Le Pèlerin de Sainte Anne/Tome II/Le muet continue son pèlerinage

XIX.

LE MUET CONTINUE SON PÈLERINAGE.


Le pèlerin eut un instant regret d’être revenu à la maison de ses hôtes, car la colère et les menaces des habitants accourus aux cris de madame Lepage, ne présageaient rien de bon. Il craignit pour sa vie. L’aveugle fureur du peuple est traître… Il faut la redouter. Cependant l’infortuné garçon ne perdit point sa sérénité. Il attendit en invoquant le Seigneur. Et quand la première effervescence se fut un peu calmée, il attira, par des signes, les gens sur le rivage, et les conduisit à la talle d’aunes où il s’était caché pour surprendre les voleurs. En arrivant ils aperçurent un corps meurtri gisant sur la grève.

— C’est le docteur qui vend sur le marché, dirent quelques habitants.

— C’est, en effet, le débitant de sirop de la vie éternelle… reprirent les autres.

— Il est mort !

— Heureusement que j’ai encore deux fioles de son sirop ! dit, les larmes aux yeux, une bonne femme du voisinage !

— Lui ? c’est étonnant ! disait-on d’un côté. D’autre part on observait : On ne connaît pas le monde.

Le muet ramassa l’une des rames et fit le geste de quelqu’un qui frappe un grand coup…

— C’est vous qui l’avez tué ! demande-t-on avec étonnement.

Il fait signe que oui.

— Vous n’êtes donc pas de la bande ?

— Non, répond-il d’un mouvement de tête.

— Il faut toujours bien avoir pitié de ce cadavre, dit Lepage : les morts sont sacrés.

Et les habitants soulèvent le charlatan pour l’emporter à la maison. Une plainte se fait entendre.

— Il n’est pas mort ! s’écrie-t-on.

— Tant mieux ! reprend une femme, il pourra faire son acte de contrition.

Le charlatan fut apporté à la maison et déposé sur un lit…

Au même moment passait, revenant de la ville, le postillon de la côte Beaupré.

— Savez-vous la nouvelle ? demande-t-il à M. Lepage, et il arrête son cheval à la porte de la maison remplie de monde.

— Non ! qu’y a-t-il ?

— Le jeune homme muet qui devait aller au pénitencier pour cinq ans, a été mis en liberté.

— Vraiment ? mais pourquoi ?

— Son innocence a été reconnue. Il est la victime d’une bande de voleurs.

— Le brave habitant ne revenait point de sa surprise. Le postillon raconte ce qu’il connaît de l’enquête nouvelle et comment le peuple a forcé les portes de la prison. À son tour Lepage rapporte les événements de la nuit. Il dit que le muet est soupçonné, et qu’il va être gardé à vue jusqu’à ce qu’il soit livré aux autorités.

— Vous avez affaire à la même bande de scélérats, rien de plus sûr, répond le postillon ; vous pouvez laisser le muet s’en aller en toute libertés. Le charlatan et lui n’appartiennent pas à la même société, puisque l’un a tué l’autre ou à peu près. Au reste il sera toujours facile de l’arrêter, avec une langue on va loin, mais…

Le postillon n’acheva pas sa juste observation, fouetta son cheval et partit.

Les habitants, satisfaits des renseignements et des conseils du postillon, permirent au pèlerin de s’éloigner.

Il partit et se dirigea, bénissant Dieu, vers le sanctuaire de la bonne Sainte Anne.

Voyant que le bruit qu’il faisait dans sa chambre au grenier était inutile, et ne servait qu’à mécontenter M. Lepage, le muet avait pris un autre moyen de déranger les projets des voleurs. Au reste il s’était dit : Je ne ferai, par ce moyen, que retarder l’exécution de leur infâme dessein, et ils reviendront plus tard. Il pensa que s’il pouvait les surprendre, les attaquer et en blesser quelqu’un, la justice, guidée par des indices certains, étendrait son bras sur tous les coupables. Alors il ouvrit la petite fenêtre du grenier. Cette fenêtre donnait sur le jardin. Il n’y avait point de passage de ce côté. Il prit ses draps de toile, les noua l’un à l’autre par les coins, et les attacha à la sablière, au-dessous de la fenêtre. Il se glissa le long de ce cordage nouveau et descendit.

Tout autour les arbres fruitiers mêlaient leurs rameaux touffus. Il se blottit sous les pruniers en attendant l’arrivée des brigands. Il était là depuis une demi-heure quand il entendit le bruit de leurs pas. Ils arrivèrent. Le muet, regardant dans l’obscurité, à travers les perches de la clôture, les vit s’arrêter un instant à la porte. Il les vit repartir bientôt et franchir la clôture du jardin… Il avait peur d’être découvert, et ne bougeait pas. Le calme était profond autour de lui. Les voleurs en apercevant les draps blancs qui flottaient au vent dirent :

— Voilà une drôle de façon de faire sécher le linge !

Ils croyaient que c’étaient des couvertures nouvellement lavées, que la blanchisseuse avait ainsi accrochées pour faire sécher au vent. La porte de la maison s’ouvrit et Charlot vint chercher ses complices qui se tenaient tout prêts, debout au coin de la maison. Ils entrèrent. Alors le muet courut à la chaloupe, enleva rames et voiles, comme il l’avait prémédité, et, debout, au bord de la talle d’aunes, il attendit, une rame à la main. Comme on l’a vu, il n’attendit pas en vain.

M. Lepage avait envoyé quelqu’un pour suivre l’infortunée Geneviève et la ramener dès qu’elle consentirait à revenir. Elle se rendit à Québec, s’arrêtant souvent pour demander la petite Marie-Louise aux habitants étonnés de son étrange folie. Elle erra dans les rues, arrêtant tous les passants et leur demandant à tous l’enfant qu’elle avait perdue. Les gens se détournaient en souriant de pitié. La nuit arriva. Elle est noire dans la plupart des rues de Québec, quand la lune ne prête pas aux habitants sa bienfaisante lumière. Cette nuit-là, la lune ne vagabondait point. Elle s’était couchée de bonne heure. Geneviève ne voulut entrer nulle part. Son gardien la suivait toujours, et toujours la suppliait de revenir chez M. Lepage. La pauvre folle marchait toujours :

— Attends ! attends, disait-elle, je m’en retourne dans une minute : il faut que j’aille voir là, dans cette rue…

Elle entrait dans la rue Saint Joseph. Elle se rendit à la porte de mademoiselle Racette, regarda par la fenêtre et vit l’infâme maître d’école menacer, de son couteau, l’innocente enfant endormie sur sa chaise. Elle entra doucement, doucement… et de ses doigts perçants, saisit, comme l’on sait, la gorge du brigand…

Pendant qu’elle poursuit le maître d’école, celui qui est chargé de veiller sur elle reconnaît la petite Marie-Louise, entre, la prend dans ses bras, et s’en retourne triomphant. Il veut retrouver la malheureuse Geneviève : il s’égare. Désespérant de la rejoindre durant la nuit, il reprend le chemin du Château-Richer, emmenant, joyeux, l’enfant mystérieusement sauvée. Il se promettait de revenir dans le cours de la journée prochaine, chercher de force ou de gré la pauvre folle. Le lendemain, Geneviève s’acheminait, désespérée, vers Lotbinière. Et toujours en marchant elle appelait sa jeune amie, et les gens se détournaient pour la voir.

Deux jours plus tard, elle arrivait à la braierie du ruisseau de Gagné, où nous l’avons vue faire des menaces à Asselin, où nous l’avons entendue chanter son refrain douloureux.