Le front contre la vitre/2

Texte établi par Éditions Albert Lévesque (p. 41-69).

IN HYMNIS ET CANTICIS




T RENTE ans, Maurice Barrès a fixé dans ses Cahiers les ombres et les rayons de sa gloire. Carnets de route dont l’aspect matériel importait peu à l’auteur qui les achetait au hasard des boutiques, dans les villes où il passait : Venise, Tolède ou Alexandrie. « Épinglons nos trésors », disait-il. Il y jetait pêle-mêle des mots, des récits, des souvenirs, des inquiétudes, des rêves. On y voit luire l’aube de ses grandes entreprises.

Ils forment aujourd’hui des volumes. La lecture en est difficile, sinon fastidieuse, au moins pour nous qui vivons loin des subtilités de l’âme française. On réprime mal une impression de dessèchement en même temps que l’on touche aux sources incessantes de l’exaltation. Il faut poursuivre cette lecture avec les ménagements que l’on apporte à reprendre les pièces d’une collection.

Les Cahiers nous livrent en effet une chose infiniment précieuse, « une règle de vie », accordée au rythme des préoccupations qui assaillent l’homme, tour à tour homme politique ou romancier, et s’épanouissent dans le frémissement de son esprit. Tout est tendu vers une formation : les faits, les idées, l’écriture même. Barrès ne néglige rien de ce qui le touche et prendra demain sa signification dans l’œuvre encore insoupçonnée. Il retient l’image d’être fugitive. Il dégage la lumière et l’indique d’un trait pour qu’elle renaisse sous la cendre du temps. Règle aussi de travail. Dans le refuge de cette méditation quotidienne, l’écrivain prend conscience de ses valeurs.

Nous avons la révélation de l’amour — la piété, disait Péguy — du métier. (Le troisième Cahier se termine par cette définition : « Mon art, un besoin d’expression juste »). Dans la préface qu’il a écrite pour le premier volume, Philippe Barrès cite des recettes plus précises : « Léchez votre ours… Ne quittez votre bouquet que lorsqu’il fait bien rond… Parvenez à vous dégager de votre ouvrage et à le dominer ; tenez-vous au-dessus comme l’abeille au-dessus de son miel ». La pensée de Barrès, excitée par l’événement, est dirigée vers son métier d’écrivain et, plus haut, vers sa propre perfection. Perpétuellement il se nourrit dans le désir de s’accroître.

Comme il est loin l’à peu près que l’on déplore chez les nôtres. Quel exemple de contrainte professionnelle et de progrès spirituel ! Aimer — ce sont presque les mots de Barrès — ce qu’on a choisi de faire, sinon même ce que le sort impose de faire ; accomplir sa tâche dans le respect des principes dont elle doit résulter. Que ne gagnerions-nous à cette surveillance, quand la médiocrité, l’imprécision, la satisfaction facile, une paresse généralisée, marquent notre existence au point que nous ne nous rendons plus compte de nos insuffisances.

Certes Barrès n’est pas le seul qui ait confié au papier l’ordinaire de sa pensée. Dès l’école, n’avons-nous pas copié des vers ou des tirades et griffonné des fiches, témoins, au fond des tiroirs, d’enthousiasmes souvent inexplicables à l’âge mûr ? Le carnet ne s’inquiète pas tant de l’expérience des autres. Il reçoit l’apaisante vérité d’une confidence. Il harmonise l’observation et la lecture en une réflexion rapide où la sensibilité se repaît. Un vers qui plaît, une citation qui éveille un mouvement, le reflet d’un caractère ou la couleur d’un horizon, un incident banal qui prend la force d’un argument, un aveu ou un espoir, même les contractions de la souffrance, tous les mouvements de l’intelligence devant la vie, s’ordonnent et demeurent. Peut-être n’y revient-on jamais ? Ce n’est pas sûr, car il y a une curiosité du souvenir. Peu importe, d’ailleurs, pourvu qu’on ait pris l’habitude de réagir. Merveilleux procédé pour ceux que séduit l’expression ou qui, plus simplement, voient avec regret se diluer dans l’indifférence uniforme des jours les images dont ils ont pourtant soupçonné la beauté !

Que de gens, hélas ! cristallisent peu, qui n’ont pas de sens critique, qui restent de glace devant l’universel ravissement des choses, repliés sur le vide de leur cœur, victimes d’idées toutes faites, de conventions ou de préjugés, et n’atteignent jamais à la connaissance, même à la présence de leur être, satisfaits de subir l’inexorable nivellement de l’imitation.

Le mieux que l’on puisse espérer, c’est qu’ils mettent dans leurs gestes le noble instinct d’une tradition ; mais la tradition est dans un singulier péril quand l’âme ne la perçoit plus. Au contact des mœurs étrangères, elle ne saura même pas qu’elle périt lentement.

Déjà elle se traduit moins bien. La sensibilité émoussée renonce à s’exprimer. Elle se réfugie dans la commodité d’une éloquence toute faite, abreuvée de fausseté jusqu’à l’enivrement de ce qu’elle croit être la vérité, et ignore l’inspiration de la réalité où se poursuit le drame de sa destinée meurtrie. Elle en arrive à se nourrir de ces mots creux. Erreur fatale, qui s’installe dès l’école et dévie l’esprit de l’enfance. Les mots ne s’apprennent pas, ils se vivent : on ne les possède vraiment que si on les a utilisés. La langue multiplie nos connaissances à l’infini des êtres et des choses. Le vocabulaire irradie les nuances du monde extérieur et les fait passer en nous. L’intelligence à son tour reprend les mots, et les ordonne dans le domaine de la spéculation où le Français met tant de complaisance. Des idées naissent, s’unissent, se complètent par la réflexion ; et la volonté se détermine aux clartés de la vie intérieure.

Ceux qui ne s’inquiètent plus des mots, de leur précision, de leur pureté, de leur valeur d’expression, se rendent-ils compte que leur attitude est une abdication, voire une trahison, parce qu’ils ont oublié, s’ils l’ont jamais sue, la règle qui les aurait retenus dans la fidélité. Leur langue, engorgée d’anglicismes, s’anémie comme un organisme livré aux globules blancs. Et c’est une chance si, par un snobisme à rebours, ils n’exhibent pas la phobie du bon langage, c’est-à-dire du simple langage, s’appliquant à des tournures bâtardes où s’encanaille leur prétendue démocratie ; ou s’ils n’acceptent pas leurs fautes en prétextant qu’ils savent mieux et que, de surcroît, depuis Louis XIV, la France parle mal.

J’ai entendu des gens de robe défendre avec éloquence l’expression hélas ! consacrée : « Faire application au tribunal ». Application, c’est un mot français, disaient-ils, pourquoi ne pas l’employer ? Évidemment. On en a vu bien d’autres ; mais, application, n’a pas le sens qu’on lui prête. S’étonne-t-on que présent veuille dire actuel en anglais ; et que actual signifie réel ? Heureuses chinoiseries, sans lesquelles le langage ne serait que fadeur. Surtout : irremplaçable discipline dont dépend rigoureusement notre caractère. Les mots n’obéissent pas à notre fantaisie. Ils ont chacun leur son, leur couleur, leur éclat, leur mystère. L’écrivain croit les juger quand ce sont eux souvent qui condamnent l’écrivain. Il faut les respecter : ils sont la pâte de la pensée. Écrire, c’est modeler. Qui a vu un sculpteur accentuer un sourire ou mettre de la lumière dans un regard, comprendra.

Rien d’étonnant que le goût s’effrite aussi quand on n’en cultive plus les ressources, quand on n’en soupçonne plus les secrets. Les mœurs subissent les infiltrations américaines. L’art, malgré les promesses de certains réveils, qui d’ailleurs ne soulèvent encore qu’un bord de paupière, malgré l’évidence de notre talent, a prodigieusement reculé depuis soixante ans que la cabane a gagné nos villes. Ainsi parlait du moins un jeune abbé, épris de beauté, alors que tous deux nous nous engagions dans un des détours les plus charmants de la province, la vallée de la Yamaska. La maison de pierre subsiste, ici et là, dans nos campagnes et les yeux se posent avec délices et regret sur ce témoin de nos vertus passées, mais les dépendances, noircies par le temps, mal disposées, ne l’accompagnent plus de richesse ni de grâce. D’inénarrables boîtes carrées, au toit en cascade, jettent dans un village qui allait être joli tout entier, le désaccord de leur laideur. Dans cette architecture et dans la naïveté d’un mobilier que seule la piété nationale me retient de qualifier, on chercherait en vain une discipline de salut. La vie continue vers la mort.

Nous sommes encore français, non pas peut-être par où nous croyons l’être, mais par des traits plus enfoncés que nos réflexes attestent. Plongés depuis tant d’années dans un bouillon de culture anglo-saxon, il serait étonnant que nous n’y eussions pas laissé des bribes de notre personnalité. Nos gestes se sont guindés, soit imitation, soit condescendance, au contact de la réserve britannique. L’idée que nous avons du sens pratique, le mépris où trop souvent nous tenons l’intelligence, sont des emprunts, pas très heureux, à nos voisins. Notre parlement provincial, dont nous faisons une forteresse, est imprégné de procédure anglaise, et le jeu électoral s’accomplit à l’américaine quoique, j’en conviens, les électeurs s’en repaissent à la française.

Il nous reste notre visage, que l’on changerait difficilement ; quelques vieilles coutumes, celles qui n’ont pas voulu mourir, on ne sait trop pourquoi ; l’indéracinable individualisme « plus résistant qu’entreprenant », comme on a qualifié celui que gardent les gens de l’ouest de la France ; un manque congénital de solidarité ; l’esprit de clan par quoi la Bretagne nous aurait marqués plus que l’on ne pense d’ordinaire, et l’esprit chicanier qui est le lot de la Normandie ; un certain attrait de l’universel que nous devons au catholicisme ; la langue et des lambeaux d’architecture ; surtout le droit, qui a façonné nos biens, nos foyers et nos liens civils.

Que ces choses aient subsisté, je n’y contredis point. Mais qui ne s’inquiéterait qu’elles soient désormais vouées à une sorte d’empirisme, sous l’évocation d’un passé que nous renonçons à analyser, et sans philosophie du devenir ? N’est-ce pas le plus grand danger que nous courrions, cette absence de surveillance sur nous-mêmes, qui provient de l’ignorance où nous vivons de nos puissances ethniques et d’un détachement de plus en plus accentué des règles auxquelles notre durée devrait se soumettre ?

La langue et le goût, les deux signes auxquels je me suis arrêté, révèlent notre civilisation comme la végétation, la vigueur de la terre. Les abandonner, les négliger, c’est renoncer à notre caractère. La langue, en particulier, est le cran de notre résistance et la condition de notre survivance. Aussi longtemps que nous n’aurons pas compris cela, il n’y aura qu’à se laisser sombrer. Il faut donc restaurer la langue dans sa fonction, qui est essentielle et que nous ne pouvons pas rejeter sans accepter le risque de disparaître. Il faut rétablir la plénitude de son rôle dans l’élite et, par l’élite, dans le peuple ; il faut remonter par elle jusqu’à l’idée de civilisation et jusqu’à l’idée de patrie que, par malheur, nous ne possédons plus guère et dont nous n’allons pas faire des ex-voto suspendus au temple désaffecté d’une histoire glorieuse. « Peut-être avons-nous le temps encore, écrit Lucien Romier, de goûter le plaisir de France, tel que l’ont fait nos pères, et ainsi de retrouver, dans ce qu’ils aimèrent, l’empreinte d’un génie qui nous servira même pour changer. »




De quoi jaillit la discipline qui conduit l’esprit ?

Barrès, dans le troisième volume des Cahiers, réfléchit sur la formation qu’il sied de donner à de jeunes Lorrains. Il faut les élever in hymnis et canticis. Ce rejet de l’hymne pour la Fête-Dieu, de Saint-Ambroise, Barrès l’emprunte à l’abbé Bremond, et il en est enchanté au point de le mettre en exergue au livre de l’école. Il veut exalter chez l’enfant la leçon de la tradition, qui vient par la famille, et lui faire connaître et comprendre la terre où il vit, le milieu qui va l’absorber.

Je retiens surtout les passages où Barrès conseille d’éveiller chez les petits Français des images du pays, où sa théorie sur l’éducation repousse le vide des formules pour les vibrations de la vie.

Il écrit — et l’on remarquera la consistance de ce style improvisé :

« Cette tradition de ses morts et de sa terre que chacun doit retrouver dans sa conscience, elle ne consiste point en une série d’affirmations décharnées dont on puisse tenir catalogue. Et, plutôt que des jugements sur la société, c’est un sentiment général de la vie, c’est une manière de réagir commune en toute circonstance à des gens de même formation. Il ne suffira guère qu’à un enfant je fasse apprendre par cœur les plus beaux aphorismes du monde ; il faut que je trouve des images qui soient vivantes pour un petit garçon dans sa vie de tous les jours, des images, entendez-moi bien, qui déchaînent en lui de la musique. »

De la musique ! La gamme des sons qui forment l’harmonie de la patrie. Voilà qui condamne le procédé, les accumulations de dates et de batailles, les énumérations fastidieuses où s’épuise la géographie, la stylistique morte réduite à une mnémotechnique blafarde, les principes « sans chair » enfin dont on ne fait des motifs d’action que si on les raisonne en les rattachant à la vie.

L’enseignement livresque est la cause de notre mal. Il s’en tient à la lettre du manuel, que reflète le miroir de l’examen. Nulle vie. Un champ clos de questions et de réponses, les unes entraînant les autres dans un mouvement de mitrailleuse. J’ai parcouru trente copies que le hasard m’avait confiées : elles étaient désespérément semblables, et presque toutes portaient le maximum des points. On s’y résout, mettons qu’on s’y résigne, pour assouplir la mémoire et parce que, me dit-on, le terrible examen est la pierre de touche de la docilité de l’élève et du zèle du maître.

Il y a lieu, sans doute, de cultiver la mémoire, les mémoires, car on en compte plusieurs, mais pourquoi ne pas les nourrir de belles choses et faire intervenir la raison ? Par malheur, le livre, comme on l’emploie, n’est qu’un instrument. Autant démonter un mécanisme pour le seul plaisir de dénombrer ses pièces, sans s’inquiéter de leurs fonctions. Que demeure-t-il des noms de rivières, de montagnes, de ports ou de villes accumulés « l’espace d’un matin » ? N’ai-je pas rencontré cette question : « Énumérez les principales baies de la côte de l’Atlantique » ? Et ces gouverneurs du Canada retenus à la file comme font, des rues de Montréal, les contrôleurs de nos transports en commun ! Quelle sécheresse en soi qu’une règle de grammaire si on ne l’a pas, en l’appliquant, vivifiée de nuances ! Quelqu’un m’a confié qu’il avait appris la stylistique par cœur : dites, ne dites pas ! Espère-t-on provoquer l’amour de la langue par l’ennui ?

Il y a deux mondes : celui des manuels et l’autre, le monde extérieur dont on néglige les leçons. Nous nous installons dans un décalque et, ce qui est plus grave, nous en prenons l’habitude au point de ne pouvoir plus en sortir. La vie, dans ce refuge que nous prenons pour une formation, nous laisse dépourvus. Notre science des choses n’est pas adaptée aux choses, si bien que nous ne trouvons pas de solution immédiate au problème le plus élémentaire s’il se pose dans la pratique courante. Combien n’ai-je pas tenté d’engager vers le raisonnement de têtes pourtant assez bien faites, sans arriver à les tirer des chemins battus de la mémoire ! Pas de vision, encore moins de personnalité : un automatisme sans attaches. Car le savoir livresque ne persuade pas du principe essentiel de la connaissance : l’action ; n’aboutissant pas à une discipline, il ne passe pas dans la volonté.

Le Devoir a publié vingt fois, à propos du Catéchisme pittoresque de l’abbé Victorin Germain, ce passage d’une lettre de Mgr l’évêque de Gaspé que je relis toujours avec délices :

« Je crois votre livre très propre à procurer aux parents et aux institutrices, par son langage simple, clair, l’intelligence des choses qu’ils doivent enseigner aux enfants ; propre aussi à fournir aux catéchistes de toutes catégories, prêtres ou autres, un modèle de la simplicité avec laquelle il faut parler aux enfants des choses élevées de la religion. Mais j’y mets une condition : c’est qu’on ne se mette pas en frais de faire apprendre le texte par cœur, et que l’on se contente de saisir la moelle de la doctrine pour en nourrir l’esprit et le cœur de l’enfant. » — In hymnis et canticis !

Du catéchisme à la philosophie il n’y a qu’un pas dans le domaine de la spéculation où s’épanouit la spiritualité. C’est aussi un signe des temps que ces quelques lignes consacrées par le père Robert Fortin aux premières Journées thomistes, tenues à Ottawa, en 1935 : « Ce qu’il faudrait, semble-t-il, d’après les mêmes rapports qui ont constitué la partie dynamique et pratique de ces journées, c’est un thomisme plus vécu, et par conséquent plus vital et plus vivant ; plus vie, dirions-nous tout court, dans l’étude comme en classe, pour les élèves comme pour les maîtres. Et donc, par voie de corollaire, un contact direct avec les écrits, les principaux du moins, entre autres la Somme Théologique de Saint Thomas d’Aquin. »

Ces deux textes ne nous indiquent-ils pas le salut, par un effort résolu pour nous débarrasser du livresque afin que se produise — je cite encore le compte-rendu du père Fortin — « le réveil sous les cloîtres » et que, dans une lumière nouvelle, se ressaisisse l’âme populaire.




« Si nous cherchons, poursuit Barrès, le meilleur dressage pour qu’un enfant s’accorde à la longue série de ses morts, un principe, c’est d’abord que son imagination se forme en toute confiance auprès de ses parents. Une magnifique condition, c’est ensuite que le pays où il habite, au lieu d’être une chose inanimée, un milieu morose, devienne une influence. Toute région présente une pensée, et cette pensée demande à pénétrer les cœurs. »

On sait le parti que l’auteur a tiré de cette idée, et de quels accents il a chanté la Lorraine, exalté la Colline inspirée, dressé « la terre qui semble respirer » comme un témoin des civilisations successives.

Que prêche-t-il de ce lieu d’élection sinon l’observation, source de précision et d’énergie ? En manquons-nous assez ! Un pédagogue, parlant devant des pédagogues, disait avec sérénité : « On nous demande d’observer ; mais enfin, Messieurs, qui donc observe tant que cela ? » Ce propos authentique, tenu sans l’ombre d’un sarcasme, marque la limite où nous a menés le manuel, le point de bifurcation vers l’espace irréel où s’accomplit notre destinée.

Nous ne nous plions aux hommes ni aux choses. L’influence absorbante du milieu, la psychologie des groupes ethniques qui nous pénètrent, ne nous intéressent pas. Une apathie généralisée livre la nation aux influences étrangères. Celle-ci ne s’appuie plus sur sa terre ni sur ses morts, elle ne saisit plus dans les événements le fil de ses jours, faute d’un retour sur elle-même qu’elle devra pourtant effectuer si elle ne veut pas que s’effondre une résistance qui tient de moins en moins à l’esprit.

L’absence d’observation apparaît dans la pauvreté de nos réactions devant la nature. « Quelle belle lune ! Le beau lac ! Les jolies fleurs ! Le bel oiseau ! » Allons-nous au-delà ? L’élan de notre cœur se borne à ces abstractions qui manifestent universellement notre ignorance des sons, des couleurs, des reliefs, et de leur enivrante harmonie.

Je n’en ai pas au manuel en soi, qui est indispensable ; mais sa fonction est de nous donner des notions fondamentales qui ne soient pas des platitudes. Il doit fuir l’insipidité et trouver dans l’illustration et la disposition des matières un correctif à l’ennui. Mettons que c’est la manière de se servir du manuel qui est déplorable. Il faut, pour l’animer, faire sortir des mots leur valeur d’orientation ; on n’y arrivera qu’à la condition de dépasser le livre, d’en faire le point de départ d’une leçon projetée sur la réalité. Si on a pris la peine de regarder autour de soi, quelles ressources n’a-t-on pas alors !

Barrès glisse entre deux idées cette indication brève qui indique bien sa manière : « Donner un sens à la montagne ». Voilà ce dont il s’agit : donner un sens à la terre et à l’histoire. Le détail, recueilli avec patience et piété, nous y conduira, tous les détails et pas seulement celui qui traduit l’activité politique, tous les détails qui expriment notre humanité. « Ouvrir les fenêtres sur la vie », formule d’aération, reprise à notre profit par le chanoine Jean-Jean qui, lui, pouvait se payer le luxe d’être prophète en notre pays et de braver nos susceptibilités.

« Donner un sens à la montagne ». Notre vallée, qui paraît monotone à l’Européen, est enrichie du mouvement que lui communiquent les collines montérégiennes. Leur nom les rattache au Mont-Royal que Jacques Cartier baptisa. Nous les voyons, différentes selon que notre course nous entraîne : depuis Hochelaga, au moment de franchir le Saint-Laurent, depuis le vaste horizon que commande Saint-Sulpice, du tournant de Laprairie ou de la courbe du bassin de Chambly. Dans la brume matinale, elles gardent longtemps une douceur laiteuse, promesse d’un beau jour. Par vent d’est, quand l’atmosphère se purifie avant la pluie, ou dans les prenantes incrustations des soirs d’été, elles précisent leurs contours empourprés.

Que sont-elles ? Pourquoi ces roches dures, ramassées comme des pachydermes au repos dans la brousse, s’alignent-elles vers le sud ? Un manuel que j’ai vite épuisé, n’en dit rien. Les géologues sont naturellement plus précis. Ces « montagnes », comme on les appelle parce qu’elles paraissent élevées par rapport à la plaine, unie tout autour d’elles, sont des témoins au milieu du drift glaciaire, aplani par une mer aujourd’hui disparue. Interrogeons Marie-Victorin qui sait dégager de l’exactitude des choses les images que réclame Barrès :

« Au temps effroyablement lointain où l’humanité ne vivait encore que dans la pensée de Dieu, où notre vallée laurentienne était un bras de mer agité de tempêtes, une suite d’îlots escarpés émergeaient, comme d’immenses corbeilles de verdure, sur l’eau déserte et bleue.

« Les soulèvements de l’écorce ayant chassé les eaux océanes ne laissèrent au creux de la vallée que la collection des eaux de ruissellement, et les îlots apparurent alors sur le fond uni de la plaine alluviale comme une chaîne de collines détachées, à peu près en ligne droite, et traversant toute la vallée depuis le massif alléghanien jusqu’à l’île de Montréal. Ce sont : le Mont-Royal, le Saint-Bruno, la montagne de Belœil, Rougemont, Sainte-Thérèse, Saint-Pie, Yamaska et d’autres encore, dont l’ensemble forme ce que les géologues, habituellement moins heureux dans leurs désignations, ont appelé les « Montérégiennes ». Ce nom si bien sonnant mérite de passer de la langue scientifique à la langue littéraire, si tant est qu’il y ait lieu de faire cette distinction.

« Bubons volcaniques, bavures volcaniques marquant une ligne de faiblesse dans l’écorce de la vieille planète, les Montérégiennes ont résisté mieux que les argilites environnantes à l’inéluctable travail d’érosion qui remodèle sans cesse la face de la terre. Elles s’élèvent maintenant au-dessus de la grande plaine laurentienne, modestes d’altitude, mais dégagées de toutes parts et commandant d’immenses horizons.

« Le Mont-Royal et sa nécropole, les petits lacs clairs du Saint-Bruno, les prairies naturelles et les pinières du Rougemont, ont chacun leurs charmes particuliers, mais la montagne de Belœil semble avoir toujours été la favorite des poètes, des artistes et, en général, des amants de la nature. »




Barrès propose aussi des pèlerinages pour « dégager chez un jeune garçon ses dispositions chevaleresques et raisonnables, le détourner de ce qui est bas, l’orienter vers sa vérité, susciter en lui le sentiment d’un intérêt commun auquel chacun doit concourir, le préparer enfin à se comprendre comme un moment dans un développement, comme un instant d’une chose immortelle ». De cette idée, qu’il avait jetée dans un de ses carnets, Barrès a fait les Amitiés françaises, admirable manuel romancé, d’une simplicité de sommet. L’auteur conduit le jeune Philippe à Sion-Vaudémont, à Domrémy, à Lourdes. Il dégage, des traits du pays contemplé de quelque promontoire, une pensée en marche depuis le passé païen qui vient battre comme un flot d’histoire les roches où l’enfant se tient immobile, les yeux ouverts aux images qui l’assaillent, comme un souffle en pleine figure.

Combien nous gagnerions à placer à portée de notre main, pour les moments de doute, ce vade mecum d’un petit Français en quête d’une formation qui monte de sa terre. Peut-être nous inspirerait-il des pèlerinages sur notre propre sol, ou de simples courses vers des endroits plus chers à force d’être mieux connus, mieux interprétés, et dont nous ferions les Amitiés canadiennes. Nos étendues que menace l’ennui de l’uniformité, s’animeraient de régionalisme ; elles deviendraient le cœur de traditions plus intimes. Des centres se précisaient jadis : Montréal, Arthabaska, Saint-Hyacinthe, Saint-Jean. Autour d’un tribunal auprès duquel un juge consentait à résider, une aimable société prenait conscience de sa distinction, aimait la petite patrie dont des poètes disaient les beautés.

Le mot pèlerinage, au Canada français, évoque tout de suite Québec, notre lieu d’élection, Sainte-Anne de Beaupré, qui est comme la croix d’un long chapelet de villages anciens, et Carillon, aujourd’hui trop oublié d’un peuple qui s’attarde à la stérile amertume de ses défaites. Quel beau livre à faire sur ces trois noms ! Mais suivons Marie-Victorin sur l’un des Montérégiens, le mont Saint-Hilaire, ainsi qu’on s’est enfin décidé à l’appeler. Ce fut — le sait-on bien ? — un lieu de recueillement, au temps de Mgr de Forbin-Janson. On y avait construit une chapelle, vers laquelle se déroulait un chemin de croix. Il n’en reste plus que des ruines, quelque bois vieilli, de fortes chevilles rivées au temps, et « une belle floraison de lis tigrés, issus sans doute des bulbilles tombées des bouquets des pèlerins et qui, en juin, épanouissent leurs grandes fleurs orangées tout autour du rocher. » Ces fleurs, parfum d’une prière qu’aucun geste ne renouvelle plus !

Marie-Victorin se tient aussi debout sur le socle qu’il a cherché, comme le petit Philippe. Vers lui montent aussi des images et des voix, celles d’aujourd’hui et, plus lointaines, celles d’un passé païen que la croix et les lis absolvent et rachètent. La similitude est frappante entre les tableaux de Barrès et ceux du grand savant, missionnaire des écoles chrétiennes.

« On resterait ici longtemps ! On voudrait voir le soleil entrer, au matin, en possession de son domaine, voir la nuit venir par le même chemin et prendre sa revanche ! On se reporterait facilement au temps où toute cette plaine n’était qu’une seule masse houleuse de feuillages, parcourue, le long des rivières, par des troupes de barbares nus. On verrait les chapelets de canots iroquois descendre rapidement sur l’eau morte ; on verrait les beaux soldats du Roi de France, dans leurs barques pontées, monter vers le Lac Champlain, couleurs déployées. Sans doute, l’endroit où nous sommes était un poste d’observation, et pris par mon rêve, j’ai presque peur, en me retournant, de trouver debout sur le rocher quelque guerrier tatoué d’Onondaga appuyé sur son arc… !

Mais l’âge des Peaux-Rouges est révolu ; tournée, la page des contes barbares. La terre respire aux labours. Des gens sont venus du Perche, de l’Anjou, de la Normandie, de la Bretagne, de la Saintonge, de la France de l’ouest, des gens au langage clair, à l’âme tenace. S’adapteront-ils aux conditions que leur impose l’aventure conduite en un siècle où l’on pense coloniser avec une poignée d’hommes un monde cinquante fois plus grand que la France, où l’on rêve distraitement d’un empire que le Ciel eût créé. Les voici à l’œuvre. Sur le sol accueillant ils recommencent le geste de l’ancêtre, ils ouvrent notre sillon. Mais le propre de l’aventure est de n’avoir pas de bornes : elle devait les emporter plus loin dans la forêt, pour y subir l’inévitable choc du nombre et de la richesse. Fini, le beau rêve d’expansion. Les lis de France n’ont pas tenu sur l’immense drapeau. Repliés, ramenés aux limites de la Vallée où ils avaient installé leurs maisons de pierre, ces hommes ont du moins remporté dans leurs enfants la victoire de la fidélité :

« C’est la paix immense d’un beau pays béni de Dieu, où la terre est généreuse, le ciel clément, où l’homme ne se voit pas mais se devine pourtant. C’est lui qui achève de ruiner cette incomparable forêt dont la terre laurentienne, aux âges de sa jeunesse, couvrait sa nudité. C’est lui qui a jeté sur la glèbe ainsi mise à nu, ce réseau de clôtures, ce filet aux larges mailles qui la tient captive. Toute cette humanité épandue qui marche dans les champs, qui gîte sous les toits, semble d’ici tranquille, silencieuse, appliquée d’après un plan préconçu et supérieur, à tisser cette immense tapisserie pastorale. Et cependant nous savons bien — puisque nous y étrons il y a un instant à peine — que les passions éternelles y grouillent et s’y heurtent, que la haine y grimace, que l’amour y chante la divine chanson échappée au naufrage de l’Éden. Oui ! au cœur de ces maisons-joujoux qui rient sous le soleil, il y a toute la pullulation des sentiments et des chimères, des joies et des peines, des langueurs et des chagrins, des amours et des haines. Les bébés, nés d’hier, dorment dans les berceaux ; les vieillards qui mourront demain, tremblent dans leurs fauteuils à bras ; les enfants, le rire aux lèvres, explorent le pays inconnu de la vie, les jeunes gens vivent pour la joie de vivre, et demandent à vieillir ; les mères besognent au grand labeur de tendresse. Au milieu de ce chaos d’âmes diverses, de ces vies montantes et descendantes, les clochers se lèvent nombreux dans la plaine, orientent en haut, redressent les pensées des cœurs, drainent vers la paix des sanctuaires la vie supérieure des âmes. Ah ! les clochers ! Qu’ils sont beaux d’ici, et symboliques ! Qu’ils disent donc clair et franc, la foi splendide, la noblesse d’espérance et la grande sagesse du pays laurentien ! »

Comme le manuel est loin et large ouvert le livre de la nature ! On se récriera peut-être à l’accent poétique de l’homme de science ; mais cet élan est assez généreux pour que chacun y puise sa part d’inspiration. Pas un mot, d’ailleurs, qui ne corresponde à la réalité. Ceux qui du fameux « pain de sucre » ont regardé la plaine, revivent, dans l’évocation de Marie-Victorin, le spectacle qui les captiva un instant sans qu’ils y aient mis toujours la même curiosité. Désormais l’amour du pays a trouvé sa raison. Il naît de la connaissance qui se transforme en patriotisme. Tout s’éclaire. Quiconque a acquis ce sens du réel le garde. Je ne suis pas l’ennemi de la manifestation nationale qui, le vingt-quatre juin, promène sous les yeux de la foule notre gloire française, surtout depuis qu’on y fait passer un reflet d’art. Tout au plus y vois-je avec regret des gestes politiques et de la réclame. Mais ces allégories, c’est encore du manuel, du manuel illustré, ou des illustrations du manuel ; tandis que la leçon de la nature et du travail de l’homme, apprise et méditée sur place, chaque jour, chaque heure, s’infiltre dans l’âme et provoque une sympathie agissante, anime l’intelligence.

Cette manière d’enseigner la nation sous la forme d’une « géographie cordiale », suivant le mot de Georges Duhamel, a pour nous une importance capitale si l’on veut bien s’élever jusqu’à la philosophie de notre destinée. André Siegfried me disait combien il avait été frappé par « l’unité de l’Amérique », des deux Amériques. Le sud et le nord superposés, repliés l’un contre l’autre sur la charnière de l’Amérique centrale, se ressemblent étrangement : montagnes, plaines et glaces polaires. Le facteur géographique est donc le même. Rien de l’Europe. Le rayonnement, la pénétration d’un groupe plus fort que les autres, y joue sans difficulté. Les adaptations se font sournoisement, à la faveur du territoire.

Ainsi l’influence des États-Unis s’exerce sans que des accidents de climat ou la nature des lieux y mettent obstacle. Elle est plutôt commerciale en Amérique du Sud, où la lutte des civilisations s’accomplit entre l’élément espagnol et l’élément indien, celui-ci singulièrement ravivé. Mais l’Amérique du Nord est ouverte au rayonnement de New-York et de sa culture hâtive et hybride. Le commerce, la finance, puis la musique, les lettres, les habitudes, les façons de sentir, coulent librement comme un fluide le long des tranchées ouvertes. Je parlais de pénétration, n’est-ce pas un envahissement naturel ?

Voilà pourquoi notre problème synthétisé se ramène à cette proposition d’André Siegfried : « Somme toute, votre avenir dépendra du facteur historique et de sa puissance de réaction contre le facteur géographique. »

Est-ce la simplifier trop pour le plaisir bien français de poser la question que de la ramener à ces lignes simples ? Je ne le crois pas. C’est une vérité terrible dont les conséquences, déjà, sont évidentes. — C’est pourquoi, répliquai-je, nous devons connaître notre territoire, le marquer de notre empreinte, le poétiser de notre travail, le maintenir nôtre, fût-ce contre les courants naturels, afin d’y trouver un élément de résistance, une amitié canadienne, qui nous préserve et qui retienne notre patrimoine, malgré tout.

Raoul Blanchard a fait une expérience curieuse. Il a commencé ses randonnées au Canada par l’est de la province de Québec, la Gaspésie et la rive sud du Saint-Laurent. Pendant quelques années, il n’a guère dépassé Québec ni Montréal. Puis il a visité le reste du pays : le centre et l’ouest. Revenu de ce voyage, il me confiait : « Vous êtes différents des autres, et je m’en réjouis. C’est quand on arrive par les États-Unis ou par le Canada de l’ouest qu’on s’en rend compte. Ici, je retrouve vraiment quelque chose de français. Je n’en doute plus ». Facteur historique qui a résisté jusqu’ici dans son ensemble, par la terre façonnée, par des vestiges d’art que nous allons perdre à force de copier les autres.

Pour connaître et aimer ce territoire que nous avons formé, qui est nôtre encore, rien ne vaut pour nos esprits latins, comme d’en pénétrer, par l’observation constante, la beauté et les traditions. Le patriotisme du Français n’est pas fait d’autre chose que de connaissance et d’amour. J’écoutais un soir Tellier de Poncheville parler de son pays. Quel Canadien aurait mis autant de feu à décrire nos horizons ! Relisez les livres de voyage, fort en honneur en France depuis quelques années. Les Français parcourent toute la terre, l’Afrique, l’Europe, l’Amérique. Quelle joie, au retour, chez Dorgelès, Béraud, Bonnard ou Paul Morand ! Que dire de Plaisir de France, de Lucien Romier ? Si je n’avais déjà surchargé ces pages de citations, que n’y cueillerais-je, sur la terre, les routes, le pain, le vin, les femmes de France ? Un Allemand, Curtius, attribue ce patriotisme à l’école française, où les petits acquièrent un merveilleux qui ne les laissera plus.

Mieux encore ! Le Français a l’habitude de sentir sa terre natale à ce point qu’il nous applique sans effort sa manière lorsqu’il atteint chez nous. On lira plus loin un discours de René Bazin qui le montre bien ; j’en trouve une autre preuve dans une page de Louis Gillet sur Québec :

« Mars c’est à Québec surtout que vous retrouverez la physionomie française. Une vieille petite ville grimpante, une série de raidillons escaladant une falaise, et que domine un château, c’est un type de ville entièrement étranger aux États-Unis, qui ne connaissent que la ville plate, sans saillie du terrain, le damier des maisons étalé dans une plaine ; au contraire, c’est le type le plus commun chez nous ; qui se promène à Québec, pourrait se croire, par moments, à Poitiers ou à Angoulême. Bien entendu, au lieu d’un de nos faibles coteaux de l’ouest, vous avez ici un rocher, un contrefort de vraie montagne, et au heu d’une de nos petites aimables rivières, c’est ce puissant St-Laurent, vigoureux comme un bras de mer, se frayant passage à travers la chaîne des Laurentides ; mais dans l’ensemble, c’est bien la même ville d’allure militaire, un poste défendant un passage, une ville de ces temps où le premier des besoins était la sécurité. Là encore, les monuments sont rares et ne sont guère magnifiques. Le Canada n’est pas le Pérou : c’est un pays de bâcherons et de laboureurs, où la bourgeoisie même est le produit du travail, et c’est en quoi la nouvelle France ressemble le plus à l’ancienne : si bien qu’aujourd’hui encore, c’est peut-être là-bas qu’on retrouve le plus clairement, non pas l’image de cette ancienne France, mais sa réalité.

« Oui, un vieux toit de tuiles, la fierté d’un comble à la Mansart, comme celui du séminaire, de longs couloir austères, d’une gravité ecclésiastique, éclairés par des jours rares et parcimonieux, qui disposent à la sévérité morale, à la vie intérieure ; parfois un écusson, un mascaron, un motif fleuri souriant sur une vieille porte ; un simple nom de rue, comme celui de la Claire-Fontaine ; des villages, surtout, des chapelets de villages alignés le long des rivières, avec leurs humbles églises et leurs petits clochers, qui mettent une âme dans ces campagnes ; ces villages aux trottoirs de bois, ces villages qui portent les noms de Longueuil, de Sorel, de Gaspé, de St-Ours, de Contrecœur, de Ste-Anne, de Grondines, de Varennes, de l’Espinaye, de l’Ange-Gardien, de Rivière-du-Loup, tout cela compose là-bas une poésie française ; même les paysages ont quelque chose de champêtre, la nature y a pris une physionomie domestique ; l’homme à force de travail, l’a formée à sa ressemblance, et cette ressemblance est celle de nos contrées. Il y a un air de famille répandu sur les choses, qui fait que nulle part on ne s’y sent étranger. Cette nature lointaine est devenue hospitalière. C’est un double de chez nous, non pas à la façon de ces villes des États-Unis qui s’affublent des noms illustres d’Utique ou de Syracuse ; non, c’est quelque chose de bien plus réel et de bien plus profond. On dit qu’on emporte la patrie à la semelle de ses souliers. Ces Français de jadis, en transplantant là-bas leurs vertus, leur courage, leur patience, en défrichant et en remuant cette nouvelle terre, en l’épousant et en la rendant féconde, en ont fait un morceau de France. »




De l’ordre, Barrès dit à son tour, obéissant au besoin de logique et de beauté qui sollicite l’âme d’un Français : « Il s’agissait de vivre en Lorraine, j’ai donné à ces espaces, à ces images, un sens et un ordre. » Ce fut toute son ambition. Suivons-le jusque sur les sommets où se découvre l’horizon d’un pèlerinage suprême.

Il y a dans ce « il s’agissait de vivre en Lorraine » l’aveu de l’acceptation du destin, un renoncement de l’intellectuel devant des limites précises qui sont une captivité. Barrès avait sans doute rêvé « sous l’œil des barbares » d’un avenir plus libre, de l’audacieux succès où l’eût conduit le culte du moi, cette reprise de l’individualisme romantique au sein des réactions naturalistes. Il eût exalté sa vie. Au lieu de cela, il se courbe sous la loi de la terre et des morts qu’il a saisie au fond de sa méditation éperdue. Encore là, il hésite. Il craint de n’aimer qu’avec son cerveau une terre qu’il aurait élue de raison. Il se croit un déraciné plongé dans le néant de l’idée, qui « intellectualise ». Il s’interroge sur l’amour exclusif que désormais il réserve à sa petite patrie. Il aperçoit quelques nuages. Il redoute de n’être qu’un captif de sa volonté, d’avoir châtré sa vie à la comprimer ainsi dans les murs d’une prison. Il écrit ces mots terribles : « C’est ma patrie et j’y suis étranger ; la fleur s’étonne du tronc rude, mais elle passe, il demeure. » Ce n’est qu’un instant. La Lorraine est plus forte que l’ennui du poète : « Il ne faut point en rester à exprimer des sentiments faibles, douloureux et mélancoliques, il faut trouver la source bouillante d’enthousiasme. »

C’est la Lorraine qui le console et l’aide à se ressaisir. Il quitte son cabinet où flotte le doute ; et sitôt qu’il s’engage dans la campagne, il se sent transformé comme s’il recevait en pleine figure l’afflux de son innéité : « L’air doux me baigne, l’horizon rafraîchit mes yeux ; de tout mon corps je me conforme à ma Lorraine. Je cesse de penser ; je suis maintenant une plante lorraine, heureux, joyeux, intéressé par tous mes sens. »

Il a choisi sa patrie. De là, il se résout. Il veut poétiser la Lorraine morne, aux ondulations d’une désolante nudité. Il s’emploie à en trouver le secret, à lui arracher les intimes raisons que l’on a de l’aimer, à révéler son charme. Il sait qu’en agissant ainsi, il sert sa grande patrie, la France, qui d’abord veut être aimée. « Je dois hausser l’âme lorraine. Je dois mettre ces jeunes gens dans un état d’exaltation, dans une haute idée de leur pays qui deviendra, avec l’occasion, le principe de grandes actions lorraines. »

Et voici comment, dans ses Cahiers, il exhale un chant d’amour : « Comme un fruit parvenu à sa maturité retombe dans le sein de la terre dont il est sorti, il faut que tout mon esprit enrichisse la terre lorraine. En Lorraine j’ai pris et ma vie et mon âme, mon premier jour et tous mes jours, elle a fait mon regard et puis l’a dirigé ; chez elle rien ne m’est indocile, cependant elle me gouverne et je veux, comme elle le veut, formuler sa discipline. Mon intelligence pourrait s’intéresser ailleurs qu’en Lorraine, mais mon cœur y demeure tout. Je ne saurais longtemps vagabonder d’esprit, je me replie sur la Lorraine pour être en paix avec mon cœur. »

Il a élu sa patrie, choisi de s’y conformer et de la servir. Est-il nécessaire que nous entendions à notre tour ce conseil, que nous suivions son exemple ? Nous restons fidèles au passé qui n’est plus en nous et dont les richesses seraient, si elles étaient reprises et exploitées — avec quelle acuité nous le sentons parfois — notre salut. Il n’importe. Les tristesses ne manquent pas non plus autour de nous : celles que nous nous forgeons, celles qui se lèvent trop souvent d’un milieu rétréci de satisfaction. Apprenons à « rejeter les copeaux de la journée », à porter, dans le contrat que nous ferons avec la nation, ce que Maurras appelle « la clause de l’espérance ». Le bon peuple n’a cure de ces subtilités. Il obéit à la chair et s’inquiète peu de la pensée. Quelques jeux d’ordre patriotique raniment sa foi qui est tenace au point de ne pas s’interroger. Pour vivre et résister, il lui suffit de la haine sourde que couvent les mots d’entente ou de fair play et qui couvrent les hypocrisies politiques. Il s’ennuie bien un peu, sa vie se décolore. Au contact absorbant du foyer anglo-saxon où il est plongé comme une braise, il prend, sans le savoir, des attitudes comiques. Il subit le danger lentement, sans se rendre compte qu’il le subit. Mais enfin il a pour lui la chair encore, si l’esprit risque de l’abandonner.

C’est à l’élite de reprendre l’esprit à son compte. Qu’elle accepte la tâche, même si elle lui paraît comporter l’abandon d’orgueilleuses intimités. Certes, il serait plus beau, ou plus consolant, de s’abandonner aux seuls chants de la France, de vivre dans l’isolement superbe d’une civilisation retrouvée, de périr en artiste, mais le chemin qui conduit à ce rêve, d’ailleurs impossible, dévie de la patrie que Dieu nous a donnée. Rien n’est désespéré encore. Le penseur doit s’attacher à réintégrer dans le contrat de la nation « la clause de l’espérance. » Comme Barrès, il doit accepter une mission qui exalte notre terre. Son rôle est de replacer la grande, l’universelle chanson française, dans nos forêts canadiennes. La vie est à ce prix. Qu’il s’applique à la faire renaître comme, dans nos longs hivers, on voit refleurir les arbres.