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Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. 168-181).


CHAPITRE XVIII.

LES VAGABONDS.


Il faisait à peine jour quand les vagabonds sortirent de la grange et se mirent en marche. Le ciel était couvert. On eut dit qu’il pesait sur les têtes. Le sol visqueux glissait sous les pieds ; l’air froid et pénétrant faisait frissonner. La gaieté de la veille avait disparu. Quelques-uns étaient sombres et silencieux ; d’autres nerveux et irritables. Personne n’avait envie de rire. Tous mouraient de soif.

L’Hérissé avait confié Jack à Hugo. Il avait donné à celui-ci quelques instructions brèves et sèches. Quant à John Canty, il lui avait commandé de se tenir à distance et de ne point s’occuper de l’enfant. Du reste, Hugo avait pour consigne de ne pas rudoyer le pauvre petit.

Cependant le temps devint plus doux, les nuages commencèrent à se dissiper. Dès qu’on cessa de grelotter, le courage se remonta. Petit à petit, les visages rayonnèrent. Bientôt les quolibets allèrent leur train. Malheur aux passants : les insultes et les injures pleuvaient sur eux. La pègre tenait le haut du chemin et n’entendait pas raillerie sur ses droits d’occupant. Elle voulait jouir largement de la vie en plein air. D’ailleurs, on s’empressait de lui faire place ; du plus loin qu’on l’apercevait, on fuyait avec terreur, car on savait d’avance qu’elle ne menaçait point en vain. Aussi les gueux payaient-ils d’insolence, certains de ne point trouver de réplique. Ils arrachaient le linge qui séchait sur les haies, et l’emportaient sous les yeux mêmes des gens épouvantés. Personne ne s’avisait de protester, et l’on se trouvait fort heureux qu’ils n’eussent pas emporté les haies aussi.

Ils arrivèrent ainsi à une petite ferme qu’ils prirent d’assaut et s’y installèrent en maîtres. Le fermier, tremblant de tous ses membres, baissa la tête sous leurs clameurs et leurs menaces. La certitude de l’impunité ne laissa bientôt plus de frein à leur hardiesse, ils obligèrent le pauvre diable ahuri à mettre à sac son garde-manger pour leur faire un déjeuner de Falstaff. Ils bâfrèrent et goinfrèrent, mangeant des deux mains à la fois. Ils jetaient les os et les trognons à la tête du fermier et de ses fils, applaudissant aux contorsions que faisaient les malheureux pour esquiver un mauvais coup, et s’esclaffant à chaque fois que le projectile avait touché juste. Une des filles de service voulut riposter. Ils s’emparèrent d’elle et lui graissèrent les cheveux de beurre. Quand ils s’en allèrent enfin, ils jurèrent avec force menaces qu’ils reviendraient et brûleraient la ferme et ses gens, si jamais un mot de leur passage en cet endroit arrivait aux oreilles des autorités.

Vers midi, après une longue et rude étape, ils firent halte derrière une haie, à l’entrée d’un grand village. L’Hérissé leur accorda une heure de repos ; aussitôt ils se séparèrent. Afin de donner le change sur la réalité de leurs métiers d’emprunt, ils firent leur entrée dans le village de plusieurs côtés à la fois.

Hugo avait l’œil sur Jack. Pour plus de sûreté, il l’emmena avec lui. Ils errèrent assez longtemps à l’aventure. Hugo était en quête de quelque coup à faire ; mais le temps marchait, et il risquait de revenir bredouille.

— Rien à tondre ici, dit-il avec humeur ; c’est la tête d’un chauve que ce village, on n’y prend rien aux cheveux. Il ne nous reste plus qu’à mendier, mon petit.

— Mendier ! s’écria le roi avec indignation. C’est votre métier à vous, soit. Mais que je tende la main, moi !

— Et pourquoi ne mendierais-tu point ? s’exclama Hugo en attachant sur l’enfant un regard étonné. Ah, ça ! tu es donc fait d’une autre pâte que le reste de la pègre ?

— Je ne vous comprends pas.

— Ah ! tu ne me comprends pas ! Tu vas me faire accroire, je parie, que tu n’as pas fait le gueux de l’ostière[1] et mendié toute ta vie dans les rues de Londres.

— Moi ? Idiot !

— Tu n’es pas flatteur, momaque, et tu n’emmielles pas tes paroles. Ton père prétend que tu mendies et que c’est tout ce que tu sais. Tu ne vas pas dire que ton père ment, je suppose. À moins que tu n’aies aussi ce toupet-là.

— Vous parlez, je crois, de l’homme qui se dit mon père. Sachez-le, cet homme est un imposteur. Il ment ignoblement.

— Tarare ! Ce n’est pas à un vieux singe comme moi qu’on apprend à faire des grimaces, mon petit. Sois fou pour les autres, si ça t’amuse, mais ne me prends pas pour un gobet, Prends garde que John Hobbs ne t’allonge les oches[2], si je lui conte ce que tu dis de lui.

— C’est inutile. Je le lui ai dit moi-même.

— Voire[3]. J’aime assez ta crânerie, mais de ta cervelle je ne donnerais pas un farthing. Bastonnades et étrivières ne sont point choses si rares en notre vie des grands chemins, pour que tu aies besoin d’aller au-devant sans te faire prier. Adonc, pourquoi me truffer[4] ? Ton père est ton père, et c’est lui que je crois. Je ne dis pas qu’il n’est pas capable de mentir, je ne dis pas qu’il ne mentirait pas s’il le fallait ; c’est chose accoutumée et nécessaire chez nous ; mais dans l’espèce, comme dit le shériff, il ne saurait y avoir profit à ce jeu. Mentir sans aubaine, ce n’est point déduit[5] d’homme sage. Donc, trêve là-dessus. Aussi bien, puisqu’il ne t’en chaut, nous ne mendierons point. Veux-tu faire la picorée dans les cuisines, cueillir des poulets à la broche ?

Le roi frappa du pied avec impatience.

— Assez ! dit-il, ce langage sans vergogne me lasse et m’écœure !

Hugo voulut être calme jusqu’au bout :

— Eh bien, écoute, compaing, fit-il ; tu ne veux pas mendier, tu ne veux pas voler, soit. Mais il y a une chose que tu vas faire, je te le promets. Je mendierai, moi. Tu vas faire l’appeau pour attirer les sinves[6]. Allons, ouvre tes vitres[7], et gare à tes os si tu ne marches pas droit.

Le roi allait répliquer avec hauteur et mépris, mais Hugo le prévint :

Mange ta langue[8] ; voici une hirondelle[9], Suis-moi, je vais tomber du haut-mal. Quand le sinve accourra, tu te mettras à gémir, tu tomberas à genoux, tu verseras toutes les larmes de ton corps, tu cracheras les cent mille diables de misère que tu as dans le ventre, tu diras : « Ayez à mercy mon pauvre frère affligé et moi, messire ; nous sommes abandonnés de toute la terre, messire ; ô, par le saint nom du Seigneur, jetez un regard pitoyable sur de pauvres malades, sans asile et sans pain ; la charité, mon bon maître ; daignez prendre un penny sur votre abondance et votre richesse, mon gracieux seigneur, afin de réconforter un misérable éprouvé de Dieu et près de mourir à vos pieds ! »… Aie bien soin de prendre un air et un ton lamentables, et ne lâche point le sinve, sinon tu m’en diras des nouvelles.

Hugo n’avait pas attendu la réponse : il se roulait à terre dans d’affreuses convulsions, la bouche écumante, les yeux sortant de leurs orbites, les membres tantôt tressaillants, tantôt hideusement contractés.

L’étranger s’était approché avec émotion. Le faux épileptique avait poussé un cri déchirant, des sons étranglés s’échappaient de sa gorge, il se vautrait dans la boue, jetant les bras et les jambes en tous sens, et donnant tous les signes de l’agonie.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria l’étranger éperdu, le cœur brisé par la compassion. Ah ! le pauvre homme ! le pauvre homme ! Quelle horrible souffrance ! Venez, que je vous aide !

— Merci, noble seigneur, merci. Dieu vous le rende ! Mais ne me touchez pas, de grâce ! On ne saurait me causer plus cruelle torture, quand ces accès me prennent. Mon petit frère que voilà vous dira, mylord, toutes mes angoisses, quand je me trouve ainsi hors d’état de travailler. Un penny, mon prince, rien qu’un petit penny pour acheter un peu de pain ; un penny… Dieu vous le rendra…

— Tenez, pauvre homme, voici trois pence au lieu d’un penny !

L’étranger, tout saisi d’affliction, fouilla vivement dans ses poches et en tira plusieurs pièces de monnaie.

— Tiens, pauvre petit, dit-il, prends tout ceci, et que Dieu vous ait en sa sainte garde. Viens ici, aide-moi, je vous ramènerai chez vous ; ton malheureux frère…

— Ce n’est pas mon frère, dit froidement le roi sans bouger de place.

— Tu dis que ce n’est pas ton frère ?

— Ne l’écoutez pas, messire, balbutia l’épileptique qui faisait semblant de perdre connaissance, ne le croyez pas, monseigneur ; il est si mauvais pour moi, il me renie ; pourtant j’ai un pied dans la tombe.

— Oui, c’est infâme, s’écria l’étranger indigné. Je ne me serais point attendu à cette dureté de cœur à ton âge. Tu devrais avoir honte… Tu vois bien qu’il n’est pas en état de mouvoir pied ni bras. Pourquoi dis-tu qu’il n’est pas ton frère ?

— C’est un mendiant, un voleur. Il a pris votre argent et votre bourse aussi. Si vous voulez faire un miracle, donnez-lui un bon coup de bâton sur les épaules et la Providence se chargera du reste.

Hugo n’attendit pas le miracle. Il avait pendu ses jambes à son cou, et filait comme le vent, sentant l’étranger charitable sur ses talons et criant à pleins poumons pour donner l’alarme.

Le roi, de son côté, rendant grâces au ciel, fuyait dans la direction opposée, regardant de temps à autre derrière lui, mais n’osant point s’arrêter avant de se savoir en lieu sûr. Il prit le premier chemin venu et eut bientôt perdu de vue le village. Pourtant il ne cessa point de courir pendant plusieurs heures. Lorsqu’il fut bien certain que personne ne le poursuivait, sa frayeur se dissipa petit à petit, et un immense sentiment de bonheur envahit tout son être.

Cependant son estomac criait la faim, ses jambes refusaient d’aller plus loin. Il s’arrêta à la porte d’une ferme. Il voulut donner des explications. On ne lui laissa pas le temps de parler. Les valets le chassèrent grossièrement. Il avait oublié qu’il était en haillons.

Les membres harassés, les pieds en sang, il continua sa route. Son visage était pourpre d’indignation.

— Je ne me mettrai plus dans le cas de subir leurs affronts, se dit-il.

La faim l’emporta sur la fierté. À la tombée du soir, il se risqua timidement à s’arrêter à une autre ferme. Cette fois, le résultat fut pire encore. On l’accabla d’injures et on le menaça de le faire emprisonner comme vagabond, s’il ne passait pas son chemin.

La nuit arriva. Il était glacé, exténué ; il avait de grosses ampoules à la plante des pieds et n’avançait plus que péniblement. Il n’osa point s’asseoir, ni prendre haleine, car le froid l’envahissait aussitôt et lui paralysait tout le corps. À mesure qu’il s’engageait plus avant dans les ténèbres profondes et dans la vaste solitude, il éprouvait des sensations qu’il n’avait jamais eues, il découvrait des choses qu’il n’avait jamais connues. Par moments il entendait des voix qui approchaient, semblaient éclater tout à côté de lui, puis s’éloignaient dans le silence. Chose étrange, ces voix, quoique distinctes, n’appartenaient à personne, car il n’apercevait, ni à proximité ni au loin, aucun être animé ; seulement il croyait voir comme des apparitions informes qui passaient soudainement et disparaissaient aussitôt. Étaient-ce des spectres, des esprits ? Il n’eût osé l’affirmer, mais il le craignait, et il avait peur, et il frissonnait. Parfois il entrevoyait une lueur vacillante, mais si loin, si loin, qu’elle avait l’air de venir d’un autre monde. Parfois encore il percevait le son produit par les clochettes que portaient au cou les moutons ou les agneaux, mais ce son était vague, éloigné, indistinct. L’air était rempli de sourds beuglements qui se mouraient dans la nuit et la rendaient encore plus sinistre. De temps à autre, les hurlements d’un chien planaient sur l’immensité de la nature ensevelie dans le sommeil et se mariaient aux bruits confus de la forêt et de la plaine. Mais tous ces bruits venaient du bout de l’horizon. Aussi le pauvre petit roi se croyait-il dans un pays maudit, désolé, abandonné par les humains, et il se disait que, dans ce désert sans fin, il ne trouverait ni secours, ni aliments.

Il allait devant lui, trébuchant à chaque pas, mourant de frayeur à chaque sensation nouvelle, poussé par le besoin, et sentant ses genoux fléchir, son cœur se serrer d’épouvante, toutes les fois qu’une feuille morte tombait d’un arbre, ou que le vent, entrechoquant les branches, imitait l’intonation lugubre de gens qui s’interrogent tout bas.

Tout à coup il vit briller la lumière roussâtre d’une lanterne. Il se recula avec terreur et se dissimula dans l’ombre. Puis il attendit.

La lanterne se trouvait près de la porte ouverte d’une grange. Le roi demeura quelque temps immobile. Il n’entendit et ne vit rien. Il avait froid, et son immobilité même contribuait à le glacer davantage. Il se demandait ce qu’il avait ç faire. La grange lui paraissait si hospitalière, elle lui offrait tant de séductions, qu’à la fin il se hasarda à y pénétrer. Doucement, furtivement, comme eût fait un voleur, il se glissa jusqu’à la porte d’entrée.

Il allait franchir le seuil, quand il perçut derrière lui le bruit de plusieurs voix. Il avisa un tonneau qui se trouvait à l’intérieur de la grange, se cacha derrière cet abri, et se baissa.

Deux valets de ferme le suivaient sur les talons.

L’un d’eux avait pris la lanterne pour s’éclairer. Arrivés dans la grange, ils se mirent à la besogne, tout en continuant leur conversation. Pendant qu’ils allaient et venaient avec la lanterne, le roi les surveillait attentivement. En même temps il passait en revue l’intérieur de la grange. Il découvrit tout au bout un compartiment réservé pour les chevaux ou les bœufs, et il se promit d’inspecter cet endroit de plus près lorsqu’il serait seul. Il remarqua aussi une pile de couvertures de cheval, qu’il se proposa de mettre à profit en les réquisitionnant pour le service de la Couronne d’Angleterre.

Lorsque les valets eurent achevé ce qu’ils avaient à faire, ils se retirèrent en fermant la porte derrière eux et emportèrent la lanterne.

Le roi sortit tout grelottant de sa cachette, marcha à tâtons vers la place où il avait aperçu les couvertures, les trouva après quelques recherches, et les prenant sous son bras il se dirigea vers la stalle, où il arriva sain et sauf. Il se servit de deux couvertures en guise de matelas et s’entortilla dans les autres.

Jamais roi d’Angleterre n’avait été plus heureux. Le lit n’était pas de plume, il est vrai ; les couvertures étaient minces, usées, elles avaient une odeur de cheval nauséabonde qui, en toute autre occasion, eût singulièrement affecté les narines royales, mais tous ces inconvénients, il ne les apercevait point. N’était-il pas au comble de la félicité ? Il avait enfin trouvé un gîte.

Le roi était affamé et glacé, mais il était aussi accablé de fatigue et de sommeil. Or, le besoin de repos est plus impérieux que le besoin de nourriture. Il ne tarda point à le constater : ses paupières se fermèrent, ses membres se raidirent, et il se trouva bientôt plongé dans cet état d’inconscience qui prélude à l’assoupissement des sens.

Il allait s’endormir tout à fait, lorsqu’il sentit distinctement qu’on le touchait. Il se redressa en sursaut et voulut crier ; mais il suffoquait. Tout son sang reflua vers son cœur. Ce contact mystérieux, quelle en pouvait être la cause ?

Il demeura cloué sur place, la tête tendue, n’osant point respirer. Rien ne bougeait auprès de lui. Aucun bruit n’interrompit le silence qui régnait dans la grange. Il écouta encore, l’oreille dressée.

Il resta longtemps dans cette attitude. Tout était immobile et muet. Trahi par ses forces, il se laissa enfin retomber sur son lit improvisé ; il céda au sommeil. Mais soudain il sentit de nouveau l’étrange contact. C’était quelque chose d’affreux de se voir ainsi touché par quelqu’un d’invisible.

Le pauvre enfant avait l’âme violemment agitée. Que faire ? Que résoudre ? Fallait-il abandonner cet asile où il était si bien, et, pour échapper à l’horreur de cette situation indéfinissable, prendre la fuite ? Mais où fuir ? Et comment ? La porte de la grange était fermée. Il lui faudrait donc errer à l’aveugle çà et là dans les ténèbres, emprisonné entre ces quatre murs, poursuivi par l’affreux spectre qui à chaque mouvement lui frôlait la joue ou l’épaule, dans ses attouchements moites et doux. Cela était intolérable.

Lui serait-il possible d’endurer toute la nuit ces angoisses, pires que les affres de la mort ? Non, non, il fallait en finir, dût-il aller au-devant du trépas ! Il fallait, oui il le fallait, s’armer de courage et étendre la main, saisir l’objet mystérieux.

Certes, la solution était facile à imaginer, mais du plan à l’exécution il y avait tout un monde. Trois fois il porta la main en avant, doucement, tout doucement ; il la retira aussitôt, avec un cri étouffé ; non qu’il eût rencontré un obstacle, mais parce qu’il avait la certitude que l’obstacle était là.

Une quatrième fois, il se risqua un peu plus loin. Alors sa main heurta délicatement quelque chose de doux et de chaud. Il se rejeta en arrière, palpitant d’effroi. Sa raison bouleversée, éperdue, lui fit croire à la présence d’un cadavre ayant conservé un reste de chaleur.

Décidément il valait mieux attendre la mort et se résigner. Cette résolution l’eut emporté, n’eût-ce été l’aiguillon de la curiosité humaine. En dépit de sa volonté, sa main fit un mouvement machinal. La circonspection la faisait trembler, la peur la retenait ; le désir de savoir la poussait automatiquement, sans que la réflexion y eût aucune part.

La main saisit une touffe de cheveux. Il tressaillit, mais il poursuivit ses investigations. Ce qu’il tenait enfermé dans ses doigts lui semblait être une corde suspendue, effilée par un bout, chaude, et grossissant à mesure qu’il avançait vers le côté opposé. Il tâta plus haut, plus haut encore, et trouva… un veau qui dormait innocemment. La corde n’était pas une corde : c’était la queue du veau.

Le roi fut tout penaud de s’être laissé aller ainsi à la peur, d’avoir pleuré d’effroi pour un veau endormi. Il est vrai que tout autre enfant en eût fait autant à sa place, et je sais nombre d’hommes qui, dans ces temps superstitieux, et peut-être aussi dans les nôtres, auraient été enfants sur ce point.

Maintenant qu’il savait à quoi s’en tenir, il se trouvait heureux d’avoir un veau pour compagnon. Il avait été si complètement seul, il s’était cru si délaissé, que rien que la société de cet humble animal le réconfortait. Il avait été si cruellement malmené, si durement traité par ses semblables, qu’il se sentait en quelque sorte joyeux de la compensation qui lui était offerte par le hasard. Il savait déjà par ouï-dire que le veau a le cœur bon et le caractère doux, et il faisait en ce moment l’expérience de cette vérité, en apprenant que si tous les veaux n’ont pas toutes les qualités désirables, ils valent mieux, sous beaucoup de rapports, que beaucoup d’hommes. Aussi n’hésita-t-il point à faire les avances.

Il se rapprocha du veau et lui passa la main sur le dos. Puis il lui vint à l’idée que ce veau pouvait lui rendre un précieux service. Il se leva, refit son lit, le tira jusqu’auprès du veau, se coucha à côté de lui, en lui glissant le bras sous le cou, ramena les couvertures, borda bien le veau, et se borda bien lui-même. Au bout de quelques minutes, il avait aussi chaud, il reposait aussi mollement que s’il eût été dans son lit de plume, sous les baldaquins dorés du palais de Westminster.

Alors aussi ses idées devinrent plus riantes ; il ne voyait plus la vie en noir ; il n’avait plus à supporter le spectacle du crime, à entendre l’ignoble langage du vice ; il n’avait plus à vivre au milieu des voleurs, des assassins, de tout ce qu’il y avait parmi les êtres humains de plus vil et de plus brutal. Il avait chaud ; il était abrité ; il était heureux.

Au dehors, le vent soufflait avec force, et souvent il s’engouffrait dans la grange dont il faisait craquer les vieilles poutres vermoulues, hurlant dans tous les coins, fouillant partout ; mais le roi ne s’en inquiétait point. Au contraire, maintenant qu’il était installé aussi confortablement que possible, cette rage du vent, secouant le toit avec force et arrachant les tuiles, tantôt éclatant en lamentations, tantôt mugissant avec fracas, il s’en amusait, il y prenait plaisir, comme il eût fait aux sons d’une musique qui l’aurait bercé. Il se serrait plus étroitement contre son ami ; il lui chatouillait malicieusement l’oreille. Il était si ravi de son sort, il avait si complètement dépouillé ses soucis, que peu à peu il se sentit envahi par la sensation d’un immense bien-être. Et la face contre la tête du veau, il se plongea lentement dans un sommeil sans rêve, tandis qu’une expression de bonheur rayonnait sur son visage.

Au loin, les chiens aboyaient, les troupeaux bêlaient ou beuglaient, la rafale faisait tempête ; plus près de lui, les grosses gouttes de pluie suintaient par les fissures du toit. Pendant ce temps, le roi d’Angleterre dormait. Et le veau dormait aussi. Car le veau était une de ces créatures simples et placides qui ne s’émeuvent point d’un orage et ne se trouvent point embarrassées de dormir dans les bras d’un roi.



  1. Mendiant qui va de porte en porte.
  2. Tirer les oreilles.
  3. Vraiment !
  4. Tromper.
  5. Plaisir.
  6. Imbéciles, dupes.
  7. Les yeux.
  8. Tais-toi.
  9. Voyageur ou passant.