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Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. 182-190).


CHAPITRE XIX.

LES PAYSANS.


Le roi s’éveilla de bon matin. Un rat tout trempé s’était glissé dans le lit pendant la nuit. Il avait trouvé le nid chaud et s’était pelotonné sur la poitrine de l’enfant.

Le roi fit un mouvement et le rat détala.

— Pauvre hôte, dit le roi en souriant, pourquoi te fais-je peur ? Ne suis-je pas aussi misérable que toi ? J’aurais honte de te faire du mal, pauvre être sans défense ; ne suis-je pas sans défense moi-même ? Je te sais gré, au contraire, de l’heureux présage que tu m’annonces. Un roi qui sert de nid aux rats ne doit pas s’attendre à de plus grandes infortunes ; je puis espérer maintenant un sort meilleur ; car je ne saurais tomber plus bas.

Il se leva et sortit de l’étable. Tout à coup il entendit des voix d’enfants. La porte de la grange s’ouvrit et livra passage à deux petites filles qui causaient avec animation. À sa vue, elles cessèrent de parler et de rire. Elles s’arrêtèrent, regardèrent, tout intriguées, marmottèrent quelques syllabes, approchèrent, puis s’arrêtèrent encore, les yeux grands ouverts.

Peu à peu elles se sentirent enhardies et se communiquèrent leurs impressions avec plus d’assurance.

— Il a l’air tout mignon, dit l’une.

— Quels beaux cheveux ! dit l’autre.

— Oui, mais quel affreux costume !

— On dirait qu’il est mort de faim.

Elles firent un pas, deux pas en avant, regardant craintivement autour d’elles, les yeux toujours attachés sur le roi, qu’elles examinaient en tous sens et toisaient de haut en bas, comme si elles eussent eu affaire à quelque animal d’une espèce inconnue ; mais elles étaient circonspectes, elles ne risquaient qu’un pas après l’autre, car il se pouvait que cet animal fût méchant et qu’il lui prît envie de mordre. À force d’avancer, elles finirent par se trouver devant lui. Alors elles se tinrent par la main pour être plus sûres d’être deux, et elles le regardèrent fixement de leurs yeux innocents. Puis la plus grande prit son courage à deux mains, et d’une voix un peu tremblante, elle lui demanda avec douceur :

— Qui es-tu, petit ?

— Je suis le roi !

Cette réponse articulée gravement parut les intimider.

Elles se consultèrent du regard et demeurèrent muettes. Pourtant, un instant après, la plus petite céda à la curiosité :

— Le roi ! Quel roi ?

— Le roi d’Angleterre !

Les enfants s’interrogèrent de nouveau d’un clin d’œil, regardèrent l’inconnu, le regardèrent encore, étonnées, perplexes.

— As-tu entendu, Marguerite ? Il dit qu’il est le roi. Est-ce vrai ça ?

— Pourquoi ne serait-ce pas vrai, Priny ? Tu crois donc qu’il ment ? Car, vois-tu, Priny, s’il ne dit pas la vérité, c’est qu’il ment. Ça ne se peut pas autrement. Tout ce qui n’est pas vrai est un mensonge, tu le sais bien.

L’argument était naïf, mais péremptoire. Priny s’en contenta. Elle reporta ses yeux sur l’étranger, puis elle lui dit avec décision :

— Eh bien, si tu me dis que tu es le roi, mais le vrai roi, là, je te croirai.

— Je suis le vrai roi.

Ce premier point admis et la royauté désormais hors de conteste, les petites filles lui demandèrent comment il se faisait qu’il était là, et pourquoi il était si mal habillé, et où il allait, et cent autres ohoses.

Pour la première fois, le roi se trouvait en présence d’êtres humains à qui il pouvait parler sans avoir à craindre d’être bafoué, rudoyé ou traité de menteur.

Il conta tout au long son histoire, n’oubliant aucun détail, et si sincèrement ému lui-même qu’il ne sentait plus l’horrible faim qui le dévorait.

Les petites filles l’écoutèrent avec recueillement et témoignèrent par leurs gestes et leurs regards combien elles sympathisaient avec lui. Mais lorsqu’il arriva au récit de ses derniers malheurs, lorsqu’elles apprirent qu’il était resté depuis la veille sans manger, elles l’entraînèrent, en courant à toutes jambes, vers la ferme, et crièrent qu’elles allaient lui donner un bon déjeuner.

Le roi avait les larmes aux yeux de contentement.

— Quand j’aurai pris possession de mon trône, se dit-il, je ferai une loi qui obligera tout le monde à aimer les petits enfants ; je me rappellerai toujours que les enfants ont eu confiance en moi, qu’ils m’ont reçu amicalement dans mes jours de misère ; tandis que ceux qui sont plus âgés qu’eux et se croient plus sages m’ont raillé et ont mis en doute ma royale parole.

La mère des enfants accueillit le roi avec bonté, et se montra fort compatissante. Elle fut profondément touchée de son dénûment et de son apparente déraison. Elle était veuve et pauvre, et elle avait trop souffert elle-même pour n’être point sensible aux maux d’autrui. Elle crut que l’enfant atteint de démence avait échappé à la surveillance de ses gardiens ou de ses parents. Aussi tâcha-t-elle de savoir d’où il venait, afin de pouvoir prendre des mesures pour le ramener chez lui. Mais elle eut beau le questionner sur les villes et les villages de l’endroit où il habitait, ce fut peine perdue : le visage étonné de l’enfant et les réponses qu’il faisait attestaient combien il était étranger à ce qu’elle lui demandait. Tout ce qu’il disait avait trait à la cour, et quand il en parlait avec un air simple et sérieux, il mentionnait fréquemment le nom du feu roi, « son père » ; en dehors de cela, il ne pouvait fournir aucun renseignement et baissait la tête.

La femme était très embarrassée ; elle voulut en avoir le cœur net. Tandis qu’elle préparait son repas, elle se dit, tout en n’ayant l’air de rien, qu’elle prendrait bien le petit fou par un endroit et le forcerait de confesser son secret.

Elle lui parla du bétail, et n’obtint pas de réponse. Des moutons : même résultat. Elle l’avait soupçonné d’être un de ces petits bergers qui abandonnent leur maître, on ne sait pas toujours pourquoi ; elle fut bien contrainte de s’avouer qu’elle s’était trompée.

Alors elle parla de moulins, de tisserands, de chaudronniers, de forgerons, de gens de toute profession et de tout métier, de Bedlam, de prisons, de maisons de refuge. Peine inutile.

Elle n’en savait pas plus long au bout d’une heure d’interrogatoire. Elle y eût sans doute renoncé, s’il ne lui était venu à l’esprit qu’elle ne lui avait rien demandé de ce qui touche au ménage. C’était peut-être là la vraie piste. Elle la suivit. L’insuccès fut aussi complet qu’auparavant.

Elle entama adroitement la question du balayage : à peine savait-il le nom du balai. Elle passa au chauffage : il n’entendait rien à faire le feu. Elle se rabattit sur le brossage : il n’avait jamais touché une brosse. Elle insista sur le lessivage : il n’avait jamais vu de linge sale, et il eût rougi d’apprendre qu’on lavait le sien, car ce qu’il ne portait plus revenait de droit à ses gens de service.

La bonne femme était au désespoir. Il ne lui restait plus que la question de la cuisine. À son grand étonnement et à sa grande joie, le visage du roi s’éclaira tout à coup. Enfin elle avait touché juste. Elle le croyait du moins. Et elle était toute fière d’avoir si habilement manœuvré, puisqu’il donnait tête baissée dans le piège.

Elle put, dès ce moment, accorder du répit à sa langue. Le roi, inspiré sans doute par les tiraillements de la faim et par le fumet appétissant qui s’exhalait des poêlons et des casseroles, s’était lancé à corps perdu dans une savante dissertation sur la préparation des plats fins, et sur le choix et l’ordre des services. Il parlait avec tant de volubilité, de conviction, d’éloquence, que la brave femme se disait :

— C’est bien ça, il est marmiton.

Il s’étendit longuement sur la confection du menu, qu’il discuta avec tant de sérieux et de conviction que la brave femme se demandait :

— Bon Dieu ! Où a-t-il appris tous ces noms de plats qu’on ne voit que sur la table des riches et des grands ? Ah ! je comprends ; le pauvre porte-guenillon aura servi au palais même, avant l’accident qui lui a détraqué la tête. Oui, oui, j’y suis : c’est dans la cuisine du roi qu’il aura été gâte-sauce.

Alors elle eut l’idée de le mettre à l’épreuve. Elle le pria de surveiller un moment le pot-au-feu, en l’autorisant à faire comme il voudrait et, si l’envie lui prenait, à ajouter un plat ou deux de sa façon. Puis elle sortit de la pièce, en faisant signe aux petites filles de la suivre.

Une fois seul, le roi se dit :

— Ce n’est pas la première fois que pareille aventure arrive à un roi d’Angleterre, si j’ai bonne mémoire. Je ne saurais compromettre ma dignité en suivant l’exemple d’Alfred le Grand. Mais je tâcherai de faire mieux que lui, car l’histoire rapporte qu’il laissa brûler les gâteaux.

L’intention était bonne, mais il y avait à la réaliser. Or, le roi Édouard, comme le roi Alfred, s’abîma si complètement dans de longues et profondes réflexions qu’il aboutit à la même calamité que son illustre prédécesseur : il laissa brûler la soupe.

Fort heureusement la femme rentra à temps pour sauver son déjeuner. Elle prit le roi au collet et le secoua rudement en l’arrachant à sa rêverie. Mais quand elle le vit combien il était confus et triste de s’être oublié, elle regretta sa vivacité, s’adoucit tout d’un coup et redevint pour lui bienveillante et affectueuse comme elle l’avait été tout d’abord.

L’enfant mangea de bon cœur. L’appétit lui fit trouver les plats délicieux. Il était tout ragaillardi.

Le repas eut cela de caractéristique que de part et d’autre on se faisait des concessions sans qu’on s’en doutât. La bonne femme avait eu la pensée de traiter le petit vagabond comme elle avait coutume de faire pour ceux de son espèce, ou comme elle eût fait pour un chien à qui l’on jette un os dans un coin. Mais elle se reprochait de l’avoir rudoyé peut-être injustement pour sa maladresse. Elle avait voulu réparer ce mouvement de brusquerie en lui permettant de s’asseoir à la table commune et de manger avec elle et ses enfants, sur le pied de l’égalité.

Le roi, de son côté, se repentait de n’avoir pas tenu sa promesse, après les marques d’égard qu’il avait reçues de ces pauvres gens. Aussi voulut-il leur accorder une compensation en s’abaissant gracieusement à leur niveau : au lieu d’inviter la femme et ses enfants à se tenir debout derrière lui et à le servir tandis qu’il mangerait seul, comme l’eussent exigé les privilèges de sa naissance, il leur fit signe avec bonté de prendre place à côté de lui.

La brave femme se sentait heureuse du bien qu’elle faisait en ne repoussant point le petit mendiant ; le roi se trouvait ravi de la faveur qu’il octroyait à une humble paysanne.

Le déjeuner achevé, la femme commanda au roi de laver la vaisselle. Il ne s’attendait guère à cette injonction qui lui parut presque une insulte, et son premier mouvement fut de se révolter avec indignation. Toutefois il se dit que si Alfred le Grand avait surveillé les gâteaux, il était fort probable que l’illustre roi des Anglo-Saxons avait, le cas échéant, lavé les plats et les assiettes, par conséquent le roi d’Angleterre ne dérogeait point.

Il se mit donc à l’œuvre, et s’acquitta de sa besogne aussi mal que possible. Il s’était imaginé, à première vue, que c’était chose facile de rincer des verres et de promener un torchon sur des assiettes. Il put se convaincre, à l’expérience, que rien ne se fait sans pratique. Aussi risqua-t-il de tout casser. Il finit néanmoins par s’en tirer sans accident.

Il aurait voulu prendre congé de la brave femme, la remercier et se remettre en route. Il vit qu’il ne payerait point son écot à si bon compte. Elle le chargea de quelques petits détails du ménage, qu’il voulut bien accepter de faire et qu’il mena à peu près à bonne fin. Elle lui fit alors peler des pommes avec les petites filles ; il s’y prit si gauchement qu’elle lui dit de cesser et lui donna un couteau à repasser. Puis elle lui fit carder de la laine.

Il se dit qu’il avait laissé bien loin derrière lui le roi Alfred, qu’il avait fait preuve d’un héroïsme beaucoup plus grand que son illustre ancêtre, et que ce qu’il venait de faire suffisait à remplir le volume où quelque grand poète de la cour raconterait aux enfants de tous les âges présents et futurs les prouesses domestiques et culinaires du roi Édouard. La bonne femme lui parut dépasser la mesure, et il se promit de ne pas aller plus loin. À peine le repas de midi terminé, quand on lui donna un panier plein de petits chats à jeter dans la rivière, il refusa. Je veux dire qu’il se disposait à refuser, après avoir décidé qu’il était en droit de tirer l’échelle. Un roi a bien autre chose à faire que de noyer des chats. C’était ce qu’il se disait lorsqu’une apparition tout imprévue changea brusquement le cours de ses idées.

Au détour du chemin, il venait d’apercevoir John Canty, déguisé en porte-balle, et Hugo.

Cette découverte le glaça d’effroi. Heureusement il avait vu les deux gredins se diriger vers la ferme, avant d’avoir été remarqué par eux.

Il revint donc sur sa première résolution : il ne refusa pas d’aller noyer les chats. Il prit, au contraire, le panier avec une feinte indifférence et sortit sans dire mot.

Il y avait dans une contre-allée un pavillon où l’on remisait le bois. Il y déposa les pauvres petites bêtes.

Puis il pendit ses jambes à son cou.