Le Pôle meurtrier/04


IV. L’ASCENSION DU GLACIER BEARDMORE.


Pénible ascension. — Cinq jours dans des fondrières de neige. — Premier dépôt établi sur le glacier. — Retour des attelages de chiens. — Lenteur de la marche. — L’escouade d’Atkinson bat en retraite.


UN DES CHIENS.

Dimanche, 10 décembre[1]. — Les chiens transportent maintenant 270 kilogrammes de matériel, en plus des 90 kilogrammes de vivres qui, plus loin, seront laissés en dépôt.

La journée est admirable. Après le premier kilomètre commence l’ascension ; quoique la pente soit assez raide, nous conservons les skis pendant quelque temps encore. La déclivité devenant ensuite plus accusée et la piste beaucoup plus molle, nous devons les enlever.

À cinq heures nous atteignons le sommet de cette première côte et, après le thé, la dévalons. La descente est presque aussi pénible que la montée, quoique nous puissions maintenant nous servir des skis. Nous venions de camper, à 9 h. 15, quand un vent violent descend du glacier.

L’escouade d’Evans est épuisée ; à son sujet Wilson m’a même donné de mauvaises nouvelles. Wright est, paraît-il, surmené et Lashley fatigué par le traînage si laborieux depuis le dernier blizzard. Je ne suis pas satisfait de cette équipe. La fin de l’étape a clairement montré que quelque chose cloche. Le lieutenant Evans et ses hommes sont restés très en arrière. Après avoir ôté leurs skis ils ont employé près d’une demi-heure à parcourir quelques centaines de mètres. La piste était, il est vrai, particulièrement mauvaise. Cela deviendra très grave si maintenant les hommes faiblissent. Moi, au contraire, jamais je ne me suis senti plus vigoureux et mon escouade est à la hauteur de sa tâche. Le sous-officier Evans est solide comme un roc et Oates et Wilson sont non moins résistants.

Autour du camp, la neige est plus molle que jamais ; nous sommes, il est vrai, dans une dépression. À chaque pas on enfonce jusqu’aux genoux et le sol s’affaisse sous le poids des traîneaux. Le vent, qui souffle maintenant, améliorera peut-être la piste ; déjà il semble la rendre plus ferme. Toute cette neige molle a été apportée par le dernier blizzard. Or, dans cette région, Shackleton a rencontré de la glace bleue. Quelle différence extraordinaire dans les fortunes des deux expéditions ! À chaque pas, la chance de mon prédécesseur apparaît plus évidente.

Demain les chiens nous suivront encore pendant la première moitié de l’étape ; après quoi ils battront en retraite. Dès lors, la charge de chaque traîneau sera augmentée de 90 kilogrammes ; sur une surface pas trop difficile nous pourrons haler aisément pareil poids. Suivant toute vraisemblance, si la neige ne durcit pas, nous serons obligés de faire avancer chaque véhicule l’un après l’autre, et en nous y attelant tous.

LE Dr WILSON DESSINANT SUR LE GLACIER BEARDMORE.

Lundi, 11 décembre. — En coupant le glacier, nous avons traversé une zone accidentée. Chaussés de nos skis, nous avons halé les traîneaux, suivis par les attelages de chiens. J’ai engagé les conducteurs à marcher tout près de leurs véhicules ; car, dans ces parages, nombreuses doivent être les crevasses masquées. De temps à autre, un véhicule enfonce dans de la neige molle et nous entraîne à sa suite. Mais promptement nous apprenons la manœuvre utile en pareil cas. Pour redresser le véhicule, il suffit de le tirer sur le côté.

Juste au moment où j’espérais faire un grand pas, une difficulté se présente. Encore une nouvelle preuve. Autour du camp, la neige est terriblement molle, à chaque pas on enfonce jusqu’aux genoux ; sur un pareil terrain, les hommes ne pourraient haler sans skis et les chiens éprouveraient de très grandes difficultés. Les patins sont indispensables, et dire que, dans leur parti pris à l’égard de ces engins, mes compatriotes ne se sont guère exercés à leur pratique.

HALTE D’UN TRAÎNEAU.

Mardi, 12 décembre. — Une rude étape. C’est mon équipe qui a éprouvé le plus de difficultés ; à de fréquentes reprises, nous nous sommes enlizés dans des fondrières de neige, et ne sommes parvenus à déhaler le traîneau qu’au prix des plus grands efforts. Les autres escouades ont peine également, mais moins que nous. Campé à 7 heures. Demain, nous partirons de bon matin et tâcherons d’obtenir un meilleur résultat. Aujourd’hui nous avons couvert de 13 à 14 km. 5. Sur un pareil terrain, les compteurs de traîneaux ne donnent aucune indication.

Ce que je craignais s’est produit. Toute la vallée inférieure du glacier est remplie de neige apportée par le dernier blizzard. Sans skis, nous demeurerions irrémédiablement enlizés. À pied, on enfonce jusqu’aux genoux, plus profondément encore si l’on tire un traîneau. Seuls, les skis nous permettent d’avancer et de haler nos charges.

Pendant l’après-midi, gouverné sur la chaîne du Commonwealth jusqu’à ce que nous soyons arrivés à peu près au milieu du glacier. À mon avis, le Beardmore n’est pas aussi large que le représente Shackleton et, à coup sûr, pas à beaucoup près aussi grandiose que le Ferrar.

Aujourd’hui, l’escouade du lieutenant Evans s’est bien comportée.

UNE ESCOUADE MONTÉE SUR SES SKIS HALANT UN TRAÎNEAU.

Mercredi, 13 décembre. — Étape horrible, l’abomination de la désolation ! Traînage terriblement pénible. Par endroits, une couche verglassée récemment formée, trop faible pour supporter les skis et n’offrant aucun point d’appui. Par suite, lorqu’en tirant leurs charges les hommes posent les pieds sur ces plaques, ils glissent en arrière. En même temps les traîneaux plongent dans de la neige molle et demeurent embourbés. Nous sommes trempés de sueur et à bout de souffle. À tout moment un des patins du traîneau porte sur une neige plus dure que celle sur laquelle repose l’autre partie du véhicule, d’où capotage et impossibilité de le mouvoir. Au sommet de la pente, je trouve Evans réduit à adopter le système de relais ; peu après, Bowers suit son exemple. Mon escouade réussit cependant à haler son traîneau avec sa charge complète, mais pour arriver à ce résultat combien fréquentes sont les haltes et quels coups de collier nous donnons ! Les autre équipes devront semble-t-il être allégées ; nous devrons modifier notre ordre de marche ; en tout cas, demain nous essaierons encore.

Jeudi, 14 décembre. — Une indigestion et l’humidité de mes vêtements me tiennent éveillé une partie de la nuit. L’exercice excessif auquel nous sommes soumis donne des crampes douloureuses ; avec cela, les lèvres sont sèches et gercées. Par contre nos yeux vont mieux. Nous plions bagage sans grand espoir de trouver un meilleur terrain.

L’escouade d’Evans se met la première en route ; après un halage pénible pendant une heure, elle réussit ensuite, à ma grande surprise, à progresser facilement. Bowers la suit avec plus de peine. Le départ est laborieux, mais après les 200 mètres franchis, mon équipe avance avec aisance ; de suite j’ai l’impression que tout ira bien. Bientôt en effet nous rattrapons les autres. Nous offrons à Evans de prendre une partie de son chargement, mais il refuse tout secours.

L’étape d’aujourd’hui doit s’élever à 17,5 ou 19 kilomètres. Pendant la marche nous avons eu très chaud, et avons dû enlever les jerseys. Maintenant nous sommes transis, mais nous en avons fini avec cette maudite neige molle et avons couvert une bonne distance ; ce résultat compense les petits désagréments causés par la température.

Vendredi, 15 décembre. — La piste devient meilleure et la couche de neige au-dessus de la glace bleue moins épaisse. En revanche, ciel sombre et bas.

L’escouade d’Evans est décidément la plus lente et celle de Bowers guère plus rapide ; nous les distançons sans difficulté. Quel soulagement de pouvoir avancer à une allure régulière ! Hier et ce matin lorsque le traîneau s’arrêtait, nous éprouvions encore des difficultés à le déhaler. Cet après-midi, pour la première fois, nous pouvons remettre en route, simplement en tirant tous ensemble en mesure, et pour la première fois il nous est loisible de nous arrêter à notre volonté. C’est un second adoucissement à nos peines, et il est particulièrement agréable.

Après le souper, quoique le ciel semble se dégager, son apparence demeure mauvaise. La brume est arrivée du Sud-Est ; ce sont les mêmes symptômes que ceux qui ont précédé le blizzard du 6 décembre. Plaise à Dieu que nous ne trouvions pas de neige molle dans la région du glacier que nous allons attaquer !

La partie inférieure du Beardmore n’est pas très intéressante, sauf au point de vue glaciaire. Le mont Kyffen excepté, peu d’affleurements rocheux ; à distance, il est impossible de reconnaître la roche constituant ce piton. Point non plus de moraines superficielles. Les glaciers tributaires, fort beaux, se sont creusé de profondes vallées, sans, toutefois, avoir pu faire disparaître les gradins de confluence. Les penchants de la vallée sont très abrupts ; par endroit, leur pente semble atteindre 60°. Le versant Nord est pour ainsi dire couvert de cascade de séracs, tandis que celui tourné au Sud est presque dépouillé de glace, évidemment par suite de son exposition au soleil.

LE MONT KYFFEN SUR LE GLACIER BEARDMORE.

Samedi, 16 décembre. — Halage très pénible en raison de la chute de neige d’hier. Dans l’après-midi, nous conservons les patins pendant deux heures, jusqu’à une zone de sastrugi particulièrement difficile. Les fréquents arrêts des traîneaux sur cette surface accidentée nous décident à abandonner les skis, dès lors nous avançons plus rapidement, mais ce résultat n’est obtenu tout d’abord qu’au prix d’un labeur excessif. La croûte superficielle, très mince, cède, et nous enfonçons. Du fait de la tempête qui nous a assailli à la fin de la Barrière, nous sommes en retard de six jours sur Shackleton : aussi pressons-nous le pas. Depuis notre arrivée dans cette région accidentée du Beardmore, les crevasses ne sont pas aussi dangereuses que je le craignais ; les chiens auraient très certainement pu venir jusqu’ici. Nous avons terriblement chaud ; en marche, nous transpirons abondamment, puis dès que nous faisons halte, nous sommes glacés, mais le soleil efface tous les maux.

Dimanche, 17 décembre. — Peu après le départ, terrain très difficile : en avant, des lignes de séracs, et, entre nous et la terre, de longues vagues cimées de glace bleue et tapissées de neige très molle dans les creux. Plusieurs de ces ondulations atteignent une hauteur de 10 mètres ; pour les descendre, nous nous laissons glisser sur le traîneau. En un clin d’œil nous arrivons ainsi au bas de la pente, puis, en vertu de la vitesse acquise, remontons une partie du versant suivant ; après quoi, un coup de collier effroyablement ardu amène le véhicule au sommet de la crête. Après deux heures de cet exercice, j’aperçois une vague plus large que les autres, dont la crête se prolonge par une nappe de glace bleue. Une fois au sommet de cette ondulation, nous parcourons en terrain plat 3 200 mètres ; après cela, de nouveau une pente rapide et nous sommes au sommet de ce gradin. Ensuite, plus rien que des champs de neige de consistance très différente, parsemés d’affleurements de glace.

Campé, après avoir couvert 20 kilomètres. Si nous conservons cette allure, nous gagnerons sur Shackleton. Après tout, je ne vois pas pourquoi nous n’y arriverions pas, à moins que, plus haut, le glacier ne soit très accidenté.

LA PRESSION DES GLACES SUR LE GLACIER DE BEARDMORE.

Lundi, 18 décembre. — Ciel nuageux et chute de neige. La terre en vue à tribord : aussi, malgré le temps sombre, pouvons-nous marcher. De 8 h. 20 à 1 heure de l’après-midi, couvert les 12 km. 8 habituels. Après un terrain assez facile, de la glace très rugueuse avec des fentes qu’on eût dites taillées à coup d’épée, puis, une nouvelle pente très difficile. Nous inclinons alors à gauche, sans trouver au début grande amélioration, mais, arrivés au sommet d’une montée, le terrain s’améliore ; pour l’instant, les choses s’annoncent bien. À droite, vue sur les monts Adams Marshall et Wild, remarquables par leurs très curieuses stratifications horizontales.

Après-midi. — Terrain très accidenté en avant d’une zone de séracs. Faute de trouver une meilleure route, nous nous engageons dans ce dédale. Plus loin, le glacier s’élargit en une vaste cuvette accidentée d’ondulations irrégulières, où les progrès sont un peu plus rapides ; malheureusement cette amélioration ne persiste pas. Toute l’étape a donc été pénible ; quoi qu’il en soit, elle dépasse 42 km. et demi. À présent, plus que cinq jours de retard sur Shackleton.

Mardi, 19 décembre. — Après une zone facile au départ, un dédale de crevasses. En tombant dans deux de ces trous, je reçois de fortes contusions au genou et à la cuisse ; néanmoins nous continuons et finalement arrivons sur un champ de glace admirablement uni. À partir du dernier kilomètre, le névé recouvre la majeure partie du glacier ; par suite, halage plus pénible. Enfin nous sommes dans le cirque supérieur du glacier. Les différents massifs rocheux qui l’encadrent semblent tout proches.

Au bivouac, Evans et Bowers prennent des relèvements, comme ils l’ont fait toute la journée ; nous aurons donc les matériaux d’une excellente carte. Des journées telles que celle-ci donnent du cœur.

UN DE NOS CAMPS SUR LE GLACIER DE BEARDMORE.

Mercredi, 20 décembre. — Ce matin nous avons accompli la meilleure marche que nous ayons jamais effectuée : plus de 19 kilomètres. Avec celle de l’après-midi, cela fera une bonne étape : 36 km. 8 et gain de 240 mètres en hauteur.

J’ai prévenu Atkinson, Wright, Cherry-Garrard et Keohane que demain soir ils reviendront en arrière. Tous sont désappointés. Je redoutais cette nécessité excessivement pénible de faire un choix parmi mes compagnons. Suivant notre programme, nous devions partir du 85° 10 de latitude avec douze « unités » de vivres[2], et huit hommes. Or demain soir, à un jour près, nos approvisionnements seront réduits à cette quantité. Après tant de difficultés, nous avons lieu d’être satisfaits d’un pareil résultat.

Jeudi, 21 décembre. — Excellente étape qui nous a conduits sur un emplacement propice à l’installation d’un dépôt. Demain nous partirons avec le chargement complet que nous devrons haler sur le plateau. La première marche nous révélera donc si la victoire est possible. La température est tombée au-dessous de −17°, mais ce soir l’air est si calme et si clair que l’on éprouve dans la tente une douce sensation de bien-être et de chaleur. Grâce à ce beau temps nous opérons facilement cette nuit le tri des approvisionnements. Ma tâche, en pareille circonstance, est singulièrement allégée par l’infatigable activité du petit Bowers.

Aujourd’hui, nous avons gagné une grande altitude ; je souhaite que nous ne soyons pas obligés de redescendre, mais nous devrons, semble-t-il, incliner légèrement pour marcher ensuite au Sud-Ouest. Nous en sommes à notre quarante-troisième campement. Il y a cinquante et un jours que nous sommes en route.


(À suivre.) Adapté par M. Charles Rabot.


LES CARNETS DU CAPITAINE SCOTT DANS L’ENVELOPPE QUI LES CONTENAIT PENDANT LE VOYAGE AU PÔLE.
  1. Day et Hopper, de l’escouade des chauffeurs, battirent en retraite le 24 novembre. Meares et Demetri, avec les chiens, montèrent jusqu’au dépôt du Glacier inférieur et de là rebroussèrent chemin le 11 décembre. À partir de cette date, le détachement qui poursuivit vers le Sud était ainsi composé :

    Traîneau no 1 : Scott, Wilson, Oates et le sous-officier Evans.

    Traîneau no 2 : lieutenant Evans, Atkinson, Wright, Lashley.

    Traîneau no 3 : Bowers, Cherry-Garrard, Crean, Keohane.

    Le 21 décembre, au dépôt du glacier supérieur, Atkinson, Wright, Cherry-Garrard et Keohane revinrent en arrière. Dès lors la caravane du Sud ne comprit plus que deux escouades :

    Traîneau no 1 : Scott, Wilson, Oates et le sous-officier Evans.

    Traineau no 2 : lieutenant Evans, Bowers, Crean et Lashley.

    Le 4 janvier, à 150 milles du Pôle, le lieutenant E. Evans, Crean et Lashley battirent en retraite. Dès lors, seuls continuèrent vers le Sud : Scott, Wilson, Oates, Bowers et le sous-officier Evans avec le traîneau no 1.

  2. Une « unité » comprenait des vivres pour quatre hommes pendant une semaine.