix billets jaunes on remettait à l’heureux possesseur une Bible très modestement reliée. Beaucoup de mes lecteurs se résoudraient-ils à apprendre par cœur deux mille versets de l’Évangile, fût-ce pour gagner une Bible illustrée par Gustave Doré ? On citait pourtant un élève d’origine allemande qui avait remporté cinq ou six prix en accomplissant ce tour de force ; mais c’était là de l’histoire ancienne. Il arrivait bien rarement qu’un écolier eût assez de patience pour réunir la quantité de bulletins voulue, de sorte que la remise d’un de ces prix était un événement mémorable. Elle remplissait les élèves d’une ambition qui durait quelquefois une semaine entière. Cependant Tom, quoiqu’il brûlât de se distinguer d’une façon quelconque, n’avait jamais trop paru envier les lauréats.

À neuf heures précises, le directeur de l’école du dimanche s’installa devant la chaire et sollicita un moment d’attention. C’était un jeune homme d’une trentaine d’années, très aimé des écoliers, parce qu’il savait les amuser tout en leur donnant d’excellents conseils. Il portait un col de chemise formidablement empesé, une cravate blanche aussi large et un peu plus longue qu’un billet de banque, et des bottes dont les bouts, selon la mode du jour, se relevaient comme le brancard d’un traîneau moscovite. Les jeunes gens de l’époque n’arrivaient pas sans peine à donner à leur chaussure cette courbe élégante et peu commode. Il leur fallait demeurer assis pendant de longues heures, les doigts du pied pressés contre un mur. J’ignore si M. Walters employait ce moyen pénible pour gâter ses bottes. En tout cas, il remplissait ses fonctions gratuites avec zèle et avec un désir sincère de se rendre utile.

— Mes enfants, dit-il, je vous demande de vous tenir aussi tranquilles que possible et de m’accorder une minute ou deux d’attention. À la bonne heure, c’est ainsi que l’on doit se conduire à l’école du dimanche. J’aperçois une jeune personne qui regarde par la fenêtre — elle s’imagine sans doute que je suis quelque part là-bas — peut-être dans un arbre, adressant des conseils aux petits oiseaux. Elle se trompe ; ce n’est pas aux petits oiseaux que je parle. (Murmures et sourires approbateurs.) Je sais trop bien qu’ils ne m’écouteraient pas…

Il serait inutile de répéter jusqu’au bout le discours de M. Walters. Je me contenterai d’ajouter que le dernier tiers de sa courte harangue fut troublé par diverses reprises d’hostilité dont Tom donna le signal et par d’autres symptômes d’inattention. M. Walters aurait eu fort à faire s’il eût voulu rappeler à l’ordre tous ceux qui semblaient se figurer qu’il jetait sa poudre aux moineaux.

Une partie des chuchotements, dont l’orateur aurait eu le droit de s’indigner, avait été provoquée par un événement assez rare — l’entrée de visiteurs : l’avocat Thatcher, accompagné d’un gros gentleman à cheveux gris et d’une dame à la toilette imposante, était monté sur l’estrade qui s’élevait au bas de la chaire. La dame donnait la main à une petite fille que l’on voyait pour la première fois à l’église. Tom se sentit prêt à danser de joie. À peine eut-il aperçu la jeune personne en question qu’il s’efforça de se distinguer en bousculant ses voisins, en tirant tous les cheveux qui avaient le malheur d’être à sa portée, en distribuant des coups de poing à la ronde, c’est-à-dire en faisant ce qu’il fallait pour fasciner une demoiselle de huit ans. Une seule chose gâtait l’allégresse de Paul — le souvenir de l’humiliation qu’il avait subie dans le jardin de sa Virginie. Mais, après tout, Virginie ignorait peut-être l’affront infligé à Paul.


Un illustre visiteur.

Les visiteurs furent installés à la place d’honneur, et M. Walters s’empressa de les présenter à l’assemblée. Le gros gentleman était le juge du district, rien de moins — le plus grand personnage que ces enfants eussent encore contemplé. Ils s’étonnaient qu’il daignât se mêler au commun des mortels. Il venait de loin, de très loin, de Constantinople, ville qui, aux États-Unis, se trouve à une distance de douze milles au moins de Saint-Pétersbourg. Il siégeait dans le tribunal du comté, dans un palais de justice abrité, à ce que l’on assurait, par un toit en zinc. Le respect que ces réflexions inspirèrent se manifesta enfin par un profond silence et par la fixité de dix rangées d’yeux démesurément ouverts. C’était là le fameux juge Thatcher, le propre frère de leur avocat, l’oncle de leur camarade Jeff Thatcher, qui ne tarda pas à s’avancer afin de causer familièrement avec le grand homme et d’exciter ainsi l’admiration envieuse de toute l’école.

M. Walters crut devoir se distinguer à son tour, et il remplit le rôle de la mouche du coche avec une activité peu commune. Il allait et venait, donnait des ordres et des contre-ordres, distribuait des remontrances ou des éloges à droite et à gauche. Le bibliothécaire courait çà et là avec une brassée de livres qu’il semait au hasard d’un air affairé. Les jeunes maîtresses se montraient à la hauteur de leur tâche ; elles levaient gentiment le doigt pour admonester les tapageurs ou passaient une main caressante sur la tête d’un bon sujet. Les catéchistes imberbes s’évertuaient à maintenir la discipline et se montraient fort sévères. Les petites filles se distinguèrent de mainte façon ; les écoliers mirent une telle ardeur à les éclipser que l’air fut bientôt rempli de boulettes de papier et de sourdes rumeurs. Le juge conservait une sérénité impassible ; il répandait sur la salle entière les rayons de son sourire majestueux et se chauffait au soleil de sa propre grandeur, car il posait aussi. Il ne manquait qu’une seule chose pour combler la joie de M. Walters, la chance d’exhiber un enfant prodige et de lui remettre un prix. Par malheur, il était allé aux informations, et on lui avait dit qu’aucun élève ne possédait un nombre suffisant de billets. Soudain, au moment où le directeur se résignait, Tom se présenta audacieusement, ses bulletins à la main, et réclama une Bible. Un coup de foudre éclatant dans un ciel serein aurait causé moins de surprise à M. Walters ; mais les bulletins étaient là, dûment estampillés ; il n’y avait pas moyen de les refuser sans provoquer un scandale. Tom fut donc invité à prendre place sur l’estrade où trônaient le juge et les autres gros bonnets. Lorsque la grande nouvelle fut officiellement proclamée, elle produisit une sensation si vive que l’on aurait entendu voler une mouche.
Tom réclame son prix.
Les garçons crevaient d’envie, surtout ceux qui se reprochaient d’avoir troqué leurs billets contre des trésors que Tom s’était procurés la veille en leur concédant le droit de travailler pour lui.

Le prix fut remis à Tom avec un petit speech où le directeur mit moins d’effusion que de coutume. Il devinait qu’il y avait là un mystère qu’il valait peut-être mieux ne pas éclaircir sur-le-champ. Comment supposer qu’un élève aussi peu assidu eût engrangé deux mille gerbes de la sagesse biblique ? L’hypothèse était absurde. Amy Lawrence, sans se laisser troubler par des doutes de ce genre, se sentait très fière du succès de son ami, et elle chercha à le lui faire comprendre par l’expression de son visage. Mais l’ingrat s’obstinait à ne pas la regarder. Elle s’étonna d’abord, puis un vague soupçon s’empara d’elle ; un regard furtif de Tom, qui ne s’adressait pas à elle, lui apprit bien des choses, et elle eut envie de pleurer.

Le lauréat, présenté à l’illustre visiteur, osait à peine ouvrir la bouche. Malgré son effronterie habituelle, il tremblait devant ce personnage imposant, qui avait d’ailleurs le mérite d’être le père de Virginie. Le juge, flatté de l’impression qu’il produisait, s’efforça de le rassurer ; il posa sa main sur la tête du lauréat, l’appela « mon brave petit homme » et lui demanda son nom.

— Tom, répliqua le lauréat.

— Non, pas Tom, c’est…

— Thomas, si vous voulez.

— À la bonne heure. Je pensais qu’il y en avait un peu plus long. Fort bien ; mais vous avez sans doute un autre nom, et vous voudrez bien me le faire connaître, n’est-ce pas ?

Comme le lauréat se taisait, le directeur vint à son aide.

— Est-ce que vous avez oublié votre nom de famille, Thomas ? demanda-t-il. Répondez au juge et dites-lui « monsieur ». Il faut être poli.

— Thomas Sawyer, monsieur.

— Nous y voilà. Bravo, mon petit homme. Très éveillé, très intelligent. Vous débutez bien, et vous irez loin, si vous persévérez. Soyez convaincu que vous ne regretterez jamais la peine que vous vous êtes donnée pour mériter un prix, car il n’y a rien qui vaille le savoir dans ce bas monde, rien, rien. C’est le savoir qui fait les bons citoyens et les grands hommes. Vous serez un bon citoyen et un grand homme un de ces jours, Thomas, pour peu que vous persistiez. Alors, vous regarderez en arrière et vous vous direz : je dois tout à la précieuse instruction que j’ai reçue à l’école du dimanche. Maintenant, vous ne refuserez pas de répéter, à cette dame et à moi, quelques-unes des choses que vous avez apprises, car nous sommes fiers de compter parmi nous des petits garçons studieux. Voyons, vous savez certainement les noms des douze apôtres. Voulez-vous avoir l’obligeance de me rappeler les noms des deux premiers ?

Tom tourmentait un des boutons de sa jaquette et paraissait fort troublé. Il rougit et demeura bouche béante. M. Walters était dans ses petits souliers.

— Allons, vous me répondrez à moi, une dame ne doit pas vous faire peur, Thomas ? dit la femme du juge. Les deux premiers disciples se nommaient… ?

David et Goliath.

Hélas ! tirons le rideau de la charité sur le reste de la scène.