Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. 26-36).


CHAPITRE V.

TOM PARVIENT AUX HONNEURS.


Tom Canty, laissé seul dans le cabinet de travail du prince, mit aussitôt sa bonne fortune à profit. Il se pavana, se carra, prit vingt poses diverses devant la grande glace, admirant l’élégance de son costume et la richesse de ses bijoux, marchant fièrement, en avant, à droite, à gauche, à reculons, imitant les grands airs de distinction du prince, et étudiant amoureusement l’effet de chacun de ses mouvements. Ensuite il tira sa belle épée, la fit ployer, baisa la lame, la ramena gravement sur sa poitrine, en manière de salut, comme il avait vu faire, cinq ou six semaines auparavant, par un gentilhomme chargé de remettre aux mains du lieutenant de la Tour lord Norfolk et lord Surrey, pour les conduire en captivité. Puis il joua avec la dague, ornée de joyaux, qui lui pendait sur la cuisse ; il examina les précieuses tentures de l’appartement et les objets d’art qui en rehaussaient l’éclat ; il essaya l’un après l’autre les fauteuils somptueux ; et il souhaita que la population parquée dans Offal Court pût regarder par les joints de la porte pour le contempler dans toute sa magnificence. Il se demanda si on le croirait bien quand il raconterait cette histoire merveilleuse, une fois rentré chez lui, ou si l’on se contenterait de hausser les épaules et de dire que les extravagances de son imagination lui avaient troublé la cervelle.

Au bout d une demi-heure il lui vint tout à coup à l’esprit que le prince était parti depuis longtemps ; alors il commença à se sentir isolé, il tendit l’oreille, il tendit le cou, il laissa là les jolies choses qu’il avait sous les mains ; il devint inquiet, impatient, alarmé. Si quelqu’un allait entrer, le surprendre, le trouver vêtu des habits du prince, sans que le prince fût là pour donner des explications ! Ne le pendrait-on point sur-le-champ, quitte à ouvrir ensuite une enquête ? Il avait entendu dire que les grands vont vite en besogne, quand ils ont affaire aux petits. Sa frayeur augmentait de minute en minute, il tremblait de tous ses membres. Doucement il ouvrit la porte qui menait à l’antichambre. Il était décidé à fuir, à chercher le prince, à l’appeler au secours pour se faire relâcher. Six magnifiques gentilshommes attachés au service du prince et deux jeunes pages de haute lignée, beaux comme des papillons, bondirent sur leurs pieds et s’inclinèrent jusqu’à terre. Il recula brusquement de plusieurs pas et ferma la porte. Il se dit :

— Ces gens-là se moquent de moi. Ils vont tout rapporter. Pourquoi suis-je venu ici sottement jouer ma vie ?

Il arpenta le parquet, peureux, frissonnant, la mort dans l’âme, faisant le guet, tombant en arrêt au plus léger bruit.

Tout à coup la porte s’ouvrit, et un page vêtu de soie annonça :

— Lady Jane Grey.

Une jeune fille, douce et belle, et richement costumée, s’élança vers lui. Mais elle s’arrêta soudain, et avec un accent de frayeur :

— Ah ! mon Dieu ! qu’avez-vous, mylord ? dit-elle.

Tom était près de suffoquer ; il rassembla tous ses efforts pour balbutier :

— Oh ! ayez pitié de moi ! Je ne suis pas lord, je ne suis que le pauvre Tom Canty d’Offal Court dans la Cité. Je vous en conjure, faites-moi voir le prince, qu’il me fasse la grâce de me rendre mes haillons, et de me laisser sortir d’ici sain et sauf. Oh ! par pitié, sauvez-moi !

Il s’était jeté à genoux, les yeux suppliants, les mains jointes, la prière sur les lèvres.

La jeune fille eut un saisissement.

— Oh, mylord, s’exclama-t-elle, vous à genoux ! et devant moi !

Puis elle s’enfuit épouvantée. Tom, accablé, s’affaissa en murmurant :

— Ils vont venir et m’emmener ! Plus de remède, plus d’espoir !

Tandis qu’il demeurait ainsi stupéfié, frappé de terreur, des rumeurs sinistres se répandaient dans le palais. Les chuchotements — car on ne faisait encore que chuchoter — se transmettaient, avec la rapidité de l’éclair, de domestique à domestique, de lord à lady, enfilaient les longs corridors, montaient d’étage en étage, pénétraient de salon en salon.

— Le prince est devenu fou ! Le prince est devenu fou !

Bientôt, dans tous les appartements, dans toutes les salles de marbre se formèrent des groupes étincelants de lords et de ladies, puis d’autres groupes brillants de gens de moindre condition, tous se parlant gravement à l’oreille, l’air vivement préoccupé.

Tout à coup un splendide personnage s’approcha de ces groupes, et lut solennellement la proclamation suivante :

« AU NOM DU ROI !

« Mandons et ordonnons à un chacun de ne point écouter les dires faux et insensés, sous peine de mort, ni les discuter, ni les porter au dehors. Au nom du roi ! »

Les chuchotements avaient cessé comme si les chuchoteurs eussent été subitement frappés de mutisme.

Presque en même temps un sourd bourdonnement courut dans les corridors :

— Le prince ! Voici le prince !

Le pauvre Tom s’avança en traînant ses pas. Les groupes firent de profondes révérences ; il essaya de s’incliner à son tour, en regardant timidement son étrange entourage, les yeux effarés, la physionomie triste et touchante. À ses côtés marchaient deux grands dignitaires. Il s’appuyait sur eux, près de défaillir. Derrière lui venaient les médecins de la cour et quelques gentilshommes.

Tom se trouva quelques instants après dans un vaste appartement dont il entendit les portes se fermer. Autour de lui étaient rangés ceux qui l’avaient accompagné. Devant lui, à quelque distance, était couché un homme très grand et très gros, au visage large et bouffi, au regard dur et sévère. Il avait une grosse tête, des cheveux tout blancs, une barbe toute blanche qui encadrait sa figure. Son costume était riche, mais vieux, et légèrement usé par endroits. Une de ses jambes fortement enflée reposait sur un oreiller et était enveloppée de bandages.

Il y eut un grand silence. Toutes les têtes étaient baissées, excepté celle de l’homme qui était couché.

Ce malade, presque hors d’état de bouger, était le terrible Henri VIII. Un sourire avait éclairé son visage.

— Eh quoi ! dit-il, mylord Édouard, mon prince, tu t’amuses à faire de tristes plaisanteries au roi, ton père, qui t’aime tant et qui est si bon pour toi ?

Le pauvre Tom écoutait et suivait ce discours autant que ses facultés anéanties le lui permettaient. Mais quand les mots : « le roi, ton père », frappèrent ses oreilles, il pâlit affreusement et tomba à genoux, comme s’il eut reçu un coup de feu.

— Le roi ! s’écria-t-il, vous êtes le roi ! Alors je suis perdu !

Cette exclamation parut abasourdir le redoutable monarque. Ses yeux se promenèrent vaguement sur tous les visages, puis ils s’arrêtèrent sur l’enfant, qui demeurait atterré devant lui.

Enfin il dit avec un accent de profond désappointement :

— Hélas ! j’avais cru la rumeur exagérée, je crains qu’elle ne soit que trop fondée.

Il poussa un grand soupir, et adoucissant sa voix :

— Viens, enfant, dit-il, viens auprès de ton père, tu n’es pas bien.

Tom se releva avec l’aide des lords, puis il s’approcha du roi d’Angleterre, humble, embarrassé, tremblant. Le roi lui prit affectueusement la tête dans ses deux mains ; il interrogea longuement, tendrement, cette pauvre physionomie bouleversée, comme pour y découvrir quelque indice d’un retour à la raison ; puis il le serra avec effusion sur sa poitrine et lui passa les mains dans les cheveux, en le caressant :

— Reconnais-tu ton père, enfant ? Ah ! ne me brise point le cœur ; me reconnais-tu, dis ?

— Oui, vous êtes le roi, mon seigneur redouté, que Dieu préserve.

— Bien, bien, très bien, rassure-toi, ne tremble pas ainsi ; personne ici ne te veut du mal, tout le monde ici te chérit. Tu vas mieux, ce mauvais rêve est passé, n’est-ce pas ? Tu recouvres tes sens, tu reprends possession de toi-même, n’est-ce pas ? Tu sais bien maintenant qui tu es ? Tu ne te prends plus pour un autre, comme tu le faisais, il y a un instant ?

— Je vous supplie en grâce de me croire, j’ai dit toute la vérité, mon redouté seigneur ; je suis le plus vil, le plus bas de vos sujets ; je ne suis qu’un pauvre, et c’est par malechance et par accident que je me trouve ici, quoiqu’il n’y ait rien de blâmable dans ma conduite. Je suis trop jeune pour mourir, et vous pouvez me sauver d’un mot. Oh ! parlez, sire !

Tom se jeta à genoux avec un cri de désespoir.

— Mourir ! ne prononce pas cette parole, prince chéri ; ton pauvre cœur troublé a besoin de paix, tu ne mourras point !

— Dieu vous fasse merci, ô mon roi, et vous garde de longues années pour le bonheur de votre peuple !

Tom s’était relevé d’un bond, et le visage illuminé de contentement, il se tourna vers les deux dignitaires :

— Vous l’avez entendu, s’exclama-t-il, je ne mourrai pas ? Le Roi l’a dit !

Personne ne bougea ; tous les assistants s’étaient gravement inclinés avec respect ; mais tous se taisaient.

Tom hésita. Il était un peu confus. Il regarda anxieusement le roi et lui dit :

— Puis-je m’en aller maintenant ?

— T’en aller ? Sans doute, si tu le désires. Mais pourquoi ne pas rester un moment avec moi ? Où veux-tu aller ?

Tom baissa les yeux et répondit humblement :

— Me serais-je mépris, d’aventure ? Je me croyais libre et je voulais m’en retourner au ruisseau où je suis né, où je croupis dans la misère, mais où je retrouverai ma mère et mes sœurs, tandis qu’ici, cette pompe, ces splendeurs, auxquelles je ne suis pas accoutumé… Ah ! je vous en conjure, sire, laissez-moi partir.

Le roi demeurait silencieux et pensif ; son visage trahissait ses angoisses et sa perplexité. À la fin, il dit avec un accent qui laissait percer quelque espérance :

— Peut-être n’y a-t-il de trouble dans son cerveau qu’à l’occasion de certains faits. Il est possible qu’il ait conservé sa lucidité pour tout le reste. Dieu le veuille ! Essayons.

Alors il adressa à Tom une question en latin, et Tom répondit assez gauchement dans la même langue. Le roi était ravi et laissa éclater sa satisfaction ; les lords et les médecins manifestèrent également leur joie.

— Ce n’est pas tout à fait correct, dit le roi, et sans doute on lui a appris mieux ; mais cela prouvé qu’il a l’esprit malade sans avoir perdu tout à fait la tête. Qu’en pensez-vous, docteur ?

Le médecin s’inclina profondément et répondit :

— Je suis absolument de votre avis, sire, et j’ai l’intime conviction que Votre Majesté a touché le mal du doigt.

Le roi se montra heureux de cet encouragement qui venait d’une si grande autorité, et continua avec assurance :

— Suivez-moi bien, je vais compléter l’expérience.

Il questionna Tom en français. Tom resta coi, embarrassé sous les regards qui s’attachaient sur lui ; puis il dit timidement :

— Que Votre Majesté me pardonne ; je ne comprends pas cette langue.

Le roi se laissa lourdement retomber en arrière. Les médecins coururent à lui, mais il les écarta de la main :

— Rassurez-vous, dit-il, ce n’est rien qu’une petite syncope. Soulevez-moi. Là, très bien, cela suffit. Viens ici, mon enfant, repose ta pauvre tête malade sur le cœur de ton père, et sois calme. Tu iras mieux bientôt : ce n’est qu’un accès, cela passera. Ne crains point, cela passera.

Ensuite il se tourna vers l’assistance ; ses traits avaient perdu leur expression de douceur ; des éclairs sinistres commençaient à briller dans ses yeux.

— Écoutez, fit-il impérieusement, mon fils que voici est fou, mais ce n’est qu’une folie passagère. C’est l’excès des études qui en est cause, et peut-être aussi un peu trop d’assujettissement. Vous allez me jeter tous ses livres et me cesser ses leçons. Vous imaginerez des plaisirs, des distractions, des divertissements qui lui rendent la santé.

Il se redressa autant qu’il put et il ajouta avec fermeté :

— Il est fou, mais il est mon fils, il est l’héritier du trône. Fou ou non, il régnera ! Écoutez encore, et que ceci soit proclamé. Quiconque parlera de cette maladie agira contre la paix de mon royaume et portera sa tête sur l’échafaud !… Qu’on me donne à boire, je brûle de soif ; ce chagrin a miné mes forces… Tenez, enlevez cette coupe… Soutenez-moi. Là, bien. Ah ! il est fou ! Eh bien, fût-il fou cent mille fois plus, il est le prince de Galles et je suis le Roi, et je le ferai voir. Ce matin même, il sera mis en possession de sa dignité de prince en due forme et suivant l’antique usage. Donnez immédiatement des ordres à cet effet, mylord Hertford.

Un des seigneurs s’agenouilla au pied de la couche royale et dit :

— Sa Majesté sait que le grand maréchal héréditaire du royaume est enfermé à la Tour pour crime de haute trahison. Il ne serait pas convenable qu’un criminel de lèse-majesté…

— Silence ! Prononcer ce nom exécré, c’est me faire injure ! Cet homme vivra donc toujours ? Qui ose ici se mettre à la traverse de mes desseins, de ma volonté ? Il faudrait sans doute que la cérémonie de l’inauguration fût retardée parce que l’on ne trouve plus, dans le royaume, un maréchal qui n’ait pas trahi, pour investir le prince de ses honneurs et de ses droits ! Allez dire à mon Parlement que j’attends de lui, avant le coucher du soleil, la condamnation de Norfolk, sinon je le rendrai responsable.

Lord Hertford s’inclina :

— Il sera fait, dit-il, selon la volonté du Roi !

Et, se levant, il alla reprendre sa place.

Peu à peu la colère qui empourprait le visage du monarque se dissipa, et il dit :

— Embrasse-moi, prince. Pourquoi as-tu peur ? Ne suis-je pas ton père bien-aimé ?

— Vous êtes bon pour moi et je suis indigne de votre bonté, ô mon seigneur tout-puissant et tout miséricordieux. Mais… mais… ce qui me peine, c’est de penser que quelqu’un va mourir, et…

— Ah ! te voilà bien, oui, te voilà bien tel que tu es ! Je te reconnais à ton cœur, même quand ton esprit est souffrant, car tu es et tu restes généreux ; mais le duc s’est mis entre toi et moi ; je veux choisir un autre grand maréchal qui ne trahisse point les hauts devoirs de sa charge. Rassure-toi, prince, ne fatigue pas ta pauvre tête, ne t’occupe point de cette affaire.

— Sire, ce n’est pas moi qui demande sa mort ; ah ! que je voudrais, au contraire, qu’on lui laissât la vie !

— Laisse cet homme, prince, ne t’occupe pas de lui, c’est un infâme. Viens, embrasse-moi encore, et puis retourne à tes jeux, à tes amusements. Je suis malade, je suis las, j’ai besoin de repos, Va, suis ton oncle Hertford. Tu reviendras quand j’irai mieux.

Tom se laissa emmener. Il avait le cœur gros. Les dernières paroles qu’il venait d’entendre étaient pour lui comme le coup de la mort. Elles lui ôtaient tout espoir d’être mis en liberté. Un sourd bourdonnement frappa de nouveau son oreille ; c’étaient les voix qui répétaient : « Le prince ! voici le prince ! »

Son courage s’en allait à mesure qu’il traversait les files brillantes des courtisans inclinés devant lui. Une chose était sure, c’est qu’il était prisonnier, enfermé à jamais dans cette cage dorée ; prince, soit, mais sans amis, délaissé, à moins que le ciel en sa merci n’eût pitié de lui et ne le rendît à la liberté.

De quelque côté qu’il se tournât, il lui semblait voir rouler dans l’espace la tête du condamné ; il apercevait le visage livide du duc de Norfolk qui attachait sur lui ses yeux courroucés.

Quelle différence entre les rêves heureux d’autrefois et la réalité, triste et terrible !