La Sélection naturelle/14

Traduction par Lucien de Candolle.
C. Reinwald & Cie, libraires-éditeurs (p. 393-394).

NOTES



NOTE A (page 379).


Quelques critiques me paraissent s’être complètement mépris sur le sens des expressions que j’ai employées ici. Ils m’ont reproché de chercher à surmonter une difficulté en faisant un appel inutile et peu philosophique aux « causes premières » ; d’admettre que « notre cerveau est l’œuvre de Dieu, et que nos poumons sont celle de la sélection naturelle », enfin, d’avoir fait de l’homme « l’animal domestique de Dieu ». Un savant éminent, M. Claparède, me fait continuellement appeler à mon aide une « Force supérieure », la lettre majuscule F, voulant dire, je pense, que cette Force supérieure est la Divinité. Je ne puis expliquer ce malentendu que par l’impuissance où est aujourd’hui tout esprit cultivé, de se représenter l’existence d’une intelligence supérieure intermédiaire entre l’homme et la Divinité. Les anges et les archanges, les esprits et les démons, sont depuis si longtemps bannis de nos croyances, que nous ne pouvons plus nous les figurer comme des réalités, et la philosophie moderne ne met rien à leur place. Cependant, la grande loi de la continuité, dernier terme de la science moderne, qui semble absolue dans tous les domaines de la matière, de la force et de l’esprit, aussi loin que nous pouvons les explorer, ne peut manquer d’être vraie aussi au delà de l’étroite sphère de notre vision. Il ne peut y avoir un abîme infini entre l’homme et le Grand Esprit de l’univers ; une telle supposition me parait au plus haut degré improbable.

En parlant de l’origine de l’homme et de ses causes possibles, j’ai employé les expressions : « quelque autre force », — « quelque force intelligente », — « une intelligence supérieure », — « une intelligence directrice ». — Ce sont les seules expressions que j’aie employées pour désigner la force à laquelle il me semble qu’on pourrait attribuer le développement de l’homme ; et je les ai choisies à dessein pour montrer que je rejette l’hypothèse d’une cause première pour expliquer tous les phénomènes spéciaux quelconques qui composent l’univers, à moins que l’on ne considère aussi comme cause première l’action de l’homme ou de tout autre être intelligent. Ce n’est qu’en traitant de l’origine des forces et des lois universelles, que j’ai parlé de la volonté ou de la puissance d’une « Intelligence suprême ».

En me servant des termes que je viens de rappeler, je désirais faire bien comprendre que, selon moi, le développement des portions essentiellement humaines de notre organisation et de notre intelligence peut être attribuée à des êtres intelligents, supérieurs à nous, dont l’action directrice se serait exercée conformément aux lois naturelles universelles. Une pareille croyance peut être fondée ou ne pas l’être, mais elle est intelligible, et n’est pas essentiellement impossible à prouver. Elle repose sur des faits et des arguments parfaitement analogues à ceux par lesquels un esprit suffisamment puissant, constatant sur la terre l’existence de plantes cultivées et d’animaux domestiques, en inférerait la présence de quelque être intelligent supérieur à ceux-ci.