Le Piège d’or/XXIIII

Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
Hachette (p. 211-220).


CHAPITRE XXIII

BLAKE S’ÉCHAPPE


Philip regardait la large traînée de glace que formait le fleuve, lorsqu’un cri de Célie détourna son attention.

Elle lui désignait du doigt un énorme piton de rocher, qui, pareil à un mausolée cyclopéen, émergeait, de façon inattendue, de la surface unie de la plaine.

Blake grogna dans sa barbe un gros rire et son regard se porta insolemment vers le visage empourpré de la jeune femme.

« Elle vous explique, dit-il à Philip, que Bram Johnson et elle sont déjà venus à cet endroit. Elle et Bram, qui est aussi fou que vous l’êtes. »

Sans attendre la réponse de Philip, il poussa les chiens sur la pente du sol et, un quart d’heure après, le traîneau se trouvait sur la surface gelée du fleuve.

Philip en éprouva un soulagement. Plus de bois traîtres et de fourrés inquiétants, plus d’aspérités propices aux embûches. Mais, à perte de vue, sauf ce bloc rocheux, le libre néant du Barren, qui semblait avoir absorbé le fleuve lui-même. Même la nuit, aucune surprise d’ennemis n’était à craindre. Seule, l’allure de Blake et son rictus railleur demeuraient inquiétants. Était-il donc décidé à risquer sa vie même, pour le plaisir de le livrer aux Esquimaux ?

Le traîneau, maintenant, filait à toute vitesse sur la rivière de la Mine-de-Cuivre, dans ce désert infini du Northland où il continuait à s’enfoncer. Philip épiait Blake, de plus en plus près, et, au bout d’une heure de cette course mystérieuse, il lui fallut bien reconnaître qu’en dépit de la surveillance qu’il sentait attachée sur lui, le bandit découvrait, de plus en plus ouvertement, la confiance qui reprenait corps dans son cerveau. Philip sentait bien qu’interroger son prisonnier était superflu, celui-ci étant maître de dire la vérité ou de mentir, d’être loyal ou de trahir. Comme ils couraient côte à côte, Blake se prit tout à coup à éclater de rire.

« C’est drôle, dit-il avec une ironie dans sa voix, j’arrive vraiment à vous aimer, Philip Brant. Vous m’avez à demi assommé et vous me menacez sans cesse de me tuer. Est-ce pour cela que j’ai tant d’affection envers vous et que je me sens sincèrement navré en songeant que vous marchez droit vers la gueule de l’enfer ? Les portes s’en ouvrent toutes grandes devant vous.

— Alors, vous y entrez avec moi ? »

Le rire de Blake se fit plus rauque.

« Oh ! moi, je ne compte pas. Mais vous avez eu tort de rejeter le pacte que je vous offrais. De toute façon, vous vous perdez, et moi en votre compagnie. Vous imaginez, je parie, que je suis capable de tenir en respect la tribu entière des Kogmollocks ? Vous êtes dans l’erreur. Ils ont d’autres chefs, auxquels ils obéissent. Et nous sommes bien loin dans leur pays… En refusant, vous avez détruit chez moi un bien beau rêve !

— Quel rêve ? »

Blake cria après les chiens. Puis il reprit :

« Je possède, tout là-bas, une jolie cabane. Elle est entièrement construite avec des côtes de baleine et du bon bois provenant des coques de navires naufragés. C’est là que j’avais rêvé de l’avoir près de moi. Vous imaginez-vous un tel rêve, Philip Brant ? Voilà ce que vous avez détruit !

— Puisque vous me parlez sincèrement, Blake, soyez franc jusqu’au bout et apprenez-moi le reste. En quel état est son père ? Où sont ses autres compagnons ? »

Blake avait refoulé son rire guttural, comme si Philip, en parlant, avait réveillé en lui une pensée qui l’obsédait.

« Le père est sain et sauf. Ne savez-vous pas que ces païens de Kogmollocks ont la plus grande considération pour les beaux-pères ? Un beau-père est un dieu ambulant à deux jambes, le représentant sacré de la famille. Lorsque les Kogmollocks virent que mon désir était de prendre pour femme la jeune fille, ils se gardèrent donc d’infliger à son père aucun traitement fâcheux. C’est pourquoi il est encore, bien vivant, dans une bonne cabane. Je n’en dirai pas autant des autres ; ils ont tous été tués. Mais réfléchissez, Philip Brant, dans quels draps vous allez vous mettre, et elle avec vous. Lorsque vous m’aurez tué et quand ils vous auront, à vous-même, fait votre affaire, à qui sera la jeune fille ? Il y a dans la tribu un métis et c’est à lui qu’elle écherra sans doute. Les Esquimaux ne la lui disputeront pas. »

Ce disant, il claqua du fouet et, vociférant après l’attelage, accéléra la marche.

Philip ne douta pas qu’il n’y eût une fortedose de choses vraies dans les paroles de Blake. Le massacre des compagnons du père de Célie et le fait que celui-ci avait été épargné avaient reçu une explication spontanée et vraisemblable. Mais la franchise même de ces aveux était inquiétante. Pour braver ainsi le châtiment, Blake était-il donc si sûr d’y échapper ?

Pendant les heures qui suivirent, Blake ne desserra plus les dents. Sans doute trouvait-il qu’il en avait assez dit. Il ne tenta plus de renouer la conversation et se refusa à répondre aux questions que Philip lui posait. Par contre, il imprimait à la course une allure telle que chiens et gens en seraient sûrement éreintés avant la nuit.

Philip n’ignorait pas que, dans la tête de Blake, brûlait une pensée ardente et redoutable. Cette hâte même d’arriver au but était singulièrement suspecte. À trois heures de l’après-midi, trente-cinq milles environ avaient été parcourus depuis le départ. Le Barren était morne et sans vie aucune.

Entre trois et quatre heures, les sapins reparurent à droite et à gauche du fleuve. Bientôt ils devinrent plus pressés et pareils aux murs noirs d’une véritable forêt. Philip veilla à ce que le traîneau se maintînt au milieu du fleuve, dont la largeur nue et glacée était une protection contre toute embûche. Deux cents yards séparaient d’ordinaire une rive de l’autre et, souvent, cette distance était double. Un coup de fusil pouvait seul être à redouter. Qu’il atteignît ou non son but, Blake serait sur-le-champ abattu.

Comme le crépuscule gris de la nuit arctique commençait à les envelopper, Philip sentit se marquer la fatigue de cette course effrénée. Ses jambes étaient lasses. Sur le traîneau, Célie immobile, des crampes dans tous les membres, trahissait dans les plis de sa figure l’abattement physique qui s’emparait d’elle. Les chiens, après avoir peiné tout l’après-midi dans leurs traits, étaient maintenant exténués. Seul, Blake paraissait infatigable.

Vers six heures, les bois de sapins s’éclaircirent et le pays plat recommença. Il n’y avait plus que quelques arbres isolés, qui se disséminaient sur les rives du fleuve. La distance parcourue depuis le matin, en neuf heures de marche, ne pouvait pas être moindre de cinquante milles. Philip donna l’ordre de s’arrêter.

La halte se fit au milieu du fleuve. Le premier soin de Philip fut de lier à nouveau la main droite du bandit et ses deux pieds. Après quoi il l’adossa à un petit monticule de neige glacée, à une douzaine de pas du traîneau. Blake accepta ce traitement avec une indifférence apparente.

Puis, tandis que Célie faisait les cent pas pour ramener la circulation dans ses membres engourdis, il s’éloigna rapidement vers les sapins rabougris qui bordaient le fleuve et en revint avec une brassée de bois mort. Il en construisit un petit feu, aussi discret que possible et dissimulé en partie par le traîneau.

Dix minutes suffirent à cuire la viande du souper. Aussitôt Philip éteignit la flamme en piétinant dessus. Puis il donna la pâtée aux chiens et, à l’aide des peaux d’ours, installa, pour lui et pour Célie, un nid moelleux et confortable, en face de Blake. La nuit était désormais complète et à ce point opaque que la silhouette sombre du prisonnier se dessinait à peine contre le tas de neige.

Les étoiles commencèrent à scintiller au firmament et à emplir sa voûte de leur clarté. Les ténèbres se dissipèrent et la terre blanche s’éclaira de la froide splendeur de la nuit arctique. Sous la vive et tremblotante lumière des flambeaux célestes, Philip voyait étinceler, comme un voile d’or, les cheveux de Célie. Devant lui, il apercevait les yeux de Blake flambant comme deux braises. À droite et à gauche, apparaissaient nettement les deux berges de la rivière de la Mine-de-Cuivre. On aurait pu discerner, à deux cents yards, un homme qui se serait approché.

Quelque temps passa. Philip remarqua que la tête de Blake s’affaissait sur sa poitrine et que sa respiration se faisait plus sonore. Il pensa qu’il s’était endormi. Célie, blottie contre lui comme un oiselet, fut bientôt assoupie. Seul, il demeurait éveillé et aux aguets. Les chiens, anéantis sur leurs ventres, étaient morts au monde.

Une heure durant, il veilla de la sorte. Blake ne remuait décidément plus. Rien de suspect, nulle part. La nuit devenait de plus en plus brillante. Il tenait dans sa main son revolver. La clarté des étoiles y faisait jouer un reflet d’acier, que Blake ne pouvait manquer de percevoir si, par hasard, il ouvrait les yeux.

Mais le sommeil, à son tour, envahissait Philip, et désespérément il luttait pour se maintenir éveillé. Comme la nuit où il était tombé dans les mains de Bram Johnson, il cédait à la fatigue et au besoin de repos. À plusieurs reprises, il sentit que ses yeux se fermaient et ce ne fut pas sans de grands efforts qu’il parvint à les rouvrir.

Son projet avait été que le repos commun durerait deux ou trois heures. Deux heures s’étaientdéjà écoulées quand, pour la vingtième fois, il rouvrit brusquement ses paupières mi-closes. Il regarda Blake. Blake n’avait pas bougé ; sa tête pendait toujours en avant.

Alors, lent et irrésistible, l’épuisement du corps eut raison de la volonté de Philip. Il s’endormit. Mais, dans son sommeil même, sa subconscience lui criait qu’il ne devait pas dormir, le tourmentait pour qu’il s’éveillât, lui rappelait le danger qui veillait.

Cette voix intérieure finit par l’emporter. Ses paupières se séparèrent et la première sensation qu’il éprouva fut une satisfaction intense d’avoir vaincu le sommeil. D’eux-mêmes, ses yeux bouffis se portèrent vers Blake. Le monticule de neige était toujours à sa place. Toujours les étoiles brillaient et la nuit était immensément calme.

Mais Blake… Où était Blake ?

Le cœur de Philip fit un bond vers sa gorge. Blake était parti !