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Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. 150-167).


CHAPITRE XVII.

FOU-FOU Ier.


Miles Hendon courait comme un fou, jetant un regard rapide sur tous ceux qu’il rencontrait, et comptant bien arriver au bout du pont avant l’enfant et ses ravisseurs.

Il fut déçu dans son espérance.

À force de questions il parvint à suivre la piste jusqu’à une certaine distance sur la grande route de Southwark ; mais là les traces des fugitifs cessèrent, et il se trouva aussi désappointé et aussi perplexe qu’au départ. Cependant il continua ses recherches, sans perdre patience, tout le reste de la journée.

Quand vint la nuit, il était encore planté sur ses jambes, le cou tendu, attentif à tous les bruits, interrogeant tous les visages et mort de faim.

Il se résigna à entrer dans l’auberge du Tabard et à y demander à souper et à coucher, se promettant bien de se lever à l’aurore et de fouiller la ville sans trêve ni cesse, comme il eût fait d’une botte de foin pour y chercher une aiguille. Il ne dormit guère, les idées et les plans se croisant dans son cerveau.

— L’enfant, se dit-il, essaiera de s’échapper des mains du gredin, qui se prétend son maître et père. Une fois libre, rebroussera-t-il chemin pour revenir à Londres et aux lieux d’où il est parti ? Ce n’est point à supposer, car il ne voudra pas courir le risque d’être repris. Mais alors, que fera-t-il ? N’ayant aucun ami au monde, ni aucun protecteur, tant qu’il n’aura pas retrouvé Miles Hendon, il est clair qu’il le cherchera partout, excepté à Londres, où il serait en danger. Il prendra le chemin de Hendon Hall, c’est le seul parti qui lui reste, car il sait que Miles lui-même se rend à Hendon, et il doit se dire qu’il l’y rencontrera.

Miles était si convaincu qu’il ajouta :

— Je n’ai point de temps à perdre ici à Southwark ; allons tout droit, par le comté de Kent, vers Monk’s Holm, battre la forêt et faire parler les gens sur mon passage.

Voyons ce que faisait pendant ce temps le petit roi.

L’affreux drôle, que le garçon de l’auberge avait vu débucher comme une bête fauve, au moment où le roi et le jeune homme passaient sur le pont, ne les rejoignit point à proprement parler, mais il se mit en marche derrière eux en les serrant de près. Il ne disait rien. Le bras gauche en écharpe, l’œil gauche caché sous une grande pièce d’étoffe verte, il avait l’air de se traîner en s’appuyant de la main droite sur un gros gourdin.

Le jeune homme fit passer le roi par une allée tortueuse qui les mena au haut de la route de Southwark. Le roi était furieux. Il déclara qu’il n’irait pas plus loin, que c’était à Hendon à venir au-devant de son souverain, et non au souverain à se vendre à la rencontre de son vassal et sujet. Il était décidé à ne pas souffrir plus longtemps cette insolence et à ne point bouger de place.

— Ainsi, dit le jeune homme, vous voulez rester à baguenauder ici, tandis que votre ami qui est blessé gît là-bas dans la forêt. Faites comme vous voudrez.

Le roi changea soudainement de langage.

— Blessé, dites-vous ? s’écria-t-il. Et qui a osé porter la main sur lui ? Mais nous verrons cela plus tard. Allons vite, allons vite. Plus vite ! vous dis-je. Vous êtes donc chaussé de plomb ? Blessé ! Ah ! quand celui qui l’a mis dans cet état serait fils de duc, il s’en repentira.

Il y avait une certaine distance à parcourir pour arriver à la forêt ; mais cet espace fut rapidement franchi. Le jeune homme regardait partout avec circonspection ; à la fin il aperçut une branche d’arbre fichée en terre et portant au haut un bout de guenille. Il eut l’air de se reconnaître et entra dans la forêt, cherchant attentivement des branches d’arbre ainsi disposées de loin en loin et mises là évidemment pour servir de repère jusqu’au but qu’il voulait atteindre.

Ils arrivèrent à une clairière, où se trouvaient les débris d’une ferme incendiée, et tout près de là une vieille grange qui tombait en ruines. Tout paraissait désert et silencieux en cet endroit.

Le jeune homme pénétra dans la grange. Le roi marchait précipitamment derrière lui.

La grange était vide. Le roi jeta sur son compagnon un regard surpris et soupçonneux :

— Où est-il ?

Un gros rire moqueur lui répondit.

Le roi entra en fureur. Il saisit une bûche et allait assommer son guide, lorsqu’un autre rire moqueur frappa son oreille. Il se retourna et vit l’infirme qui les avait suivis depuis le pont.

— Qui êtes-vous ? demanda le roi sévèrement, que faites-vous ici ?

— Allons, assez de folies comme ça, dit l’infirme, et calme-toi. Mon déguisement est bon pour les autres. Toi, tu ne saurais t’y tromper et ne pas reconnaître ton père.

— Mon père ! Non, vous n’êtes pas mon père. Je ne vous connais pas. Je suis le Roi. Si vous avez caché mon loyal serviteur, menez-moi vers lui, ou vous payerez chèrement ce que vous venez de faire.

John Canty prit un ton froid et mesuré.

— Je veux bien que tu sois fou, et je consens à te faire grâce. Une fois n’est pas coutume. Mais il ne faudrait pas que ce jeu durât longtemps. Tu sais ce qui arrive quand on me pousse à bout. Tous tes grands airs et tes sottes paroles ne servent de rien ici où il n’y a personne pour s’amuser de ta folie, vraie ou non. Sache seulement ceci : c’est que tu feras bien d’apprendre à ta langue à se surveiller, si tu ne veux point en pâtir, maintenant que nous avons changé de quartier. J’ai tué un homme, et ce n’est pas le moment de nous en aller chez nous. Tu n’y iras pas, non plus, car j’ai besoin de toi ici. Écoute bien : j’ai changé de nom et pour cause ; je m’appelle à présent Hobbs…, John Hobbs. Toi, tu es Jack, mets-toi bien cela dans la mémoire. Et, maintenant, dégoise. Où est ta mère ? Où sont tes sœurs ? Je ne les ai pas trouvées au rendez-vous. Sais-tu ce qu’elles sont devenues ?

Le roi répondit avec mépris :

— Le roi interroge et n’a point à répondre. Ma mère est morte, et mes sœurs sont au palais.

Le jeune homme eut un grand éclat de rire.

Le roi brandit sa bûche des deux mains ; mais Canty se jeta entre eux.

— Tais-toi, Hugo, dit-il, ne l’excite pas. Il est fou, et tes rires ne font qu’empirer son état. Assieds-toi, Jack, et laisse-nous la paix. Tu auras à manger tout à l’heure.

Hobbs et Hugo se mirent à parler à voix basse, et le roi se retira à l’écart pour éviter, autant que possible, le contact de leur répugnante société. Il trouva, à l’autre bout de la grange, un lit de paille. Il s’y coucha, ramena la paille sur lui en guise de couverture, et s’absorba dans ses pensées.

Il était accablé de soucis et de souffrances, mais qu’étaient tous ces malheurs présents en comparaison de la perte de son père ? Pour le reste de l’humanité, le nom de Henri VIII faisait frissonner, et éveillait l’idée d’un ogre crachant du feu, écrasant, dans son immense poigne, les femmes et les petits enfants. Pour lui, au contraire, ce nom ne pouvait éveiller que des souvenirs de bonheur, cette image apparaissait sous les traits de la tendresse, de la bienveillance et de l’affection. Il se rappelait une longue succession de circonstances fortunées, d’heures bénies passées avec son père, et les larmes qui ruisselaient sur ses joues attestaient combien la mort de ce père bien-aimé l’avait navré.

Le pauvre petit resta ainsi étendu pendant longtemps, excédé de chagrins. Il était si abattu qu’il inclina la tête sur la poitrine, et le coude appuyé sur le sol, il s’endormit.

Au bout de plusieurs heures, — dont il n’aurait pu dire le nombre, — il eut à peu près conscience de son sort ; les yeux encore fermés, il se demandait vaguement où il était et ce qui se passait, quand il perçut un son sec et répété, pareil au bruit que fait la pluie en tombant sur un toit.

Il s’était retourné, et couché sur le ventre, la tête soulevée, il cherchait à se rendre compte de la cause exacte de ce bruit, lorsqu’il entendit tout à coup un concert assourdissant de voix et de cris, accompagnés de rires. Il se redressa un peu plus pour voir qui se permettait d’interrompre son repos.

Alors, il assista à un spectacle étrange, presque indescriptible.

Un grand feu était allumé au milieu de l’aire, à l’autre extrémité de la grange. Tout autour, se mouvait et grouillait, sinistrement éclairé par les lueurs rutilantes de la flamme, le plus bizarre ramassis de gueux, de galefretiers, de coquins, hommes et femmes, qui eût passé sous ses yeux, dans ses livres ou dans ses rêves. Il y avait la de grands escogriffes, la poitrine découverte et toute velue, aux longs cheveux tombant dans le dos, drapés dans des guenilles fantastiques ; des adolescents à la mine truculente, au costume de toutes couleurs dont les lambeaux étaient retenus par des prodiges d’art inconnus aux plus habiles tailleurs ; des aveugles qui, pour mieux inspirer la pitié, s’étaient collé des emplâtres sur les yeux ; des estropiés, les uns avec une jambe de bois, les autres avec deux béquilles ; des lépreux, le corps couvert de plaies hideuses qui sortaient à vif de leurs bandages mal appliqués ; un marchand ambulant avec sa balle sur le dos ; un gagne-petit, un étameur, un barbier en plein vent, les uns et les autres avec leurs outils ; des femmes, celles-ci presque encore enfants, celles-là, d’un âge mûr, d’autres vieilles et ridées, pareilles à des sorcières, toutes l’air impudent, cynique, la bouche pleine d’injures et de paroles obscènes, toutes sales, immondes, respirant le vice et la turpitude ; trois enfants à la mamelle, le visage rempli de pustules ; un couple de chiens faméliques, la corde au cou, ayant pour office ordinaire de conduire les aveugles.

La nuit était venue ; l’ignoble tas de drôles avait achevé de faire ripaille, l’orgie avait commencé ; un énorme gobelet rouillé, dont le fond dessoudé laissait couler goutte à goutte un liquide âcre sentant l’eau-de-vie, passait de bouche en bouche.

Soudain, toutes les voix crièrent à l’unisson :

— La chanson ! la chanson ! Allons, Souris-Chauve, Dick, Boute-tout-Cuire !

Un des aveugles se leva, arracha les emplâtres qui cachaient ses yeux, et jeta la pancarte qu’il avait sur la poitrine, et où se trouvaient expliquées, tout au long, les causes de sa cécité de commande. Boute-tout-Cuire se débarrassa de sa jambe de bois qu’il lança par-dessus sa tête, et alla se poster, sur ses deux bons pieds, auprès de son collègue en gueuserie.

Aussitôt ils entonnèrent, avec un graissement rauque, une goualante[1], dont le refrain était chaque fois repris en chœur par toute la bande. Au dernier couplet de cette atroce cacophonie en argot intraduisible, l’enthousiasme, entretenu et chauffé par les libations, était arrivé au paroxysme ; tous braillaient et beuglaient à la fois, et l’on n’entendait plus qu’un affreux charivari de voix cassées, éraillées, avinées, veules, creuses ou tonnantes, qui faisaient trembler les poutres de la grange.

Le chant terminé, les conversations s’engagèrent, non dans la langue verte des voleurs, dont on ne se servait qu’en cas de danger d’être entendu par des oreilles indiscrètes, mais en anglais assez bon pour que le roi put comprendre tout ce qui se disait. Il n’eut point de peine à se convaincre que John Hobbs n’était pas tout à fait une recrue, mais que ses états de service dataient déjà de quelque temps.

Le gredin contait avec une certaine emphase toute l’histoire qui lui était arrivée, et comment il avait tué un homme « par accident ». Cette narration obtint un grand succès, surtout lorsqu’il eut ajouté que l’homme tué était un prêtre. On but à la ronde pour célébrer ce haut fait ; chacun se piqua d’honneur pour complimenter le héros. Les vieux camarades de l’assassin se jetèrent à son cou, les nouveaux lui serrèrent la main avec effusion. On se montra étonné de n’avoir pas eu de ses nouvelles, depuis tout un temps.

— On est, dit-il, mieux à Londres que partout ailleurs ; on y vit plus en sûreté, grâce à la sévérité des lois qui sont rigoureusement exécutées. Sans cet accident, j’y serais encore ; je ne me sentais plus l’envie de courir les grands chemins, mais avec cet accident il a bien fallu changer de vie, hélas !

Il demanda combien ils étaient. L’Hérissé, qui était le chef de la bande, se chargea de la réponse :

— Nous sommes ici, dit-il, vingt-cinq grinches solides comme des chênes, ribleurs, maîtres gonins, cés, pégriots, escarpes, une vraie truandaille, comme on dit en pays de France, ou budges, bulks, files, clapperdogeons, maunders, comme nous disons en pays d’Angleterre, sans compter les dells et doxies et autres morts[2]. Presque toute la tribu est réunie dans cette grange, le reste a pris les devants vers l’Orient ; nous les suivrons à potron-jaquet.

— Je ne vois pas le Goitreux parmi les honnêtes gens qui m’entourent. Où est-il ?

— Pauvre diable ! Il doit avoir en ce moment son couvert mis chez maître Beelzebuth et la plante des pieds doit lui cuire ; il a été refroidi[3], l’été dernier, dans un estrif[4].

— C’est un grand malheur. Le Goitreux était un grinche capable et qui n’avait pas froid aux yeux.

— En Franco, il eût été un Grand Coësre[5] ; nous avons toujours sa dell ou gosseline[6], Bess la Noire ; elle est avec ceux qui vont devant. Une bonne marque[7], celle-là, et pas fière, et douce, et ordonnée ; je ne l’ai jamais vue ivre plus de quatre jours sur sept.

— Elle s’est toujours observée, je le sais ; c’est une faraudène[8] qui vaut son pesant d’or. Quelle différence avec la floume[9] du Goitreux. Je me rappellerai toujours ses yeux de basilic. Une vraie rome[10] cette gonzesse[11], une empuse[12] qui jetait des pierres enchantées dans les champs[13], et à qui je n’eusse pas donné mon âme à garder, de peur de malengin[14].

— C’est ce qui l’a perdue. Elle parlait tant de Baphomet[15], elle épelait si couramment les talamasques[16] et les achérontiques[17], elle a fait tant tourner le sas[18], que tout le monde a dû reconnaître qu’elle pratiquait la magie noire. Elle a été de par la loi brûlée vive à petit feu. J’en ai été tout ému de voir avec quoi courage elle a subi son sort, disant : Dieu vous damne ! à la foule qui la regardait la bouche bée, tandis que les flammes léchaient son corps, montaient jusqu’à son visage, faisaient pétiller ses cheveux pendants et craquer les os de sa vieille tête grise. Elle les damnait et les maudissait, dis-je, tellement que si je vivais mille ans, je n’entendrais jamais plus malédictions pareilles et semblables vomissements de blasphèmes. Hélas ! le grand art est mort pour nous avec elle. Il y en a bien qui l’imitent de loin, faiblement, mais personne ne lui va à la cheville.

L’Hérissé eut un long soupir, auquel les auditeurs firent écho en manière d’oraison funèbre. Il y eut pendant un certain temps un profond accablement dans toute l’assistance, car ces bannis de la société n’ont pas l’âme entièrement fermée à la pitié et sont même capables de s’émouvoir et de s’affliger, surtout lorsqu’ils ont à déplorer l’un de ceux qui ont passé parmi eux pour des êtres supérieurs et s’en sont allés ils ne savent où, sans laisser d’héritier.

Cependant la douleur générale ne fut pas de longue durée. Une tournée d’eau-de-vie remit les esprits d’aplomb et chassa les idées sombres.

— Y a-t-il d’autres manquants ? demanda Hobbs.

— Oui, surtout des recrues ; des petits fermiers mis sur la paille et mourant de faim parce qu’on leur a enlevé leurs fermes pour en faire des parcs à moutons. Ils ont mendié, et quand on les a pris, on les a attachés derrière une charrette, on les a mis nus jusqu’à la ceinture et on les a fouettés jusqu’au sang ; puis on les a mis aux ceps[19] pour recevoir la bastonnade ; puis ils ont mendié derechef ; on les a fouettés derechef et on leur a coupé une oreille ; puis ils ont mendié une troisième fois — car que faire quand on a faim ? — et on les a marqués sur la joue avec un fer rouge, et on les a vendus comme esclaves ; puis ils se sont enfuis : on les a poursuivis, pris et pendus. Voilà leur histoire en termes courts et clairs. D’autres ont été traités plus bénignement. Approchez, Yokel, Burns, Hodges… montrez vos tatouages.

Ceux qu’il appelait se levèrent, ôtèrent leurs guenilles et montrèrent leurs dos sillonnés de cicatrices, souvenirs des étrivières reçues à diverses époques ; un d’eux souleva ses cheveux et fit voir l’absence de son oreille gauche ; un autre fit lire sur son épaule la lettre V, profondément imprimée dans la chair ; il avait également l’oreille mutilée. Le troisième dit :

— Je m’appelle Yokel ; j’étais autrefois un riche fermier, j’avais une femme que j’aimais et des enfants que j’eusse voulu élever suivant la loi du bon Dieu : maintenant il ne me reste plus rien de ce que je possédais ; la femme et les petits sont allés je ne sais où, peut-être au ciel, peut-être ailleurs ; mais où qu’ils soient, j’en rends grâces au bon Dieu, car ils sont toujours mieux qu’en Angleterre. Ma pauvre vieille mère, qui était une brave et honnête femme, allait mendier du pain qu’elle distribuait aux malades ; un d’eux est mort sans que les docteurs aient su pourquoi, et ma vieille mère a été brûlée comme sorcière sous les yeux de mes enfants qui pleuraient et sanglotaient… Voilà la loi anglaise ! Allons, haut les gobelets et les verres ! Debout les grinches, et buvons ! Hourrah pour la bonne et compatissante loi anglaise, qui a sauvé ma mère de l’enfer d’Angleterre !… Merci à tous et à toutes, pégriots, floumes et faraudènes… J’ai mendié alors, moi aussi, de maison en maison, et ma femme me suivait, portant sur le dos ou tenant par la main les pauvres petites créatures que le bon Dieu nous avait données pour enfants. Mais il paraît que c’est un crime en Angleterre d’avoir faim, et c’est pour cela qu’on nous a mis le dos à nu, et qu’on nous a cinglés de coups de lanière, en nous faisant passer par trois villes… Buvez, amis, et criez : hourrah ! pour la bonne et compatissante loi anglaise, car les lanières du bourreau ont tant bu le sang de ma pauvre Mary, qu’à la fin est venue l’heure de la délivrance. Elle est là-bas, maintenant, couchée sous l’herbe, dans le Champ du Potier, où elle dort en paix. Et les petits ? me demandez-vous. Pendant qu’on me traînait de ville en ville en me fouettant, ils sont morts… Buvez, amis, buvez, rien qu’un coup, pour les pauvres agneaux du bon Dieu, qui n’ont jamais fait de mal à personne… J’ai mendié encore, j’ai demandé à un passant une croûte de pain, et l’on m’a donné la bastonnade, et l’on m’a coupé une oreille, tenez, voici ce qui m’en reste ; j’ai mendié toujours, et l’on m’a coupé l’autre oreille afin de me donner de la mémoire. J’ai mendié, et l’on m’a vendu comme esclave ; voyez cette tache de sang sur ma joue ; si je la lavais, vous verriez distinctement la lettre S que le fer rouge y a imprimée ! Vendu comme esclave ! Avez-vous bien entendu, avez-vous bien compris ? Un citoyen anglais, vendu comme esclave ! Regardez-moi tous tant que vous êtes, et criez hourrah ! pour la loi d’Angleterre, qui traite ainsi ceux qui ont faim… Je me suis échappé ; si mon maître met la main sur moi — périsse la loi de ce pays qui le veut ainsi ! — je serai pendu[20].

— Non, tu ne le seras point ; à dater de ce jourd’hui, cette loi a cessé d’exister !

À ces paroles qui venaient du fond de la grange, toute la troupe des gueux et des vagabonds s’était retournée avec ébahissement.

Alors, on vit le petit roi s’élancer au milieu de l’assemblée interdite, et lorsqu’il se trouva en pleine lumière, tous ayant les yeux attachés sur lui, une immense explosion de rire l’accueillit.

— Quoi ? qu’est-ce ? Qui es-tu, momaque[21] ?

Tous criaient et interrogeaient en même temps.

L’enfant les regarda sans trouble et, croisant les bras sur sa poitrine, il dit avec calme et fierté :

— Je suis Édouard, roi d’Angleterre !

Une nouvelle salve de railleries lui répondit. Les gueux n’avaient jamais assiste à pareille comédie.

Le roi était blessé dans son orgueil.

— Vils manants et traîne-potence, s’écria-t-il avec colère, est-ce là votre mode de reconnaître le don et privilège royal qui vous est octroyé ?

Les rires et les exclamations moqueuses étouffèrent sa voix.

John Hobbs criait plus fort que tous les autres. À la fin, il parvint à dominer le vacarme.

— Cès et pégriots, mes compaings, dit-il, mon môme que voici a le moule du bonnet hanté par des coquecigrues et des singes verts ; il est fou, archifou ; mais passez outre, et n’ayez cure de son esprit de guingois. Il ne se croit rien moins que le roi d’Angleterre.

— Et je le suis, en effet, s’écria Édouard, comme vous l’apprendrez à vos dépens, en temps et lieu. Vous avez confessé que vous avez commis un meurtre, et pour cela seul vous aurez la hart.

— Ah ! tu veux me trahir, toi ! tu me veux livrer à la justice, toi ! Attends que je…

— Tout doux, vieux lifrelofre, s’écria l’Hérissé, en s’interposant au moment où Canty allait laisser retomber son poing bestial sur la tête de l’enfant.

D’un revers de main, le chef des gueux terrassa John Hobbs.

— Ma Dia ! comme jurent les gens en Maine et Poitou, je m’avise, dit-il, que tu ne te morigènes guère au devoir de respect envers tes rois et les maîtres de céans. Prends garde, si tu insultes ou molestes quelqu’un en ma présence, c’est moi qui te ferai pendre, car je suis roi et maître suprême de cette tribu, comme le Grand Coësre l’est à Thunes.

Puis, se tournant vers l’enfant :

— Et toi, petit, dit-il avec bonté, sache que tu n’as point à menacer, et garde ta langue de toute parole mauvaise. Sois roi, si telle est ton humeur et tel ton bon plaisir, mais sois-le sans danger pour toi et pour nous. Laisse le nom que tu viens de prononcer, il ne t’appartient point ; persévérer dans ces dires serait crime de haute trahison ; nous sommes hors la loi, tous tant que nous sommes ici, mais nul de nous n’a l’âme assez basse pour trahir son Roy ; nous sommes de loyaux et fidèles sujets de la couronne d’Angleterre. Et pour t’en donner la preuve : or, ça, rogues et morts[22], tous à l’unisson : Vive Édouard, roi d’Angleterre !

— Vive Édouard, roi d’Angleterre !

Le tonnerre n’eût point retenti avec plus de fracas. La grange en trembla et le petit roi, rayonnant de joie, inclina légèrement la tête et dit avec un air grave et solennel :

— Merci, mon bon peuple !

Ces paroles, auxquelles on ne s’attendait point, produisirent sur l’assemblée une effet tel que, pendant un quart d’heure, tous les gueux furent en proie à de véritables convulsions épileptiques. Lorsqu’ils eurent recouvré leur sang-froid, l’Hérissé dit d’un ton ferme, mais avec bienveillance :

— Cesse ce jeu, enfant, il n’en peut résulter rien qui vaille. Suis ton caprice, s’il le faut, mais prends un autre nom.

L’étameur cria :

— Fou-Fou Ier, roi des Lunatiques.

Ce fut un succès. Le nouveau titre s’imposait tout d’un coup. Aussi y eut-il un concert de hurlements et de glapissements.

— Longue vie à Fou-Fou Ier roi des Lunatiques !

— Qu’on le porte en triomphe !

— Qu’on lui mette la couronne !

— Qu’on lui mette le manteau !

— Qu’on lui donne le sceptre !

— Qu’on l’assoie sur le trône !

Les vingt-cinq gueux avaient formé le cercle autour de l’enfant. Avant qu’il eût pu prendre haleine, il se vit coiffé d’un plat à barbe en étain en guise de couronne, vêtu d’une couverture constellée de trous qui fut son manteau royal, assis sur un tonneau qui lui servit de trône, tandis qu’on lui mettait dans la main, pour faire office de sceptre, la cuiller à souder de l’étameur.

En même temps les gueux avaient fléchi le genou, et se répandant en lamentations ironiques, en supplications railleuses, ils faisaient semblant de s’essuyer les yeux du bout de leurs manches dépenaillées ou du coin de leurs tabliers crasseux, en gémissant :

— Ayez de nous mercy, auguste sire !

— N’écrasez point sous vos pieds les vers rampants qui sont vos sujets, Majesté !

— Prenez à mercy vos esclaves et daignez ne point exhaler sur eux votre royale colère, ô noble maître !

— Réconfortez-nous et réchauffez-nous de vos gracieux et généreux rayons, ô soleil de flamme, soleil souverain et tout-puissant !

— Sanctifiez la terre en la touchant du bout de votre pied sacré, afin que nous puissions manger la poussière et être ainsi ennoblis !

— Daignez cracher sur nous, ô sire, afin que les enfants de nos enfants puissent parler de votre royale condescendance et qu’ils puissent être fiers et heureux à jamais !

Cependant l’étameur, dont l’inspiration avait mis en branle toute la population de la grange, voulut mettre le comble à la plaisanterie. Il s’agenouilla et se mit en devoir de baiser le pied du roi des Lunatiques. Mais Édouard le repoussa avec indignation. Sur quoi le facétieux drôle alla de rang en rang quémander un morceau d’étoffe pour coller là où il avait été touché par le pied de son auguste majesté. Il voulait, disait-il, soustraire cette partie de son corps au contact de l’air, parce qu’il était sûr maintenant de faire fortune, puisqu’il pouvait aller se montrer de ville en ville et amasser des centaines de shillings en laissant voir aux populations éblouies la place où le roi avait daigné poser sur lui son pied sacré.

Le pauvre petit Édouard Tudor pleurait de rage et de honte :

— Ils ne sauraient, pensait-il, agir plus cruellement, si je leur avais fait du mal ; pourtant j’ai été bon et clément envers eux, et voilà comment ils me traitent !



  1. Chanson de voleur.
  2. Cette série de mots d’argot français ou anglais désigne diverses espèces de voleurs, assassins, mendiants, vagabonds, hommes et femmes.
  3. Tué.
  4. Querelle.
  5. Roi des Truands, appelé aussi roi des Thunes.
  6. Fille.
  7. Id.
  8. Id.
  9. Femme.
  10. Bohémienne.
  11. Femme.
  12. Sorcière.
  13. Pour les rendre stériles.
  14. Maléfice.
  15. Image mystique adorée par les magiciens.
  16. Caractères ou figures diaboliques.
  17. Livres concernant les rites infernaux.
  18. Faire le métier de devin ou devineresse.
  19. Sorte de piège ou instrument de torture dans lequel les condamnés avaient les talons pris. De là aussi l’expression « punis par les talons ». Shakespeare en fait mention dans sa tragédie de Henri IV.
  20. L’auteur commet sciemment un anachronisme. Ce n’est pas avant Édouard VI, mais sous son règne et après lui que furent édictées les mesures de rigueur contre les vagabonds et mendiants. Mark Twain use du Quidlibet audendi accordé aux poètes et romanciers. Le caractère qu’il prête à son héros lui sert d’excuse.
  21. Enfant.
  22. Noms de gueux et de vagabonds en argot anglais.