Le front contre la vitre/7

Texte établi par Éditions Albert Lévesque (p. 189-205).

À LA MAISON DE L’ANCÊTRE




J ’ÉVOQUE la mémoire d’un homme qui a eu, au sein d’une civilisation tendue vers d’autres fins, l’audacieuse résignation de penser et d’écrire ; d’un littérateur qui, par surcroît, s’est livré de confiance à l’étude de l’économie politique. Il n’est pas ordinaire que nous reconnaissions un prophète ailleurs que dans la politique, à l’ombre de la maison où ses ancêtres ont paisiblement duré, et où les siens le retrouvent sans que le temps ait rien effacé de son exemple ; dans un pays « sans pareil » au dire du poète,

Où l’hospitalité champêtre
Sans vous connaître
Vous fait le plus riant accueil…

pays de plus vieille formation où médita Jean Rivard avant de partir vers la forêt, où il revint quelquefois proposer à l’ambition de ses concitoyens les certitudes de son succès.

C’est l’inspiration de l’œuvre d’Antoine Gérin-Lajoie que j’entends dégager en rappelant sa doctrine économique. Pour intéresser le grand public, il a eu recours au roman social, cousin du théâtre-conférence où des auteurs contemporains ont déployé le même esprit d’apostolat. À travers un récit souvent naïf, toujours sincère et tout imprégné de patriotisme, la pensée de Gérin-Lajoie se déploie logiquement dans les deux volumes que leur titre éclaire déjà : Jean Rivard, défricheur ; Jean Rivard, économiste. Histoire d’un colon qui a merveilleusement réussi ; histoire vraie, affirme l’auteur dès la première page ; histoire écrite au risque de provoquer l’incrédulité, ajoute-t-il en dernière ligne, et où des notes documentaires apportent, en marge, des justifications de détail. En vérité Jean Rivard éprouve bien peu de déboires ; il a trop de qualités pour un seul homme ; il a été bâti en rêve et on a raison de nous avertir qu’il fut aimé des fées. Il n’importe, car il suffit qu’un tel homme puisse être, qu’il agisse juste, et surtout qu’il se détache comme un type éminemment désirable.




Jean Rivard, fils d’un cultivateur de Grand-Pré, a, comme tout le monde, commencé ses études classiques. Il touche la rhétorique lorsque son père meurt, lui laissant, avec cinquante louis, la responsabilité d’une famille. Demain l’inquiète. Que faire d’un rhétoricien à moins qu’il ne songe ? « Il avait dix-neuf ans ; la pensée de son avenir devait l’occuper sérieusement, écrit Gérin-Lajoie. Ne pouvant s’attendre à recevoir de personne autre chose que des conseils, il lui fallait, pour faire son chemin dans la vie, se reposer uniquement sur ses propres efforts. Or, disons-le à regret, l’instruction qu’il avait acquise, bien qu’elle eût développé ses facultés intellectuelles, ne lui assurait aucun moyen de subsistance. Il pouvait, à la rigueur, en sacrifiant son petit patrimoine, terminer son cours d’études classiques — et c’est ce que désiraient sa mère et ses autres parents — mais il se disait, avec raison, que si sa vocation au sacerdoce n’était pas bien prononcée il se trouverait après son cours dans une situation aussi précaire que s’il n’eut jamais connu les premières lettres de l’alphabet. »

Voilà, pour le point d’où la course s’engage, un poteau indicateur qui ne manque pas de majuscules. Nous n’avons pas à reprendre les raisons qui expliquent la défaillance de Jean Rivard : il reste vrai que l’enseignement classique ne procure pas au jeune homme un moyen immédiat de gagner sa vie, mais qu’il lui donne une culture générale en vue de la vie. On peut se demander toutefois si ce caractère doit l’emporter au point que l’on n’ait d’autre volonté que de le maintenir intact, sans s’inquiéter de ceux qu’un philosophe, sans doute trop optimiste, appelle les « déchets nécessaires ». Nous ne vivons pas sur la planète Mars, mais au sein d’une concurrence qui s’exerce sur notre terrain même et qui utilise nos propres ressources. Avons-nous le droit de jeter dans la mêlée un soldat moins bien armé quand, sans toucher au cours classique et en restant fidèle à nos traditions françaises, nous pouvons, par un simple déplacement des matières enseignées, que plusieurs de nos collèges ont entrepris fort à propos, préparer nos jeunes gens à la lutte, éveiller en eux le sens de l’observation et le souci de l’existence, former leur jugement dès le début des études par la double gymnastique des lettres et des sciences, leur donner enfin, si la fortune les détourne de leur voie, des forces qui vaillent celles du voisin, et mieux que l’histoire ancienne et les racines de l’antique parterre.

Nous préviendrions ainsi les regrets que Jean Rivard exprime de n’avoir pas encore, après cinq ans, abordé le domaine scientifique dont l’exploration eût convenu « à la tournure sérieuse de son esprit ». Un trop long entraînement littéraire établit des familiarités qu’il est parfois difficile d’écarter, et le jeune homme, qui n’a fait qu’applaudir à l’éloquence pendant des années, incline à la chercher quand il choisit sa carrière : il va vers les professions qu’un euphémisme fait encore appeler libérales et, s’il n’a rien qui l’attire autre part, vers le barreau hospitalier. Si des efforts constants ont modifié cet état de choses, le droit demeure le port où le flot de la marée s’engage.




Les conseils du bon curé Leblanc écarteront Jean Rivard de ce chemin du roi. Il ne se joindra pas à son ami Charmenil qui sait déjà les ennuis de l’antichambre. Charmenil est fait à l’image d’Antoine Gérin-Lajoie ; il subit les mêmes misères et manifeste la même noblesse. Il est devenu avocat et il attend, en faisant de la copie, de l’enseignement, du reportage, de la traduction, des articles pour les autres et du mont-de-piété pour lui-même, que ses confrères soient montés sur le banc ou que le banc soit descendu aux Champs-Élysées. Il se contente d’exister, dans la ville vers laquelle il s’est précipité, et dont la physionomie de mensonge se précise déjà, où le snobisme et le goût de paraître s’exaltent aux dépens des créanciers, où le roman d’un jeune homme pauvre est une réalité quotidienne, une aspiration sans cesse renouvelée vers d’impossibles bonheurs, où la rancœur nourrit son germe de révolte. Rivard le sait. Il prend une détermination qui est la grande leçon de l’œuvre, et qu’il faut dégager comme, dans la forêt, l’éclaircie que le bûcheron ouvre aux vivacités du jour : il ira vers la terre, il gardera la fidélité au sol, dût-il le briser de ses mains pour voir luire, sous son seul commandement, une vie nouvelle et qui soit de lui. Il cherche l’âpre satisfaction de l’indépendance fondée sur le travail ; il prend place parmi ceux qui « n’ont que Dieu pour maître », ainsi que dira plus tard Mgr Gérin ; il va vers la richesse première, source de toutes les autres, et dont la comptabilité vaut bien des éloquences. Les Cantons de l’Est, refuge du loyalisme américain, s’offrent à son énergie française : il y poursuivra la tâche traditionnelle, celle de l’ancêtre, ramifiée autour du Saint-Laurent, la prise de possession qui libère.

Le reste est un conte des mille et un jours : l’arrivée dans la forêt, la maison, le fenil fait de troncs d’arbres couchés, l’érablière qui apporte la joie d’un premier rendement, puis les blés qui cachent les souches, la moisson qui récompense. Bientôt des chansons indiquent que la forêt se peuple et que l’exemple est suivi. Le village se dessine autour de l’église et du cimetière « soigneusement enclos », les travaux se répartissent, les autorités sociales apparaissent, la communauté s’organise, la zizanie s’en mêle : Rivardville est fondée. C’est là que l’auteur viendra vivre son dernier chapitre, longue causerie évocatrice avec Jean Rivard qui a tout dirigé, qui fut tour à tour major de milice, juge de paix, commissaire d’école, député. Rien ne manque au spectacle de cette Salente, pas même le souvenir discret de Fénelon. Une prospérité remplie de paix et d’ardeur, où Jean Rivard vieillit, entouré de ses nombreux enfants. C’est une histoire qu’on ne lira pas sans émotion et qui est, quoique plus à fleur de terre, de la même veine que Maria Chapdelaine.

Cette dernière conversation, poursuivie au milieu de larges avenues et de jardins en fleurs, revêt agréablement une leçon d’économie politique et permet de choisir parmi les raisons qui ont provoqué le succès dont Rivard multiplie autour de nous les preuves.




Jean Rivard, ayant élu la terre, avait décidé de produire pour lui-même et pour d’autres, d’apporter à la société non pas une charge mais une conquête. La nature lui offrait un sol fertile, un climat généreux et la force physique. Il avait un capital, cinquante louis, et l’honnêteté de son effort devait lui assurer le crédit, aide nécessaire ainsi que le démontre l’histoire de notre colonisation. Mais l’économiste refuse à ces choses le nom de richesse aussi longtemps que le travail humain ne les a pas fécondées. Vérité élémentaire, trop souvent oubliée ! « Arrêtons-nous un instant devant cette merveilleuse puissance du travail, s’écrie Gérin-Lajoie. Qu’avons-nous vu ? Un jeune homme doué, il est vrai, des plus belles qualités du cœur, du corps et de l’esprit, mais dépourvu de toute autre ressource, seul, abandonné pour ainsi dire dans le monde, ne pouvant par lui-même rien produire ni pour sa propre subsistance ni pour celle d’autrui… Nous l’avons vu se frappant le front pour en faire jaillir une bonne pensée, quand Dieu, touché de son courage, lui dit : vois cette terre que j’ai créée ; elle renferme dans son sein des trésors ignorés ; fais disparaître ces arbres qui en couvrent la surface ; je te prêterai mon feu pour les réduire en cendres, mon soleil pour réchauffer le sol et le féconder, mon eau pour l’arroser, mon air pour faire circuler la vie dans les tiges de la semence… Le jeune homme obéit à cette voix et d’abondantes moissons deviennent aussitôt la récompense de ses labeurs ». Sans le travail tout se perd et rien ne se crée ; le travail constant, ordonné, volontaire, est le seul ferment de toutes les richesses. C’est lui qui abat la forêt, coupe et brûle les arbres, offre la terre au soleil, réunit la maison, sème les blés, entaille les érables, ramasse les moissons ; c’est lui qui fait vivre. La moitié de nos pauvretés relatives s’expliquent par l’oisiveté et l’ignorance satisfaite, par l’horreur du sacrifice et la peur d’agir.

Le travail s’épanouit dans l’épargne. « Je suis l’ami de l’ordre et de l’économie », nous apprend une confidence de Jean Rivard. L’ordre est l’atmosphère même du progrès matériel et l’économie est l’esprit de prévoyance qui caractérise l’homme. Travail, épargne, voilà deux moyens de construire ou de reconstruire, qu’il s’agisse d’une économie nationale ou de l’Europe dévastée : l’un crée, l’autre fonde, et tous deux laissent aux mains de l’homme le capital, signe réel de la richesse que le papier, même aux armes des princes, ne fait que représenter.

Rivard évite avec soin les immobilisations inutiles, satisfait de la terre qu’il occupe et qu’il exploite ; il fuit les exigences bientôt dangereuses du luxe pour se borner au convenable, sinon à une certaine élégance ; il fabrique du capital : au moment où Antoine Gérin-Lajoie lui rend visite, la propriété où Rivard a autrefois jeté cinquante louis en vaut cinq mille, et l’excédent de son revenu, bien placé, aidera à maintenir nos institutions, à développer notre avoir et à nous donner l’indépendance économique qui est une des conditions, fût-ce la moindre, de notre survivance.




Épargne et travail sont le fait de l’homme qui en acquiert l’habitude par la formation familiale et les enseignements de l’école. Les gouvernements peuvent, par de sages législations, leur donner l’occasion de s’exercer et de produire des fruits ; mais encore faut-il que ceux qui dirigent possèdent eux-mêmes et rencontrent chez leurs administrés l’esprit public, l’esprit de « civilité », disaient nos pères, de civisme, comme on dit depuis que les Américains ont mis le mot à la mode. Rivard, après avoir été un défricheur, devient un chef ; il mène de front les intérêts de son exploitation et les affaires de la collectivité qui s’est peu à peu cristallisée autour de lui.

Le récit, borné d’abord aux événements de la vie de colon, s’élève aux faits d’ordre politique et pose des questions nationales. Rivard lamente que nous possédions si peu d’esprit public, sans doute parce que nous n’avons pas fait un suffisant apprentissage des responsabilités sociales, surtout parce que nous n’avons pas reçu l’éducation nécessaire. L’observation est de 1862 : qui ne la ferait aujourd’hui ? Qui ne voudrait répandre davantage le sens social, le souci de l’intérêt général, le respect des droits et l’observance des devoirs qui naissent du fait de citoyenneté ? L’enseignement classique donne des leçons de civisme puisqu’il reprend, somme toute, l’expérience humaine ; et l’on croirait que la connaissance du passé est un avertissement suffisant. Les résultats prouvent le contraire : la leçon du passé doit être distinguée, elle doit renaître dans des principes généraux et faire l’objet d’une étude spéciale. Il faut que l’école entre dans cette voie et, sans céder un instant à l’esprit de parti, donne toute son importance au droit constitutionnel, à l’administration publique, à la philosophie sociale, au civisme.

C’est ce que Rivard a compris d’instinct, par droit de naissance littéraire. On voudra relire les pages que Gérin-Lajoie consacre à l’éducation. Rivard désire l’école aussitôt que la paroisse existe : il y voit « l’engin de tout le reste », et sa pensée se fait plus ardente lorsqu’elle exprime les ambitions que son cœur entretient. « Je considérerais les ressources intellectuelles enfouies dans la multitude des têtes confiées à mes soins comme mille fois plus précieuses que toutes ces ressources minérales, commerciales, industrielles, qu’on exploite à tant de frais, et je ferais de l’éducation morale, physique et intellectuelle des enfants du peuple, qui a pour but de cultiver et développer ces ressources, ma constante et principale occupation. » Vraiment, ces pages sont une des plus nobles que nous ait laissées le patriotisme de Gérin-Lajoie !

L’école est fondée, malgré Gendreau-le-Plaideux ; et l’instituteur, dont le rôle se rapproche du sacerdoce et dont l’œuvre est sans doute trop belle pour recevoir ordinairement sa juste récompense, touchera d’abord soixante-quinze louis, puis cent l’année suivante. C’en est assez pour que Rivard, accusé aussitôt d’être un « taxeux », soit battu aux élections ; mais, familier du succès, il a bientôt sa revanche. L’école réussit, grandit, rayonne ; un cours du soir s’amorce ; des conférences ont lieu le dimanche ; la population en est fortifiée : Rivard est réélu et, chose qui accentue le caractère utopique du roman, l’instituteur voit son salaire encore augmenté, sans qu’il le demande.

Le programme comporte les sciences essentielles plus la géologie et l’étude de la nature. Oh ! la bienfaisante idée ! C’est que Rivard a vécu au milieu des bois sans les comprendre et que son admiration en a souffert. Il a vécu, comme nous tous, hélas ! au milieu du mystère : les arbres, les fleurs, les oiseaux ne lui disent que leur ombre, leurs parfums et leurs chants. Il ne nommerait rien de ce qui l’entoure, il ignore le pays que la Providence lui a donné ; et il comprend que le commencement de la patrie, c’est de connaître la terre où l’on vit, la terre que nous devenons lorsque la mort nous y a couchés.

L’école enseigne encore l’art ; et l’on ne saurait trop l’en féliciter puisque, par l’art, nous garderons notre physionomie ethnique. Rivard est un « artiste agricole » ainsi que Gérin-Lajoie le définit, et même un poète : il envoie quelques vers à Louise, sa fiancée ; il donne au lac voisin le nom de Lamartine ; il écoute le soir la grande voix de la forêt. Les rues de Rivardville s’animent de chansons ; les maisons sont propres, bien bâties, livrées à l’air et à la lumière, peintes de couleurs vives ; des arbres bordent les routes, les arbres que Rivard a respectés lors du défrichement. La campagne aussi s’égaie et l’on tente de lui donner ce que la ville offre de bon : le village possède une bibliothèque, il s’abonne aux journaux et aux revues, sacrifiant, toujours l’utopie, un peu de tabac et même des objets nécessaires pour payer les abonnements. Rivard n’a pas prévu le cinéma, mais on sait que Gérin-Lajoie, dès le collège, avait écrit une pièce, Le jeune Latour, et que son frère, Mgr Gérin, a fait représenter à Saint-Justin, l’œuvre d’une religieuse : Le petit fils de Pierre Gagnon, pour « conserver nos gens au sol ».

Que de choses on glanerait dans les espérances que Jean Rivard nous livre ! L’école et la formation du caractère, formation disciplinée, faite de droiture et de conscience ; l’orientation professionnelle qui guide l’enfant vers un métier, idée d’hier, vieille comme Gérin-Lajoie ; l’enseignement technique appliqué à l’agriculture, une des choses que nous n’avons pas encore réalisées tout à fait ; des bourses accordées aux plus intelligents pour les conduire jusqu’à l’Université et vers une profession, libérale ou non ; la création, dans chaque village, de fermes modèles. Comme le progrès est lent ! À lire ces lignes, on croirait entendre ceux qui, de nos jours, ont la préoccupation de l’avenir : les mêmes questions reviennent, les mêmes espoirs flottent. Mais c’est déjà beaucoup que de trouver chez Gérin-Lajoie l’éveil des mêmes aspirations.




Comment ne pas placer, à côté de Jean Rivard, la personnalité du curé Octave Doucet ? Ils n’entreprennent rien qu’ils n’en aient d’abord devisé. Le curé cherche surtout le commerce des âmes, mais, fidèle à la doctrine de saint Thomas, il ne consent pas à se désintéresser du bien matériel. S’il voit dans la richesse, dans son usage immodéré, dans sa poursuite égoïste, un mal évident, il reconnaît les bienfaits de l’aisance et il convient que la fortune, bien conduite, utilisée à bon escient, peut être la source de bien des libertés morales.

Voyez comment Gérin-Lajoie dépeint ce type de prêtre qu’il s’est plu à esquisser : « Le jeune curé possédait une intelligence à la hauteur de celle de Jean Rivard, et, quoiqu’il fût d’une grande piété et que ses devoirs de prêtre l’occupassent plus que tout le reste, il se faisait un devoir d’étudier avec soin tout ce qui pouvait influer sur la condition matérielle des peuples dont les besoins spirituels lui étaient confiés. Il comprenait parfaitement tout ce que peuvent produire, dans l’intérêt de la morale et de la civilisation bien entendue, le travail intelligent, éclairé, l’aisance plus générale, une industrie plus perfectionnée, l’instruction pratique, le zèle pour toutes les améliorations utiles, et ne croyait pas indigne de son ministère d’encourager chez ses ouailles ces utiles tendances, chaque fois que l’occasion s’en présentait ».

En relisant Jean Rivard, j’ai retrouvé bien souvent les commencements de notre colonisation française au Canada : les détails évoquent les actes de nos ancêtres, reconstruisent des scènes semblables à celles que nos pères ont vécues sur les rives du grand fleuve. Le curé Doucet nous reporte, lui aussi, à ces temps éloignés : il est de la lignée des missionnaires qui desservaient des lieues de forêt et parcouraient le pays en quête de cœurs à fortifier. La collaboration qu’il apporte à Jean Rivard dans le domaine temporel est bien de jadis. La tradition se renoue et les grandes vérités se prolongent : à côté de l’idée de mission revient l’idée de l’établissement du pays, de sa mise en valeur. C’est tout le livre de Georges Goyau ; c’est, dans sa parfaite unité, toute notre histoire.




Cette histoire a traversé des crises dont nous subissons encore les conséquences pleines de regrets. Beaucoup de Canadiens ont quitté le sol natal pour chercher ailleurs un progrès plus sensible, mais peut-être illusoire. Ce qui fait le vif intérêt de Jean Rivard, c’est que ce livre a été écrit pour retenir les nôtres au pays et les diriger vers l’agriculture. C’est un commentaire, qui veut être léger, des paroles prononcées par lord Elgin, en 1848 : « La prospérité et la grandeur du Canada dépendront en grande partie des avantages qu’on retirera des terres vacantes et improductives ; et le meilleur usage qu’on en peut faire est de les couvrir d’une population de colons industrieux, moraux et contents. » Bien d’autres ont conseillé, depuis, l’effort de conquête et j’ai recueilli sur le monument de Cartier, à Québec, la même pensée : « Pour assurer notre existence, il faut nous cramponner à la terre et léguer à nos enfants la langue de nos ancêtres et la propriété du sol. »

C’est la chanson de la résistance, un leitmotiv de durée dont on trouverait la source sur les lèvres des premiers colons. Mais la vie économique n’obéit pas toujours au sentiment : l’intérêt immédiat, palpable, détermine les volontés et les pousse vers la vie facile que promet une rémunération élevée. La désertion des campagnes est un fait universel, que l’on tâche de pallier par le machinisme ; un fait universel puisqu’il a dépassé les bornes des pays et provoqué, depuis l’Europe, un mouvement des peuples vers l’Amérique, où l’on veut recommencer sa vie avec une moindre souffrance et dans la paix de la liberté. On ne diminue pas un mal en tentant de l’expliquer. L’agglomération urbaine que stigmatisait Charmenil, où le luxe des uns voisine avec la misère des autres, où l’homme perd sa personnalité pour s’absorber dans l’industrie centralisée, où le chômage surtout devient endémique et où l’on trouve plus mal l’indépendance, demeure, avec raison, la crainte de ceux que l’avenir tourmente. S’il nous faut une élite, il nous faut à coup sûr une population agricole qui possède la terre et y vive de son travail. Un consul de France nous disait, à son retour de l’Abitibi : « J’ai compris la colonisation de votre pays, et j’ai vu là une des raisons de votre salut ; si vous n’étiez qu’une élite, vous ne survivriez peut-être pas ! »

Cela signifie-t-il que nous devions renoncer à l’industrie et au commerce ? Jean Rivard qui fonde une ville ne le pense pas. Il accueille les artisans, les négociants, les travailleurs ; il organise l’industrie et confie à son frère une perlasserie dans laquelle il demeure intéressé ; il veut que l’on fabrique à Rivardville tout ce dont on a besoin et il songe à l’exportation. N’est-ce pas la doctrine économique de Talon qui s’exprime de nouveau et qui manifeste ainsi son universalité ? Rivard a d’ailleurs une opinion fort nette : « Le Canada peut être un pays agricole et industriel ; et les industries, employant les nôtres, les empêcheront d’émigrer. » C’est dire qu’il faut organiser la vie économique et s’en préoccuper ; avoir une politique nettement dirigée vers la répartition des tâches, l’orientation des industries, la constitution des marchés, l’amélioration des méthodes, le développement des écoles spécialisées.




Théorie que tout cela ! Nos pères se sont tirés d’affaire sans en avoir besoin. Oui, mais leurs enfants sont partis. Théorie qui subsiste, quand les réalités de l’histoire sont évanouies, et à laquelle, après quatre-vingts ans, nous venons demander l’épreuve des progrès que nous avons faits. Théorie toujours, qui passe dans les intelligences et les anime, et les guide ; qui conduit un homme jusqu’à la postérité et qui sert d’argument décisif lorsqu’il arrive à un Torontonien, comme M. Moore, de dénombrer nos valeurs. Antoine Gérin-Lajoie prend ainsi place parmi les penseurs qui ont, à nos yeux, le mérite de s’être occupés de nous, de nous avoir aimés, de s’être inquiétés par-dessus tout du sort, toujours à surveiller, de la race française en Amérique. Comme économiste il sut formuler une thèse que sa simplicité rend plus vraie. Il avait épousé la fille d’Étienne Parent, le premier qui tourna les regards des nôtres vers les problèmes d’ordre matériel. Compagne admirable dont il serait facile de faire le portrait en lisant de plus près les lettres de Charmenil. Son fils, Léon Gérin, a repris la tradition : il poursuit la destinée commune, d’être apprécié ailleurs, d’avoir à son acquis des travaux remarquables et de vivre modeste, trop peu connu, parmi les siens. J’ai revu la vieille maison des Gérin-Lajoie où une famille canadienne vécut des jours silencieux dans la paix des traditions, et j’y ai évoqué une lignée d’intellectuels dont l’œuvre fut féconde. « Plus d’honneur que d’honneurs », écrivait Gérin-Lajoie sur l’écusson de sa vie. Le passé a suffisamment justifié cette devise pour que l’avenir n’y souscrive plus et la modifie en y apportant sa consécration suprême. Gérin-Lajoie, comme Cartier, survit dans une chanson et le peuple qu’il a servi recueille les échos de sa pensée. Il n’a pas subi le destin de la foule anonyme de ses contemporains, plus favorisés de la fortune, celui de mourir tout à fait. L’avocat d’autrefois, pauvre et digne, n’est pas monté sur le banc ; mais il est descendu aux Champs-Élysées.