Le Pôle meurtrier/05


LE PÔLE MEURTRIER[1]

JOURNAL DE ROUTE DU CAPITAINE SCOTT
Adapté par M. Charles Rabot


V. — SUR LE PLATEAU POLAIRE.


Marche plus facile. — Une étape de 28 kilomètres. — Chute dans une crevasse. — La Noël. — Plantureux dîner. — Difficultés avec les traîneaux. — Le dépôt des Trois degrés. — Le 1er janvier 1912, la caravane est à 272 kilomètres du Pôle. — Retour en arrière de l’escouade du lieutenant Evans. — L’escouade de Scott seule sur la route du Pôle.



Vendredi, 22 décembre. — Quarante-quatrième campement. Altitude : 2 130 mètres environ. Température : −18°,3. La troisième partie de l’expédition s’ouvre sous des auspices favorables. Une fois le dépôt installé, nous prenons congé de nos chers camarades et, à 9 h. 20, nous nous attelons à nos traîneaux lourdement chargés. Mes craintes sont vite dissipées par notre allure rapide. La seconde escouade nous suit de près, c’est la preuve que les éléments faibles de la caravane ont été éliminés et que j’ai bien choisi mes collaborateurs. Nous avançons très facilement et déjeunons à 1 heure. Le soir nous campons à 6 h. 15. En sept heures, nous avons couvert 19 kilom. 2. Latitude observée : 85°13′ 1/2 ; longitude : 161°55′.

Demain, l’étape sera plus longue, neuf heures environ. Chaque jour devant amener un allégement des charges, nous pourrons donc marcher à la vitesse nécessaire pour parvenir au but. Aujourd’hui nous nous sommes élevés d’environ 75 mètres. Toute la journée, de même que la nuit précédente, très beau temps (température pendant la nuit : −22°,6). Dans la matinée, pendant une ou deux heures, légère buée produite par des nuages. Maintenant ciel très clair et vue magnifique sur les montagnes situées au Nord.

Samedi, 23 décembre. — Gain en altitude : 111 mètres. Départ à 8 heures, route au Sud-Ouest. Montée très faible ; marche facile pendant trois heures environ, ensuite des crevasses dangereuses et des crêtes abruptes. Le terrain devenant très difficile, nous revenons dans le Nord, puis inclinons dans l’Ouest. Dans tous les cas nous nous élevons. C’est énervant de venir autant dans l’Ouest, mais la persévérance nous fera triompher des obstacles.

Nuit de samedi. — Quarante-cinquième campement. Température : −19°,6. Altitude : 2 325 mètres environ. Cet après-midi, vicissitudes diverses. Au départ, route dans l’Ouest en gravissant une rampe — la cinquième que nous gravissons depuis deux jours. Au sommet, une autre vague apparaît à l’Est, mais moins élevée et mieux garnie de neige que celle qui nous a donné tant de mal ce matin. Il est tentant d’en essayer, et graduellement j’incline dans sa direction. Puis, revenant à mon principe, nous tournons dans l’Ouest, vers une autre pente. Au sommet de cette déclivité, une surface absolument extraordinaire : de tous côtés d’étroites crevasses, masquées par une mince croûte de névé. Tous, les uns après les autres, nous tombons dans ces chausse-trapes, quelquefois deux en même temps.

Dans les crevasses les plus larges traversées ce matin, c’était la partie inférieure du « pont » qui était branlante, tandis que dans toutes les autres précédemment rencontrées la partie supérieure était au contraire rompue. Cet après-midi, près de cette zone de fissures étroites, nous avons cheminé près de dix minutes sur une neige verglassée, recouvrant des amas de cristaux de glace. On avait, à chaque pas, l’impression de marcher sur des carreaux de verre. À 5 heures du soir, changement soudain. À cette neige verglassée succèdent des sastrugi réguliers ; en même temps, dans toutes les directions, l’horizon s’aplanit. Nous avons continué dans le Sud-Ouest jusqu’à 6 heures du soir, puis avons campé. La pensée d’avoir enfin atteint le plateau nous donne une agréable impression de sécurité. Ce soir, je suis pleinement satisfait.

Aujourd’hui, en huit heures et demie environ, nous avons couvert 28 kilomètres et nous sommes élevés de près de 240 mètres. Ma résolution de gagner avant tout en altitude, sans nous occuper de la direction suivie, se trouve pleinement justifiée ; grande serait ma surprise si nous rencontrions de nouvelles régions crevassées ou de pentes escarpées. Pour la première fois depuis le départ, le but me semble réellement à portée. Nous pouvons haler nos charges, et même les haler beaucoup plus vite que jamais je n’aurais osé l’espérer. Je demande seulement une honnête dose de beau temps. Comme je l’avais prévu, le vent est froid à cette altitude ; mais avec de bons vêtements, et bien nourris comme nous le sommes, nous pouvons le supporter, et même un temps plus froid.

Dimanche, 24 décembre. — Nous nous sommes élevés, je crois, plus que ne l’indique le baromètre. Et cela en cinq heures, sur une surface qui doit être un échantillon du plateau polaire. Toujours une brise de Sud-Sud-Est, très piquante. Revêtu les complets Burberry pour nous garantir du vent et une coiffure plus chaude. Gain de la journée en hauteur : environ 75 ou 100 mètres. Hypsomètre : 2 400 mètres.

Après la grande halte, les deux premières heures se sont très bien passées. Ensuite, le traînage est devenu un peu plus difficile. Somme toute, 26 kilomètres dans la journée. Après avoir perdu de vue le gros monticule crevassé, ce soir, un second, plus petit, se découvre par « babord avant » ; en même temps la piste devient alternativement ferme, puis molle. De tous côtés des creux et des renflements ; des zones disloquées doivent se trouver dans le voisinage. Pourvu qu’elles ne nous obligent pas à nous diriger davantage dans l’Ouest ! 26 kilomètres en quatre heures ; ce n’est pas si mal, eu égard aux circonstances.

Vent de Sud constant ; si au campement, il n’est pas précisément agréable, par contre, pendant la marche, il offre l’avantage d’empêcher la transpiration (température : −19°,4). Le grand inconvénient de cette brise, c’est qu’elle augmente l’étendue de la pellicule de glace qui se forme sur la figure. De la journée, pas rencontré une seule crevasse ; c’est bon signe. Le soleil continue à briller dans un ciel sans nuages ; le vent se lève pour tomber ensuite. Autour de nous, un paysage d’une morne désolation ; mais la joie est en nous. C’est demain Noël, avec les extras de circonstance.

Lundi, 25 décembre. Noël. — Gain en altitude : 72 mètres. Cette nuit et ce matin, vent très violent ; pendant la nuit, légère chute de neige et chasse-neige ; à l’heure du départ, il diminue ; la hauteur des tourbillons au-dessus de la surface du glacier ne dépasse pas 0 m. 30. Peut-être cette neige rendra-t-elle la piste plus difficile. Cette crainte n’est pas justifiée ; pendant la première heure et demie, nous avançons à bonne allure. Nous attaquons ensuite une montée, puis, à notre grand dépit, une fois de plus encore, nous nous trouvons au milieu de crevasses. Sur leur bord, entre de hauts monticules, un névé dur et glissant ; par suite, il est très difficile de prendre un point d’appui pour tirer les traîneaux. Avec les bâtons de ski, nous sondons ; néanmoins plusieurs d’entre nous enfoncent jusqu’à la ceinture. Après une demi-heure de cet exercice, j’aperçois le second traîneau assez en arrière. Évidemment un homme était tombé dans une crevasse. De loin nous assistons au sauvetage. Nous attendons une demi-heure nos camarades ; pendant ce temps nous souffrons atrocement du froid. Brusquement, nous raconte-t-on), Lashley avait disparu et peu s’en fallut qu’il n’entraînât à sa suite l’escouade entière. Emporté par son élan, le traîneau obstrua si bien la fente, qu’il fallut avoir recours à la corde alpine pour remonter Lashley.

À cette zone crevassée succède un meilleur terrain. Dès lors nous avançons assez rapidement. À une heure de l’après-midi, nous avons parcouru plus de 13 kilomètres et nous sommes élevés d’environ 75 mètres.

Soir. — Quarante-septième campement. Température : −21°,6. J’ai tellement mangé que je puis à peine écrire. Après un excellent déjeuner, suivi d’un dessert de chocolat et de raisins secs, nous avons fait un bon départ. Un peu plus loin, terrain très difficile avec crevasses, larges sillons presque parallèles à notre route, et nombreuses fentes cachées. Dans cette région, les chutes ont été fréquentes.

Couvert aujourd’hui 27 kilom. 7. Point estimé : 85°50′ de latitude Sud ; 159°8′2″ de longitude Est. Vers la fin de l’étape, piste meilleure : le glacier monte et descend en très longues ondulations. On ne distingue aucun alignement prédominant dans l’orientation de ces vagues.

Un mot de notre souper d’hier soir. Quatre services le composaient. D’abord un rata de pemmican et de viande de cheval assaisonné d’oignons et de poudre de cari, puis une macédoine de cacao et de biscuits sucrés ; après cela, un plum-pudding, enfin du cacao avec des raisins secs ; pour finir, un dessert composé de caramels et de gâteaux au gingembre. Après le festin, nous pouvions à peine bouger. Wilson et moi n’avons pu venir à bout de notre part de plum-pudding. Tous nous avons ensuite dormi comme des souches et sans sentir le froid : tel est l’effet d’un solide repas.

Mardi, 26 décembre. — Déjeuner. 12 kilomètres en quatre heures trois quarts. Peut-être le plum-pudding d’hier soir ralent-il notre allure. Jusqu’au bout la piste ne semble pas devoir s’améliorer. Si le terrain présente encore de faibles ondulations, en général il s’aplatit ; nous montons lentement.

Au quarante-huitième campement à 6 h. 30. Nous sommes mécontents de n’avoir couvert que 24 kilomètres, alors qu’au début je ne m’attendais pas à en parcourir plus de 16 !

Position observée : 86°2′ de latitude Sud ; 160°26′ de longitude Est. La température varie de −24°,4 le soir à −19°,4 pendant la journée. J’espérais en avoir fini avec les zones de glace disloquée, lorsque ce soir, j’aperçois à droite un monticule balafré de crevasses. Nous pourrons facilement l’éviter, mais il y en a peut-être d’autres par derrière. Ce matin, nous sommes partis une demi-heure en retard ; par suite, la distance couverte est moins grande, je devrai me contenter de 24 kilomètres.

Mercredi, 27 décembre. — Déjeuner. Le matin, vent faible et traînage pénible. Nous transpirons tous, surtout la seconde équipe, qui suit difficilement. Gravi et descendu une série d’ondulations ; les montées sont très fatigantes, surtout celles couvertes de sastrugi qui rejettent le traîneau de côté.

Quarante-neuvième campement. — Température : 21°,2 sous zéro. Après le déjeuner, progrès rapides sur un champ de neige molle ; ensuite, des sastrugi durs et glissants. Même sur ce terrain, l’allure reste bonne. Néanmoins je pressens quelque chose de mauvais. En effet, au delà d’une courte montée, une fois de plus nous voici au milieu de crevasses et d’accidents de toute sorte. Cela a été affreusement fatigant.

Pendant la dernière heure et quart, de nouveau un champ de neige molle et marche rapide. Campé à 6 h. 45, après 25 kilomètres. Guider la marche de notre petite troupe constitue une tâche singulièrement laborieuse. Celui qui en est chargé ne peut, comme ses camarades, laisser vagabonder sa pensée, et, quand on se trouve au milieu d’une région tourmentée comme cet après-midi, le choix de la route cause une véritable fatigue. Heureusement, depuis notre arrivée sur le plateau, le soleil a lui constamment.

Jeudi, 28 décembre. — Après s’être mise en route sans difficultés, mon équipe a dû ensuite peiner pendant deux heures. L’autre groupe a passé également de mauvais moments. J’ai alors pris la place du lieutenant Evans à son traîneau ; lequel m’a semblé lourd. Cette équipe ne marchant point mon pas, je peux à tout au plus plus me maintenir ; je remplace alors Lashley par le sous-officier Evans. Dès lors, cela parait aller mieux. Au sommet, nous campons pour la cinquantième fois.

Pour quelle raison le halage du deuxième traîneau est-il dur ? Les uns attribuent cette difficulté à l’extrême fatigue de plusieurs hommes de la seconde équipe, les autres à une allure mal réglée et au manque d’élan ; d’autres enfin prétendent que ce traîneau glisse mal. L’après-midi, les deux escouades ont échangé leurs véhicules. Après un excellent début, le halage du second est devenu épuisant sur de la neige molle, tandis que l’autre avançait aisément. Il est donc évident que ces difficultés proviennent du traîneau lui-même. Ses patins sont bons, mais le bâti a été déformé par des chocs et par un chargement défectueux. La seconde escouade n’est donc pas fatiguée comme je le redoutais, elle aura simplement à remédier à l’avarie de son véhicule.

Vendredi, 29 décembre. — Altitude : 2 715 mètres environ. Le plus mauvais terrain que nous ayons encore rencontré ; halage très pénible ; néanmoins nous couvrons 12 kilomètres. Si la piste redevient aussi mauvaise, un gros effort sera nécessaire pour conserver notre moyenne. Le plateau semble continuer à s’élever lentement. À ma grande satisfaction la seconde équipe maintient une bonne vitesse, maintenant qu’elle a découvert les causes de sa lenteur : un chargement trop rigide de son traîneau, et un défaut de cadence.

Cinquante et unième campement de nuit. Température : −21°,1. Cet après-midi, livré un nouveau combat. Seulement 22 kilomètres ! Halage très dur sur deux pentes. La neige poudreuse, poussée par le vent sur les montées, demeure amassée sur celles tournées au Nord. Ces amas pulvérulents, sont la source de nos plus grandes difficultés.

Le vent tourne du Sud-Est au Sud-Sud-Ouest, forçant, puis mollissant par intervalles. Très ennuyeuse cette brise, car elle ralentit la marche des traîneaux ; en revanche, elle nettoie la piste ; j’espère que demain la situation sera meilleure. Terriblement monotones, les étapes. Nos pensées se reportent à des jours plus agréables, mais la nécessité de tenir la route nous rappelle vite à la réalité. Aujourd’hui, plusieurs heures de marche très régulière ; ce sont les meilleures depuis longtemps, on oublie donc et on avance.

Samedi, 30 décembre. — Entre le déjeuner et le cinquante-deuxième campement marche très pénible et très fatigante, seulement 20 kilomètres.

La seconde équipe n’a pu nous suivre. Mon escouade a couvert 12 kilomètres avant le déjeuner. Dans l’après-midi, l’autre équipe toujours à la traîne. À 6 h. 30 du soir, nous avons campé, le lieutenant Evans trois quarts d’heure plus tard. À la fin de la journée, nous avons gravi une nouvelle pente couverte de neige poudreuse. Mon groupe a parcouru péniblement l’intervalle entre les deux bosses du glacier, quelque 13 kilomètres. Demain, nous marcherons seulement la moitié de la journée, puis établirons un dépôt de vivres et construirons des traîneaux de 3 mètres. La seconde équipe se fatigue certainement ; il reste à voir comment ils s’en tireront avec un traîneau plus petit et une charge plus légère. L’avenir resterait encourageant, si l’autre escouade pouvait avancer sans trop de fatigue.

Dimanche, 31 décembre. — Cinquante-troisième campement. Le second groupe laisse en arrière dans une cache ses skis et divers autres objets, le tout pesant environ 45 kilogrammes. Je le fais passer en tête ; il ne marche pas très vite. Campement pour le déjeuner à 1 h. 30. Durant cette première partie de l’étape nous avons couvert 13 kilomètres et avons dû nous élever notablement, ayant gravi deux pentes raides, l’une dès le départ, l’autre environ 9 kilomètres plus loin à la fin de la marche. Le halage sur ces déclivités a été très laborieux ; en somme, aujourd’hui nous avons monté sans discontinuer.

Après nous être réconfortés par un thé copieux, nous avons travaillé aux traîneaux. Si leur démontage n’a pas été long, il n’en a pas été de même de leur transformation en véhicules de 3 mètres. Les sous-officiers Evans et Crean se sont tirés de cette besogne à leur honneur. Evans est un homme extrêmement précieux. Construire un traîneau dans de pareilles conditions constitue un tour de force.

Le lieutenant Evans vient d’observer 86°56′ de latitude Sud ! Nous touchons donc presque le 87° parallèle que nous voulions atteindre ce soir. La transformation des traîneaux nous fait perdre une demi-journée ; j’espère la rattraper en avançant ensuite plus vite. La cache établie ici contient une semaine de vivres pour les deux équipes. Nous lui donnons le nom de dépôt des Trois degrés. Pour la première fois nous recouvrons la tente de sa seconde enveloppe ; nous avons ainsi plus chaud, semble-t-il.

Dix heures du soir. — La réfection des traîneaux a été plus longue que je ne l’avais pensé. Mais à présent elle est presque terminée. Les véhicules ainsi transformés paraissent devoir être très maniables.

LE CAMP DU DÉPÔT DIT DES TROIS DEGRÉS.

Lundi, 1er janvier 1912. Jour de l’an. — Réveil vers 7 h.30 et départ à 9 h. 30. L’équipe d’Evans marche en tête sans skis. Nous la suivons sur nos patins. Ayant étourdiment négligé de vérifier à l’avance nos chaussures de ski, il a fallu une demi-heure pour les ajuster. Wilson surtout a éprouvé de grandes difficultés avec les siennes. Cinquante-quatrième campement : 2 880 mètres au-dessus de la Barrière.

Thermomètre : 25°,5 sous zéro. La température baisse d’une manière constante, elle semble suivre les variations du vent. Nous sommes bien dans notre tente double. Un bâton de chocolat pour célébrer le nouvel an. L’escouade du lieutenant Evans n’est pas très gaie, les choses n’ont pas marché comme elle l’aurait désiré. Néanmoins l’avenir semble s’éclaircir : plus que 272 kilomètres et les vivres sont abondants.

Mardi, 2 janvier. — Température : −27°,2. Cinquante — cinquième campement. L’équipe d’Evans, partie avant 8 heures, a marché jusqu’à 1 heure ; ensuite, de 2 h. 35 à 6 h. 30. Quoique la mienne se soit mise en route, chaque fois, une demi-heure après la sienne, toujours il nous a été facile de la rattraper. Étape pénible pour l’escouade d’Evans, qui n’a plus ses skis ; facile au contraire pour nous. Distance parcourue : 24 kilomètres. Pour la première fois depuis notre arrivée sur le plateau, ciel légèrement couvert : toutefois le soleil se montre à travers un voile de stratus et le bleu apparaît à l’horizon.

À la fin de la journée, terrain difficile. Aujourd’hui, nous ne nous sommes guère élevés ; le plateau a l’air de s’aplatir. Les mouvements de terrain sont surtout mis en évidence par les sastrugi. Pendant l’après-midi, une mouette ! Évidemment très intrigué par notre présence, l’oiseau se posait sur la neige en avant de la colonne et s’envolait à quelques mètres plus loin dès que nous approchions. Elle semblait affamée. Un visiteur extraordinaire, eu égard à la distance à laquelle nous sommes de la mer.

Mercredi, 3 janvier. — Cinquante-sixième campement. Altitude au déjeuner : 3 033 mètres. Ce soir, 3 054 mètres. Température : −26°,2. Minimum : −28°. À moins de 240 kilomètres du but ! La nuit dernière, j’ai décidé une réorganisation de la caravane, et ce matin, j’ai annoncé à Teddy Evans, Lashley et à Crean qu’ils devraient battre en retraite. Malgré leur déception, ils ne se plaignent pas. Bowers passera dans notre groupe : à partir de demain mon escouade sera de cinq hommes. Nous avons plus d’un mois de vivres ! Montés sur nos skis, nous avançons rapidement, tandis que les autres, qui marchent sans ces patins, sont plus lents ; l’étape d’aujourd’hui est seulement de 22 kilomètres. Demain, comment nous tirerons-nous d’affaire avec notre chargement complet ? Si nous pouvons atteindre une bonne vitesse, le succès sera certain, j’en réponds. Par endroits, très mauvaise piste et vent violent.

Mardi, 4 janvier. — Température : −26°,2. Naturellement, ce matin, les préparatifs de départ ont été longs ; il faut recharger le traîneau, puis prendre toutes les dispositions qu’entraîne la séparation des escouades. Grâce au sous-officier Evans, tout trouve sa place sur notre véhicule, malgré ses petites dimensions. J’étais inquiet de voir comment nous pourrions nous tirer du halage ; aussi, grande est ma satisfaction de voir que nous n’éprouvons pas de difficultés. Bowers, qui n’a point de skis, s’attelle entre Wilson et moi, un peu en arrière. Il est nécessaire qu’il conserve son pas ; par bonheur, il ne nous retarde pas du tout.

La seconde escouade nous suit au début ; dès que je suis certain que nous pourrons avancer aisément, nous nous arrêtons et serrons la main de nos camarades. Teddy Evans est terriblement désappointé de ne pas nous suivre, mais il a très bien pris la chose et s’est comporté en homme de cœur. Le pauvre vieux Crean pleurait, et Lashley semblait très affecté de nous quitter. Je suis très satisfait qu’ils puissent haler facilement leur traîneau ; ils pourront donc accomplir leur retour[2].

Après la séparation, nous marchons jusqu’à 1 h. 15 et couvrons 11 kilom. Ce soir règne un calme plat. Si chaud est maintenant le soleil, qu’en dépit de la basse température il est agréable de rester dehors.

Qu’est-ce que l’avenir nous réserve ? Actuellement tout semble marcher à souhait. Mais j’ai peur, cependant, que de nouveaux obstacles ne viennent rendre notre tâche plus difficile. Peut-être, plus loin, la piste sera-t-elle mauvaise.

LES MEMBRES DE L’ESCOUADE DU PÔLE S’INTRODUISANT DANS LEURS SACS DE COUCHAGE.

Vendredi, 5 janvier. — Cinquante-huitième campement. Position observée : 87°57′ de latitude, 159°13′ de longitude. Température minima : −32°. Journée horriblement fatigante. Léger vent de Nord-Nord-Ouest, amenant des nuages épais et une chute continuelle de cristaux de glace. Résultat : au bout d’une heure, piste déplorable. Marchant vigoureusement de 8 h. 15 à 1 h. 15, nous couvrons 13 kilomètres ; dans l’après-midi, nous peinons également beaucoup. À 7 heures du soir, nous achevons nos 23 kilomètres, l’étape la plus pénible que nous ayons encore fournie sur le plateau. Les sastrugi semblent augmenter à mesure que nous avançons. L’après-midi, grand enchevêtrement de ces vagues de neige, et ce soir terrain très raboteux.

Menaces de coups de vent de Sud. Qu’une bonne brise vienne donc balayer le plateau et nous débarrasse de toute cette neige pulvérulente. Hélas ! le ciel n’annonce rien de bon. Quoi qu’il en soit, nous voici tout près du 88e parallèle, à un peu plus de 222 kilomètres du Pôle, à une étape seulement du dernier camp de Shackleton. Notre vitesse horaire dépasse légèrement 2 kilomètres. Tandis que nous avançons, que de pensées nous assaillent durant ces marches monotones et que de châteaux en Espagne nous bâtissons, maintenant que nous avons l’espoir de conquérir le Pôle !

Nous sentons très peu le froid et, grâce au soleil, nos vêtements sont rapidement débarrassés de toute humidité. Le matin, nos bas et nos mocassins sont presque secs. La préparation du repas pour cinq hommes prend une demi-heure de plus que pour quatre. Je n’avais pas prévu cette complication.

L’ESCOUADE DU PÔLE PRENANT SON REPAS.

Samedi, 6 janvier. — Altitude : 3 222 mètres. Température : 30°,1 sous zéro. De nouveaux obstacles. Hier soir, nous avons cheminé à travers des sastrugi ; ce matin, leur relief a augmenté et à présent nous nous trouvons au milieu d’un dédale de ces vagues de neige en forme d’hameçons, comme nous en avons déjà rencontré. Après une heure et demie de marche, nous avons ôté les skis pour continuer à haler à pied. Par endroits, le traînage est terriblement dur ; ce qui en augmente encore les difficultés, c’est que chacune de ces crêtes est hérissée d’aiguilles de glace pointues. Couvert 10 kilom. 4. Si ce genre de piste continue, nous ne pourrons conserver notre moyenne. Pas de vent.

Cinquante-neuvième campement. 88°7′ de latitude. Halage très laborieux. Une heure après le départ, nous nous apercevons qu’un sac de couchage est tombé du traîneau. Il a donc fallu retourner en arrière pour le rechercher ; encore une heure perdue. Seulement 19 kilom. 4 ; avec cela, le plus pénible traînage que nous ayons éprouvé.

Craignant de briser les skis, nous songeons à les abandonner. Sur les sastrugi, ce sont de continuelles montées et descentes ; avec cela, les cristaux de glace qui recouvrent ces ondulations empêchent le traîneau de glisser, même à la descente. Plus loin nous trouverons encore des sastrugi, je le crains. Donc nous devons nous attendre à des marches laborieuses, mais dans deux jours notre charge s’allégera, à la suite de l’établissement d’un nouveau dépôt. Nous avons dépassé le point atteint par Shackleton ; le campement de ce soir est donc le plus proche du Pôle qui ait jamais été établi, du moins je le suppose.

NOUS CHEMINONS À TRAVERS DES SASTRUGI.

Dimanche, 7 janvier. — Altitude : 3 168 mètres. Température : 29°,6 sous zéro. Inouïe, notre mauvaise chance ! Hier soir la persistance des sastrugi nous avait décidés à abandonner les skis. Or ce matin, après avoir parcouru 1 600 mètres, ces ondulations disparaissent progressivement. Nous discutons alors la question des patins. Finalement, il est décidé que l’on retournera les chercher. Résultat : perte d’une heure et demie environ. Une fois repartis avec les skis, nous pouvons à peine mouvoir le traîneau, tant la neige est poudreuse. Nous nous entêtons et, à la fin de cette étape épuisante, nos progrès deviennent plus rapides, mais au prix de quels efforts ! Après cette expérience, nous ne lâcherons plus nos patins.

Traînage toujours très dur ; seulement 9 kilom. 2 en quatre heures, notre plus courte étape sur le plateau ! Si la piste ne s’améliore pas, nous ne pourrons continuer longtemps à donner un pareil coup de collier. Heureusement les choses ne resteront pas ce qu’elles sont. Demain nous laisserons en dépôt des vivres pour une semaine ; le chargement se trouvera ainsi allégé d’environ 45 kilogrammes.

Les sastrugi sont beaucoup moins fréquents. Je me félicite de n’avoir pas lâché les skis ; avec ces patins, la marche est bien moins pénible. Bowers, qui a laissé les siens en arrière, doit fournir un rude effort pour nous suivre : heureusement il est infatigable. Evans a une vilaine plaie contuse à la main, à la suite de la blessure qu’il s’est faite lors de la transformation des traîneaux. Nos approvisionnements sont excellents. Quelle chance d’être tombés sur des conserves d’aussi bonne qualité.

Lundi, 8 janvier. — Soixantième campement. Température : 28°,6 sous zéro. Minimum de la nuit : −31°,6. Notre premier blizzard sur le plateau ! Le vent paraissant augmenter, nous ne partons pas après le déjeuner comme nous l’avions tout d’abord projeté. Le soleil brille. Quoiqu’il tombe de la neige son éclat semble augmenter à mesure que le vent force. Ce phénomène rappelle beaucoup les blizzards de la Grande Barrière ; il y a seulement moins de neige et, pour le moment, moins de vent.

Au réveil, la main d’Evans a été pansée ; ce repos doit être bon pour lui. À nous tous aussi, une journée passée au chaud dans les sacs fera du bien. Il ne faudrait pas cependant que cela durât plus d’un jour : la perte de temps serait trop grande et nous consommerions inutilement des vivres ; de plus, il se produit sur tout le matériel une lente accumulation de glace. (Température de la nuit : 25°,2 sous zéro.)

Pendant la journée, le temps s’est couvert, voilant par moments le soleil. Pour un temps de blizzard le thermomètre est bas. Quoi qu’il en soit, nous nous trouvons très bien dans notre tente double. La neige froide ne « botte pas ; par suite, en rentrant dans la tente, on n’en rapporte guère à ses pieds et les sacs de couchage restent en bon état (température : 19°,4 sous zéro).

Mes compagnons méritent les plus grands éloges. Chacun d’eux est uniquement préoccupé du bien général. Le Dr Wilson nous entoure toujours des soins les plus dévoués, et s’efforce d’atténuer nos souffrances. Surveille-t-il les fourneaux, sa vigilance n’est pas moindre, et l’amélioration de l’ordinaire demeure son souci constant ; avec cela, solide comme l’acier sous le harnais du traîneau, et d’un bout à l’autre de l’étape ne bronchant jamais.

Evans, un colosse possédant un cerveau remarquablement organisé. À présent j’ai conscience de tous les services qu’il nous a rendus. Nos chaussures pour les skis et nos crampons qui ont été si utiles représentent son œuvre ; s’il n’a pas inventé ces effets d’équipement, c’est à lui que nous sommes redevables de leur bonne exécution. Il a la charge de tout le matériel, des traîneaux, des tentes, des sacs de couchage, des harnais ; or rien de tout cela n’a donné le moindre sujet de plainte ; c’est la meilleure preuve de la valeur de la collaboration que nous a apportée Evans. Chargé à présent du dressage de la tente et du paquetage, il apporte à ces opérations un soin et une méthode admirables ; enfin c’est grâce à lui que notre traîneau a conservé sa souplesse et ses qualités de marche. Sur la Barrière, lorsque nous avions encore les poneys, toujours il rôdait autour des véhicules, préoccupé de remédier aux défauts du chargement.

UNE PAIRE DE MOCASSINS GARNIS DE CRAMPONS.

Le petit Bowers est étonnant. Jamais chez lui un mouvement de mauvaise humeur. Intendant de la caravane, toujours il a connu exactement nos ressources et les approvisionnements dont disposeraient les escouades qui battaient en retraite. Un travail compliqué que la redistribution des vivres, chaque fois qu’une équipe revenait en arrière ! Néanmoins, jamais Bowers n’a commis une erreur. En outre de cette fonction absorbante, il est chargé des observations météorologiques et de plus, maintenant, des observations astronomiques et de la photographie. Aucun travail ne le rebute et ne lui semble trop dur. Difficilement il se décide à rentrer sous la tente ; il ne semble pas d’ailleurs sentir le froid, et, longtemps après que les autres sont endormis, il reste dans son sac à écrire et à calculer ses observations.

Chacun de ces trois hommes est parfaitement adapté à ses fonctions et possède une valeur inestimable dans sa spécialité. Si, au temps où nous avions encore nos poneys, Oates nous a rendu de très grands services, aujourd’hui sa collaboration n’est pas moins utile. C’est un marcheur endurci et jamais il ne ménage sa peine. Au campement, il prend sa part des besognes domestiques et, en route, il supporte les fatigues aussi bien que tout autre de nous. Mon escouade n’aurait pu être mieux composée.

Mardi, 9 janvier. — Soixante et unième campement. Latitude 88°25′. Altitude : 3 081 mètres. Température : 20° sous zéro. Après le thé, nous partons. Éclairage mauvais, mais bonne piste. L’après-midi, marche très régulière : 12 kilomètres. Nous devons nous trouver par 88°25′ de latitude, c’est-à-dire au delà du terminus de Shackleton. Devant nous s’étend donc une terre vierge. Observation : 159°17′45″ de longitude Est. Température minima : 21°,7 sous zéro.

Après la tempête, le thermomètre a continué à monter et monte encore maintenant  : 20° sous zéro nous paraît une température chaude. Tout l’après-midi le soleil est resté voilé ; à présent on l’entrevoit. Les nuages arrivent encore. La marche devient terriblement monotone ; il n’y a pas lieu cependant de se plaindre, tant que la moyenne pourra être conservée. Cela sera, je crois, possible, si nous faisons un dépôt. Un incident s’est produit : brusquement, la montre de Bowers a retardé de vingt-six minutes ; peut-être a-t-elle gelé dans sa poche, ou par inadvertance a-t-il touché les aiguilles. Quelle que soit la cause de ce retard, la plus grande prudence devient nécessaire et nous ne devons plus abandonner de vivres sur cette grande plaine sans prendre toutes les précautions pour les retrouver, d’autant qu’un blizzard oblitère rapidement les traces. Aujourd’hui, au départ, nous pouvons à peine distinguer le sillage laissé sur la neige par le traîneau ; l’éclairage, il est vrai, est très mauvais.

Mercredi, 10 janvier. — Dans la matinée marche terriblement dure. Parcouru seulement 9 kilom. 5. Décide de laisser un dépôt au campement du déjeuner. Construit un cairn sous lequel nous abandonnons des rations pour une semaine, et divers vêtements. Après cet allègement, nos ressources sont devenues aussi réduites que possible. Nous n’avons plus que dix-huit jours de vivres.

Hier, j’étais certain de toucher le but ; aujourd’hui, la piste dépasse toute description. Si elle ne devient pas meilleure, nous parviendrons difficilement à fournir les étapes suffisamment longues. Le glacier est entièrement recouvert de neige poudreuse. Quand le soleil brille, c’est terrible ! Dans la première partie de l’après-midi, temps couvert ; aussi, au départ, le traînage est-il facile. Mais, pendant les deux dernières heures, le soleil ayant paru, il devient épuisant. Franchi seulement 19 kilom. 5.

Plus qu’à 136 kilomètres du pôle ! Mais sur cette distance, à l’aller comme au retour, le halage sera apparemment très pénible. En tout cas, nous avançons, c’est déjà un résultat. Avec cette lumière floue et ces nuages très rapides, il n’est pas précisément facile de guider la caravane. Les nuages viennent on ne sait d’où, puis se forment et se dissipent sans aucune raison apparente.

UN BLIZZARD.

Jeudi, 11 janvier. — Altitude : 3 162 mètres. Température : −26°,6 sous zéro. Dès le départ traînage pénible ; néanmoins, pendant les deux premières heures et demie, nous avons pu maintenir le traîneau en mouvement. Jamais auparavant le halage n’avait été aussi dur. Couvert 9 kilom. 6.

Soixante-troisième campement de nuit. — Altitude : 3 157 mètres. Temperature : −26°8 ; minimum : −31°,6. Pendant l’après-midi un second coup de collier. Résultat : 8 kilomètres à ajouter à ceux de ce matin. À peu près à 118 kilomètres du Pôle. Pendant sept jours pourrons-nous produire pareil effort ? Cela nous met en rage. Nul d’entre nous ne s’était jamais trouvé en face de si rude besogne.

Toute la journée les nuages sont passés au-dessus de nos têtes, venant du Sud-Est. En même temps, chute continuelle de cristaux de neige. Au départ, très légère brise de Sud ; ensuite calme. Le soir, le soleil est si chaud et si brillant que l’on a peine à croire la température aussi basse. À mesure que nous avançons, la neige semble devenir plus molle. Si nous parvenons à venir à bout de ce terrain diabolique, nous atteindrons le but ; mais c’est un dur moment.

Vendredi 12 janvier. — Soixante-quatrième campement. Température : −27°,5 ; 88°57′ de latitude. Une nouvelle étape pénible. Neige de plus en plus molle ; soleil tris brillant, au départ temps calme. Les deux premières heures, marche terriblement lente. Latitude observée : 88°52′.

L’après-midi, nous avons l’impression d’avancer plus aisément. Les nuages venant de l’Ouest, poussés par une légère brise très froide, se sont étendus à travers le ciel, et pendant plusieurs minutes, oh combien agréables ! le traîneau glisse aisément. Un instant après, bien que le soleil ait disparu, le traînage a été plus épuisant que jamais. Ce court moment de bon temps a été salutaire. J’en étais venu à craindre un affaiblissement de la caravane. Ces quelques minutes m’ont prouvé que, sur une bonne surface, nous halions encore aussi lestement qu’au début du voyage.

Sur un pareil terrain une sensation de monotonie oppressante vous étreint ; facilement même on éprouverait l’impression de la défaite imminente si le déjeuner et le dîner ne faisaient oublier très vite les vicissitudes de la marche. Le repas achevé, nous nous sentons prêts à un nouvel effort. Allonger les étapes serait très pénible ; si nous pouvons le faire pendant quatre jours encore, nous atteindrons le but.

Ce soir, au moment de camper, nous sommes tous glacés. Après cela, nous nous attendions à souffrir du froid pendant la nuit, mais, à notre grande surprise, la température a été plus élevée que la veille, alors qu’un beau soleil brillait. Je ne puis découvrir la cause de cette sensation de froid subite et très vive que nous éprouvons tous ; elle provient sans doute en partie de notre état de fatigue, en partie aussi, je crois, de l’humidité que l’on observe dans l’air.

Samedi, 13 janvier. — Soixante-cinquième campement. Température : 30°,2 sous zéro. Minimum : −30°,5. Presque 89°,9′ de latitude Sud. Après le déjeuner, très bon départ ; deux heures plus tard, la neige devient plus poudreuse que jamais. Malgré cela, nous parcourons 11 kilomètres, ce qui donne plus de 20 kilomètres pour la journée. Encore une étape allongée, et un peu au delà ! La chance tient.

Nous avons l’impression de descendre un peu. Quel effort épuisant exige le halage de ce léger traîneau ! Néanmoins nous avançons. Cet après-midi, pendant quelques instants, j’ai réussi à penser à autre chose qu’à notre labeur ; combien cela m’a reposé ! À la fin de l’étape, plus qu’à 94 kilomètres du Pôle ! Si nous ne l’atteignons pas, nous en approcherons très près.

Dimanche, 14 janvier. — Toute la journée, le soleil s’est vaguement montré à travers des pannes de nuages. Bonne brise de Sud avec chasse-neige au ras du glacier ; par suite, piste un peu meilleure. La conduite de la caravane est horriblement fatigante et difficile. Très souvent je ne puis rien voir. Bowers, monté sur mes épaules, m’indique alors la direction.

Le soir, ciel très chargé ; on distingue à peine le soleil ; en même temps, la température est montée ; autant d’indices de l’approche d’un blizzard. J’espère qu’il n’aboutira pas : dans ces parages, la surface du glacier ne porte pas trace de vent violent ; aussi bien, même si cela souffle un peu, nous pourrons marcher.

Aujourd’hui, nous éprouvons de nouveau une sensation de froid. Pendant le déjeuner, nous avons les pieds glacés ; nos mocassins sont, il est vrai, en piteux état. Après avoir enduit nos pieds de graisse, j’ai de suite plus chaud. Plus qu’aucun de nous tous, Oates semble ressentir le froid et la fatigue ; néanmoins, tous nous sommes en très bon état. C’est un moment critique à passer, nous en sortirons certainement. Le baromètre a considérablement baissé ; cette chute est-elle due au relèvement du plateau ou à une dépression, nous n’en savons rien encore. Que seulement nous ayons quelques belles journées ! Le but semble si proche. Seul le mauvais temps pourrait nous empêcher de l’atteindre.


(À suivre.) Adapté par M. Charles Rabot.

  1. Suite. Voyez pages 13, 25, 37, 49 et 61.
  2. Dans des conditions ordinaires, le détachement du lieutenant Evans aurait accompli sans difficulté le trajet de retour, comme l’espérait le commandant Scott. Mais la fortune devait être contraire aux différents groupes de l’expédition. Avant le cirque supérieur du glacier, un blizzard retint le lieutenant Evans pendant trois jours ; ce premier retard l’obligea ensuite à hâter le pas. Une fois au bas du glacier Beardmore, le chef de l’escouade fut atteint du scorbut.

    Malgré tout, Evans continua à traîner le véhicule de son groupe et à diriger sa petite caravane. Au campement d’One Ton, le lieutenant était, pour se tenir debout, obligé de s’appuyer sur des bâtons de ski ; néanmoins, au prix d’un effort désespéré, il réussit encore à parcourir 85 kilomètres en quatre jours. Là ses forces le trahirent. Evans supplia alors ses deux compagnons de l’abandonner pour aller chercher du secours, mais ces braves s’y refusèrent énergiquement. Laissant dans une « cache » tout ce dont ils n’avaient pas besoin, Crean et Lashley chargèrent Evans sur leur traîneau. Pendant quatre jours Crean et Lashley charrièrent ainsi leur chef. Ils arrivèrent au Corner Camp, où une abondante chute de neige les assaillit. Le traînage devenant dès lors impossible, singulièrement critique se trouva la situation de la petite escouade. Le lendemain, Crean partit seul pour la Pointe de la Hutte, distante de 55 kilomètres, tandis que Lashley demeurait auprès du lieutenant Evans. Les soins qu’il prodigua à son chef lui sauvèrent certainement la vie, avant l’arrivée du secours. Après une marche épuisante de dix-huit heures, Crean atteignit la Pointe de la Hutte. Immédiatement Atkinson et Demetri partirent avec un attelage de chiens et ramenèrent le malade, à la hutte de la Discovery. Là, après avoir été soigné par le docteur Atkinson, Evans fut transporté à bord de la Terra-Nova. Au printemps suivant, il put reprendre le commandement de la Terra-Nova pour aller rembarquer l’expédition. Le dévouement de Lashley et de Crean a été récompensé par la médaille d’Albert. (Note de l’édition anglaise.)