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Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. 54-57).


CHAPITRE VIII.

LA QUESTION DU SCEAU.


Vers cinq heures, le roi Henri VIII s’éveilla. Il avait eu un sommeil fort agité.

— Ces rêves sinistres ne présagent rien de bon, se dit-il. Ma fin est proche. J’en ai le pressentiment. Ces songes le confirment. D’ailleurs mon pouls baisse.

Tout à coup ses yeux flamboyèrent.

— Et pourtant, murmura-t-il, je ne veux pas mourir avant d’être débarrassé de lui.

Un des officiers de service, voyant que le roi était éveillé, demanda ce qu’il y avait à répondre au lord chancelier qui attendait au dehors le bon plaisir de Sa Majesté.

— Qu’on l’appelle ! qu’on l’appelle ! s’exclama vivement le roi.

Le lord chancelier entra, mit un genou en terre et dit :

— J’ai donné l’ordre que m’a transmis Votre Majesté, et conformément à la volonté du Roi, les pairs du royaume, revêtus de leurs robes, se sont présentés à la barre du Parlement où, ayant confirmé la sentence prononcée contre le duc de Norfolk, ils attendent humblement que Votre Majesté daigne leur faire connaître ses desseins ultérieurs.

Un éclair de joie illumina le visage de Henri VIII.

— Soulevez-moi, dit-il, je veux me rendre en personne au Parlement et sceller de ma propre main l’ordre d’exécution qui me délivrera de…

Sa voix s’éteignit ; une affreuse pâleur envahit ses traits ; les gentilshommes l’avaient respectueusement soutenu dans leurs bras. Ils le couchèrent sur ses oreillers et lui donnèrent un cordial pour le ranimer.

Quand il eut recouvré ses sens, il dit tristement :

— Hélas ! J’avais pourtant attendu avec impatience cette heure bénie, et maintenant qu’elle est là, je me trouve déçu dans la plus chère de mes espérances, Mais hâtez-vous ! Hâtez-vous ! Que d’autres se chargent de ce devoir, puisqu’il m’est refusé de le remplir. Qu’on nomme une commission du grand sceau, qu’on choisisse à l’instant les lords qui doivent la composer ; choisissez-les vous-même ; mettez-vous à l’œuvre. Hâtez-vous ! Hâtez-vous ! Avant demain je veux que l’on m’apporte sa tête !

— Les ordres du Roi seront exécutés. Plaise à Votre Majesté de commander que le grand sceau me soit rendu pour pouvoir remplir ma tâche.

— Le grand sceau ? Mais vous l’avez !

— Votre Majesté oublie qu’elle m’a donné l’ordre de le lui remettre, il y a deux jours, en disant qu’il n’en serait point fait usage avant que Votre main royale n’eût scellé l’arrêt d’exécution du duc de Norfolk.

— C’est vrai, je me rappelle… Mais qu’est-ce que j’en ai fait ?… Je suis si faible… Je perds la mémoire… C’est étrange ! étrange !

Le roi prononça quelques mots mal articulés ; il secoua à plusieurs reprises sa tête appesantie et porta la main à son front, comme s’il eût voulu feuilleter ses souvenirs. À la fin, lord Hertford s’agenouilla au pied du lit, et d’une voix tremblante :

— Sire, dit-il, que Votre Majesté me pardonne l’audace de lui rappeler que plusieurs de ceux qui sont ici présents se souviennent, comme moi, que vous avez remis le grand sceau entre les mains de Son Altesse Royale le prince de Galles, en lui enjoignant de le garder jusqu’au jour où…

— C’est vrai ! interrompit le roi, allez le chercher, mais faites vite, le temps presse.

Lord Hartford courut à la chambre où Tom était tout entier attaché à l’étude du cérémonial de la cour. Un instant après, il se retrouvait devant le roi. Il avait l’air défait, anxieux ; il avait les mains vides.

— Hélas ! Sire, dit-il, en baissant la tête, je n’eusse certes point voulu annoncer à Votre Majesté une nouvelle aussi grave et aussi déplaisante ; mais que pouvons-nous contre la volonté de Dieu qui prolonge l’état affligeant du prince et ne lui permet point de se souvenir que vous lui avez remis le grand sceau ! Aussi ai-je eu hâte de vous apporter ce pénible message, afin de ne point perdre un temps qui est précieux, car il serait inutile de faire fouiller la longue suite de chambres et de salons qui composent les appartements de Son Altesse Roy…

Un geste de mécontentement l’interrompit.

Il y eut un long temps de silence. Puis le roi dit avec un accent de profonde tristesse :

— Pauvre enfant, qu’on le laisse en paix ! La main de Dieu s’est cruellement appesantie sur lui. Mon cœur se brise de pitié à la pensée de sa souffrance ; je me sens navré de ne pouvoir porter plus longtemps le lourd fardeau des affaires sur mes vieilles épaules écrasées. Qu’on le laisse en paix !

Il ferma les yeux, murmura quelques paroles, puis se plongea dans un silence immobile. Un instant après ses paupières se rouvrirent ; son regard erra vaguement dans la pièce et s’arrêta enfin sur le lord chancelier, qui était demeuré à genoux. Son visage s’empourpra de colère :

— Quoi ! s’écria-t-il. Toi encore là ! Par la gloire de Dieu, va, et qu’on en finisse avec ce traître ; sinon ta couronne de comte pourrait bien se réjouir demain de n’avoir plus à coiffer ta tête.

Le chancelier tressaillit.

— Sire, s’écria-t-il, que Votre Majesté ait pitié de moi ! J’attendais le sceau.

— Tu es donc fou, toi aussi, Hertford ! dit le roi avec dédain. Qu’importe le grand sceau ? N’ai-je point dans mon trésor le petit sceau qu’autrefois je portais sur moi ? Puisque le grand sceau est perdu, le petit suffira ; va, va le prendre, et souviens-toi que tu n’as point à reparaître ici sans m’apporter la tête de ce misérable.

Le pauvre chancelier ne se le fit pas répéter. Il ne se dissimulait point combien le voisinage du roi était dangereux. Un frisson lui courait dans tous les membres. Il porta sur-le-champ son redoutable message au Parlement, alors composé de créatures serviles, et fixa au lendemain matin l’exécution du premier pair d’Angleterre, l’infortuné duc de Norfolk.