Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/11

Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 80-85).


XI

JACK POTTER.


Un peu avant midi, la ville de Saint-Pétersbourg fut soudain mise en émoi par une horrible nouvelle. Personne, à l’époque où se passe ce récit, ne songeait au télégraphe électrique. Néanmoins, un courant invisible transportait la nouvelle de groupe en groupe, de maison en maison, avec presque autant de rapidité que si l’appareil de Morse ou celui de Hughes eût déjà fonctionné. Naturellement le maître d’école donna congé à ses élèves pour cet après-midi. Les citoyens de Saint-Pétersbourg auraient eu une piètre opinion de lui s’il eût agi autrement.

Un couteau couvert de sang avait été trouvé à quelques pas de la victime dont chacun déplorait la fin prématurée. La rumeur publique ajoutait que ce couteau avait été reconnu comme appartenant à Jack Potter, et qu’entre cinq et six heures du matin un citoyen attardé avait aperçu ledit Potter qui se lavait les mains au bord de la rivière et qui s’était enfui à son approche — circonstances bien faites pour éveiller des soupçons, surtout celle des ablutions, qui n’entraient pas dans les habitudes du vieil ivrogne. On ajoutait que les constables avaient parcouru la ville à la recherche du meurtrier — le public avait prononcé son verdict bien avant le jury — mais que l’on n’était pas encore parvenu à le découvrir.

Les curieux se dirigeaient vers le cimetière. Tom, oubliant que son cœur était brisé, se joignit à eux. Au fond, il aurait mille fois préféré suivre un autre chemin que celui-là ; mais une fascination inexplicable l’attirait. Arrivé à l’endroit fatal, sa petite taille lui permit de se faufiler à travers la foule, et il contempla le lugubre spectacle. Il lui sembla qu’un siècle s’était écoulé depuis la perpétration du crime dont il avait été témoin. Quelqu’un lui pinça tout à coup le bras et il se mit à frissonner.
Jack Potter.
Il se retourna et son regard rencontra celui de Huckleberry. Ils feignirent de ne pas se reconnaître, se demandant si quelqu’un avait remarqué le coup d’œil qu’ils venaient d’échanger ; mais leurs voisins causaient, absorbés par la scène sinistre qui se déroulait devant eux.

— Pauvre garçon ! disait l’un.

— Il nous aurait tous guéris, s’il avait vécu, disait un autre.

— Que cela serve de leçon aux voleurs de cadavres !

— Ce gredin de Potter sera pendu, si on le prend.

Telles furent quelques-unes des observations que l’on échangea. Soudain, Tom frissonna de nouveau à la vue du visage impassible de Joe l’Indien. Au même instant la foule se mit à osciller et des voix crièrent :

— C’est lui ! c’est lui ! il vient se livrer !

— Qui ? Qui ? demanda-t-on.

— Jack Potter !

— Le voilà qui s’arrête ! Attention — ne le laissez pas partir.

Des spectateurs, perchés dans les branches d’un arbre au-dessous duquel se tenait Tom, déclarèrent que l’assassin ne faisait pas mine de s’éloigner. Il semblait seulement ahuri et perplexe.

— Quel aplomb infernal ! s’écria un des membres du jury populaire. Oh ! les meurtriers commettent toujours de ces bévues-la. Il ne comptait pas trouver tant de monde ici !

La foule s’écarta et le shérif s’avança, tenant Potter par le bras. Le visage du pauvre diable était livide et révélait la peur qu’il ressentait. Lorsqu’il se trouva en face du cadavre du docteur, un tremblement convulsif agita tous ses membres ; il se cacha le visage dans les mains et fondit en larmes.

— Je n’y suis pour rien, mes amis, dit-il en sanglotant, ma parole d’honneur, ce n’est pas moi. Je n’ai jamais voulu le tuer.

— Qui vous accuse ? dit une voix dans la foule. Le coup parut porter. L’ivrogne leva la tête et jeta autour de lui un regard hébété : il aperçut Joe et s’écria :

— Ah, Joe l’Indien, tu m’avais promis…

— Ce couteau est-il à vous ? demanda le shérif, qui tenait à la main la pièce de conviction.

Potter chancela sur ses jambes ; il serait tombé si on ne l’avait pas soutenu et aidé à s’asseoir par terre.

— Quelque chose me disait que si je ne venais pas le chercher…, murmura-t-il.

Puis il leva les bras avec le geste découragé d’un homme qui s’avoue vaincu et ajouta :

— Tu peux leur raconter comment les choses se sont passées, Joe c’est pas la peine de lutter contre le sort…

Alors, Tom et Huckleberry, muets de stupeur, les yeux écarquillés, entendirent l’assassin donner, avec une sérénité imperturbable, une foule de détails mensongers sur le meurtre de la veille. Bien qu’aucun nuage ne ternît l’azur transparent du ciel, ils s’attendaient à chaque minute à voir la foudre écraser le faux témoin et s’étonnaient que la vengeance divine fût si tardive. Tout d’abord ils furent tentés de manquer à leur serment et de disculper le prisonnier ; mais lorsque Joe, après avoir terminé son récit sans sourciller, demeura sain et sauf, ils ne songèrent plus à le dénoncer. Il était clair que ce mécréant avait vendu son âme au diable et qu’il serait dangereux de s’attaquer à lui.

— Pourquoi n’êtes-vous pas parti ? Pourquoi êtes-vous revenu ? demanda quelqu’un à Potter.

— Ah ! pourquoi ! répéta le malheureux. Je n’ai pas pu m’en empêcher. J’ai voulu me sauver et mes jambes m’ont ramené ici.

Quelques minutes plus tard, sous le sceau du serinent, Joe l’Indien répéta sa déposition devant le jury d’enquête avec le même calme que la première fois. Notre héros et son ami, voyant que le ciel ne s’ouvrait pas pour foudroyer le faux témoin, demeurèrent plus persuadés que jamais qu’il avait vendu son âme au diable.

Joe l’Indien aida à relever le cadavre du malheureux qu’il avait assassiné et à le poser sur le brancard qui était resté là. Un frémissement parcourut la foule lorsqu’un spectateur déclara que la blessure avait saigné. Huck espéra que cet indice infaillible allait mettre la justice sur la voie ; mais une vieille femme s’écria : « Cela n’est pas étonnant, puisque Jack Potter se trouvait à moins de trois pieds de sa victime » ; et la manifestation cadavérique, réelle ou imaginaire, fut attribuée au voisinage de l’infortuné ivrogne.

Pendant plusieurs semaines le sommeil de Tom fut sans cesse troublé. Un matin, à déjeuner, Sid adressa à ce sujet des reproches à son frère.

— Tom, tu te remues toute la nuit et tu parles tant dans ton sommeil que tu m’empêches de dormir.

Tom pâlit.

— C’est mauvais signe, dit tante Polly. Qu’as-tu sur la conscience ? — Rien, rien du tout, répliqua Tom.

Mais sa main trembla tellement qu’il versa sur la nappe la moitié du contenu de sa tasse de café.

— Et puis tu marmottes un tas de bêtises, reprit Sid. Hier tu as crié je ne sais combien de fois : « C’est du sang ! » et après tu as dit : « Ne me tourmentez pas, je raconterai tout ». Qu’est-ce que tu raconteras ?


Joe l’Indien.
Par bonheur, tante Polly vint sans le savoir à l’aide de son neveu.

— Bah ! dit-elle, cet affreux assassinat lui donne le cauchemar. Tâche de ne plus y penser, Tom.

Tom n’aurait pas mieux demandé que de ne plus y penser ; mais ses compagnons de classe ne se fatiguaient jamais de tenir des enquêtes sur un chien ou un chat mort et de raviver ainsi ses tristes souvenirs. Sid remarqua que Tom refusait de remplir l’emploi de coroner dans ces enquêtes, si habitué qu’il fût à accaparer le rôle principal dans tous les jeux nouveaux. Il remarqua aussi que Tom s’abstenait de figurer, même comme témoin, et, dans ces enquêtes, qu’il évitait d’y assister en qualité de simple spectateur. Enfin les enquêtes cessèrent d’être de mode et de torturer la conscience de Tom.

Tous les jours ou tous les deux jours, Tom saisissait une occasion favorable pour courir à la fenêtre grillée de la geôle et pour jeter à l’assassin les bons morceaux dont il avait pu s’emparer. Les offrandes qu’il apportait ainsi en cachette contribuaient beaucoup à calmer ses remords. La geôle était un petit édifice en briques situé à l’entrée de la ville, et comme elle était rarement occupée, on réduisait autant que possible les frais de garde. Personne d’ailleurs ne songeait à délivrer le prisonnier ou à devancer l’arrêt de la justice par une exécution sommaire. Le shérif le savait. Il savait également que ses administrés n’auraient pas demandé mieux que de pendre Joe l’Indien ; mais Joe était si redouté que nul n’osait prendre l’initiative. Il avait eu soin, en racontant la lutte dont il prétendait n’avoir été que le témoin, de ne pas se compromettre, et l’on avait ajourné le procès dans l’espoir de l’incriminer comme résurrectionniste.