La Peste écarlate, trad. Postif et Gruyer, 1924/La Peste Écarlate/3

Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
G. Crès (p. 47-63).


III

LA PESTE ÉCARLATE


Le vieillard essuya ses larmes, de ses doigts crasseux. Puis il reprit son récit, d’une voix chevrotante, qui devint plus ferme, à mesure qu’il s’animait au cours de son récit.

— Ce fut pendant l’été de 2013 que se déclara la Peste Écarlate…

Bec-de-Lièvre manifesta bruyamment sa joie, en battant des mains.

— …J’avais vingt-sept ans. Des télégrammes…

Bec-de-Lièvre fronça le sourcil.

— Des quoi ? demanda-t-il. Encore des mots qu’on ne comprend pas…

Edwin le fit taire et l’ancêtre continua :

— En ce temps-là, les hommes parlaient entre eux, à travers l’espace, à des milliers et des milliers de milliers de milles de distance. C’est ainsi que la nouvelle arriva à San Francisco qu’un mal inconnu s’était déclaré à New-York. Dans cette ville, la plus magnifique de toute l’Amérique, vivaient dix-sept millions de personnes. Tout d’abord, on ne s’alarma pas outre mesure. Il n’y avait eu que quelques morts. Les décès cependant avaient été très prompts, paraît-il. Un des premiers signes de cette maladie était que la figure et tout le corps de celui qui en était atteint devenaient rouges.

« Au cours des vingt-quatre heures qui suivirent, on apprit qu’un cas s’était déclaré à Chicago, une autre grande ville. Et, le même jour, la nouvelle fut publiée que Londres, la plus grande ville du monde après New-York et Chicago, luttait secrètement contre ce mal, depuis deux semaines déjà. Les nouvelles en avaient été censurées… je veux dire que l’on avait empêché qu’elles se répandissent dans le reste du monde.

« Cela semblait grave, évidemment. Mais nous autres, en Californie, et il en était partout de même, nous n’en fûmes pas affolés. Il n’y avait personne qui ne fût assuré que les bactériologistes trouveraient le moyen d’annihiler ce nouveau germe, tout comme ils l’avaient fait, dans le passé pour d’autres germes.

« Ce qui était pourtant inquiétant, c’était la prodigieuse rapidité avec laquelle ce germe détruisait les humains, et aussi que quiconque était atteint mourait infailliblement. Pas une guérison. On avait déjà connu la Fièvre Jaune, une vieille maladie qui, elle non plus, n’était pas tendre. Le soir vous étiez attablé avec une personne en bonne santé et, le lendemain, si vous étiez assez tôt levé, vous pouviez voir passer sous vos fenêtres le corbillard qui emportait votre convive de la veille.

« La Peste nouvelle était plus expéditive encore. Elle tuait beaucoup plus vite. Souvent une heure ne s’écoulait pas entre les premiers signes de la maladie et la mort. Parfois on traînait pendant plusieurs heures. Mais parfois aussi, dix ou quinze minutes après les premiers symptômes, tout était terminé.

« Le cœur, tout d’abord, accélérait ses battements et la température du corps s’élevait. Puis une éruption, d’un rouge violent, s’étendait comme un érésypèle, sur la figure et sur le corps. Beaucoup de gens ne se rendaient pas compte de l’accélération du cœur ni de la hausse de leur température. Ils n’étaient avertis qu’au moment où l’éruption se manifestait.

« Des convulsions accompagnaient d’ordinaire cette première phase de la maladie. Mais elles ne semblaient pas graves et, après leur passage, celui qui les avait surmontées redevenait soudain très calme. C’était maintenant une sorte d’engourdissement qui l’envahissait. Il montait du pied et du talon, puis gagnait les jambes, les genoux, les cuisses et le ventre, et montait toujours. Au moment même où il atteignait le cœur, c’était la mort.

« Aucun malaise, ni délire n’accompagnaient cet engourdissement progressif. L’esprit restait clair et net, jusqu’à l’instant où le cœur se paralysait et cessait de battre. Et ce qui était non moins surprenant, c’était, après la mort, la rapidité de décomposition de la victime. Tandis que vous la regardiez, sa chair semblait se désagréger, se dissoudre en bouillie.

« Ce fut une des raisons de la rapidité de la contagion. Les milliards de germes du cadavre se retrouvaient en liberté instantanément. Dans ces conditions, toute lutte de la science était vaine. Les bactériologistes périssaient dans leurs laboratoires, à l’instant même où ils commençaient l’étude de la Peste Écarlate. Ces savants étaient des héros. Dès qu’ils tombaient, d’autres se levaient pour prendre leur place.

« Un savant anglais réussit, à Londres, le premier, à isoler le germe. La nouvelle en fut télégraphiée partout et chacun se mit à espérer. Mais Trask (c’était le nom de ce savant) mourut dans les trente heures qui suivirent. Le fameux germe était trouvé cependant, et tous les laboratoires luttèrent d’ardeur, afin de découvrir le germe contraire qui tuerait celui de la Peste Écarlate. Tant d’efforts échouèrent. »

Bec-de-Lièvre, ici, interrompit :

— Les hommes de votre temps étaient fous, grand-père ! Ces germes étaient invisibles, avez-vous dit ? et ils prétendaient les combattre avec d’autres germes, invisibles eux aussi… C’est bien pour cela qu’ils sont morts… Lutter contre ce qu’on ne sait pas, à l’aide de ce qu’on ignore ! En voilà des sornettes !

L’ancêtre, aussitôt, rouvrit la fontaine de ses pleurs. Edwin se hâta de le consoler et de morigéner Bec-de-Lièvre.

— Écoute-moi un peu ! dit-il à celui-ci. Tu crois bien toi à des tas de choses que tu ne peux voir…

Et, comme Bec-de-Lièvre secouait la tête :

— Parfaitement, poursuivit-il. Tu crois aux morts qui marchent. Et tu n’en as jamais vu se promener…

Bec-de-Lièvre protesta :

— Si ! Si ! J’en ai vu errer, l’hiver dernier, lorsque j’étais avec papa à la chasse aux loups.

— Je l’admets… concéda Edwin. Mais tu ne nieras pas que tu craches toujours dans l’eau, chaque fois que tu traverses une rivière ou un torrent ?

— Soit ! C’est pour éloigner de moi le Mauvais Sort.

— Tu crois donc au Mauvais Sort ?

— Certainement.

Edwin conclut victorieusement :

— Peux-tu me dire où tu l’as jamais vu le Mauvais Sort ? Nulle part n’est-ce pas ? Tu es donc tout pareil à grand-père avec ses germes. Tu crois à des choses que tu ne vois pas… Continue, grand-père.

Bec-de-Lièvre, fort mortifié par ce raisonnement topique, demeura penaud et ne répondit rien. L’aïeul reprit la parole. Maintes fois encore il fut interrompu par les questions des enfants et par leurs disputes, tandis qu’ils se jetaient de l’un à l’autre leurs doutes et leurs objections, s’efforçant de suivre l’aïeul dans ce monde évanoui, qui leur était inconnu. Mais, afin d’alléger ce récit, nous ne ferons pas comme les enfants et ne le couperons plus de leurs réflexions.

— La Mort Écarlate, contait l’aïeul, fit un jour son apparition à San Francisco. Le premier décès, je m’en souviens encore, survint un lundi matin. Le lendemain mardi, les hommes tombaient comme des mouches à San Francisco et à Oakland[1].

« On mourait partout. Dans son lit, à son travail, en marchant dans la rue. Le jeudi, je fus, pour la première fois, témoin d’une de ces morts foudroyantes. Miss Collbran, une étudiante de mes élèves, était assise devant moi, dans la salle du cours. Tandis que je parlais, je remarquai soudain que son visage devenait écarlate.

« Je m’arrêtai de parler et me mis à la fixer. Tous les autres élèves firent comme moi. Car nous savions dès lors que le terrible fléau venait de s’introduire parmi nous. Les jeunes femmes, épouvantées, se prirent à crier et se précipitèrent hors de la salle. Puis les jeunes gens sortirent à leur tour, sauf deux.

« Miss Collbran fut saisie de quelque menues convulsions, qui ne durèrent pas plus d’une minute. Un des jeunes gens lui porta un verre d’eau. Elle le prit, en but quelques gouttes et s’écria :

— Mes pieds ! Je ne sens plus mes pieds !

« Un instant après elle ajouta :

— Je n’ai plus de pieds… ou du moins j’ignore si je les ai encore… Mes genoux maintenant sont froids ! Je ne sens plus mes genoux.

« Elle s’était étendue sur le parquet, un petit tas de livres et de cahiers sous la tête. Nous ne pouvions rien faire pour elle. L’engourdissement et le froid gagnaient la ceinture, puis le cœur. Et, quand il eut atteint le cœur, elle mourut.

« J’avais observé l’heure à l’horloge. En quinze minutes elle était morte. Là, dans ma propre classe. Morte ! C’était, à l’instant d’avant, une jeune femme pleine de vie et de santé, une robuste et belle fille. Et quinze minutes, oui, pas plus, s’étaient écoulées entre le premier symptôme du mal et le dénouement.

« Tandis que, durant ce quart d’heure, j’étais demeuré dans ma classe avec la moribonde, l’alarme avait été donnée dans l’Université. Partout les étudiants, nombreux de plus d’un millier, avaient fui les salles de cours et les laboratoires. Quand je sortis, afin d’aller présenter mon rapport au Président de la Faculté, je trouvai devant moi le désert. Seuls quelques traînards traversaient encore les cours intérieures pour s’enfuir chez eux. Certains couraient.

« Je trouvai le Président Hoag dans son bureau, seul et pensif. Il me parut plus vieux et plus blanchi, avec les rides de sa figure qui se marquaient d’une façon anormale.

« Quand il m’aperçut, il parut revenir à lui, se leva, et se dirigea en titubant vers la porte de son bureau qui était opposée à celle par où j’étais entré. Il sortit, fit claquer cette porte derrière lui, il en ferma à clef la serrure.

« Il savait, vous comprenez bien, que j’avais été exposé à la contagion, et il prenait peur. À travers la porte il me cria de m’en aller. Je fis ainsi et jamais je n’oublierai la sensation terrible que j’éprouvai en retraversant les cours et les corridors déserts. Ce n’était pas que je craignisse. J’avais été exposé et déjà je me considérais comme mort.

« Mais devant cet arrêt soudain de l’existence, dont j’avais été témoin autour de moi, il me semblait que j’assistais à la fin du monde. Cette Université avait été ma vie, ma raison d’être. Mon père y avait été professeur avant moi, et son père avant lui. Moi, j’y avais fait toute ma carrière, à laquelle, en naissant, j’étais prédestiné. Depuis un siècle et demi cette immense maison avait toujours marché sans arrêt aucun, comme une machine merveilleuse. Et maintenant, tout à coup, elle avait cessé de vivre. Le flambeau, trois fois sacré, de mon autel s’était éteint. J’étais anéanti d’horreur, d’une horreur inexprimable.

« Je rentrai chez moi. Dès qu’elle me vit, ma gouvernante se mit à hurler et prit la fuite. Je sonnai la femme de chambre. Personne ne vint. Elle était partie, elle aussi. Je fis le tour de la maison et trouvai, dans la cuisine, la cuisinière qui préparait sa valise. Elle poussa de grands cris à mon aspect et se sauva en laissant tomber la valise, avec tous ses effets personnels. Elle traversa la propriété en courant et en criant toujours. Aujourd’hui encore j’ai ses cris dans l’oreille.

« Ce n’était pas l’usage, mes enfants, vous le comprenez comme moi, d’agir ainsi, en temps ordinaire, avec les malades. Non ! on ne s’affolait pas de la sorte. On envoyait chercher les docteurs et les infirmières, qui vous appliquaient très calmement un traitement approprié. Ici le cas était différent. Le mal tuait sans manquer son coup. Il n’y eut pas un seul exemple de guérison.

« Je me trouvai seul dans la maison, qui était fort vaste. J’y attendais le retour de mon frère, lorsque résonna la sonnerie du téléphone. En ce temps-là, je vous l’ai dit, les hommes pouvaient à distance communiquer entre eux, à l’aide de fils qui couraient en l’air ou dans le sol, ou même sans fils. C’était mon frère qui me parlait. Il me disait qu’il ne rentrerait pas à la maison, de peur de se contaminer à mon contact, et qu’il avait conduit mes deux sœurs chez le professeur Bacon, mon collègue. Il me conseillait de demeurer tranquille au logis, jusqu’à ce que je connusse si, oui ou non, j’avais gagné la Peste.

« Je ne disconvins pas qu’il eût raison et restai chez moi. Comme j’avais faim, j’essayai, pour la première fois dans ma vie, de me faire un peu de cuisine. La Peste ne se déclarait pas. Par le téléphone, je pouvais causer avec qui je voulais et connaître les nouvelles du dehors. Je pouvais également communiquer avec le monde extérieur par le truchement des journaux. Je donnai l’ordre qu’on m’en lançât des paquets, par-dessus la grille d’entrée de la propriété.

« Je sus ainsi que New-York et Chicago étaient en plein chaos. Il en était de même dans toutes les grandes villes. Le tiers des policemen de New-York avait déjà succombé. Le Chef de la Police et le Maire étaient morts. Tout ordre social, toute loi avaient disparu. Les corps restaient étendus dans les rues, là où ils étaient tombés, sans sépulture. Les trains et les navires, qui transportaient coutumièrement, jusqu’aux grandes villes, les vivres et toutes choses nécessaires à la vie ne fonctionnaient plus, et les populaces affamées pillaient les boutiques et les entrepôts.

« Partout régnaient le meurtre, le vol et l’ivresse. Des millions de personnes avaient déjà déserté New-York, comme les autres villes. Les riches, d’abord, étaient partis, dans leurs autos, leurs avions et leurs dirigeables. Les masses avaient suivi, à pied, ou en véhicules de louage ou volés, portant la Peste avec elles à travers les campagnes, pillant et affamant sur leur passage les petites villes, les villages et les fermes qu’elles rencontraient.

« L’homme qui, de New-York, expédiait ces nouvelles à travers l’Amérique, l’opérateur du télégraphe sans fil, était seul, avec son instrument au faîte d’une tour élevée. Il annonçait que les quelques habitants demeurés dans la ville, une centaine de mille environ, étaient comme fous, de terreur et d’ivresse, et que, tout autour de lui, s’élevaient de grands feux dévastateurs. Cet homme, resté par devoir à son poste, quelque obscur journaliste sans doute, fut, comme les savants penchés sur leurs éprouvettes, un héros.

« Depuis vingt-quatre heures, annonçait-il, pas un aéroplane, pas un transatlantique n’était plus arrivé d’Europe ; plus même un message. Le dernier qui lui fût parvenu venait de Berlin, une ville d’un pays nommé l’Allemagne. Il disait qu’un illustre bactériologiste, nommé Hoffmeyer, avait découvert enfin le sérum de la Peste Écarlate. Ce fut la dernière nouvelle qui nous parvint d’Europe.

« Ce qui est en tous cas certain, c’est que cette découverte était venue trop tard, pour l’Europe comme pour nous. Sans quoi les derniers survivants américains n’auraient pas manqué de voir arriver un jour, de l’Ancien Monde, quelques explorateurs curieux, désireux de se rendre compte de ce que nous étions devenus. Il paraissait évident que le fléau avait fait une semblable extermination de l’humanité, dans l’un comme dans l’autre hémisphère, et que quelques vingtaines d’hommes, là-bas comme ici, avaient seuls survécu.

« Durant un jour encore, les sans-fils de New-York nous parvinrent. Puis ils firent défaut. L’homme qui les expédiait, perché sur sa tour, était mort sans doute de la Peste Écarlate, à moins qu’il n’eût été consumé par cet immense incendie que lui-même avait décrit et qui dévastait tout autour de lui.

« Ce qui s’était produit à New-York avait eu lieu de façon identique à San Francisco et dans sa banlieue. Dès le mardi, les gens mouraient si rapidement que les survivants ne pouvaient plus prendre soin des cadavres, qui gisaient partout. Au cours de la nuit suivante ce fut la panique, et l’exode commença vers les campagnes.

« Imaginez-vous, mes enfants, des troupes d’hommes plus nombreuses que des bandes de saumons que vous avez vues souvent remonter le fleuve Sacramento[2], des troupes d’hommes que dégorgeaient les villes, qui, comme des bandes de fous, se déversaient sur les campagnes, dans un inutile effort pour fuir la mort qui s’attachait à leurs pas.

« Car ils emportaient les germes avec eux, ces germes invisibles, mes chers enfants, dont je vous parlais tout à l’heure. Même les aéroplanes des riches, qui fuyaient vers les montagnes et vers les déserts, espérant y trouver la sécurité, les transportaient sur leurs ailes,

« Des centaines de ces aéroplanes s’enfuirent vers Hawaï. Ils y trouvèrent la Peste déjà installée. Cela encore nous l’apprîmes par les dépêches des sans-fils, jusqu’au moment où il ne resta plus d’opérateurs dans les postes pour recevoir et expédier les messages. Il y avait de la stupeur dans ce manque progressif de communications avec le reste du monde. Il semblait que le monde lui-même cessait d’exister, qu’il s’évanouissait et disparaissait.

« Voilà soixante ans qu’il a cessé d’exister pour moi. Je sais qu’il doit y avoir des territoires qui furent New-York, l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Mais jamais plus, depuis soixante ans, je n’en ai entendu parler. Ce fut un écroulement total, absolu. Dix mille années de culture et de civilisation s’évaporèrent comme l’écume, en un clin d’œil. »



  1. Ville de Californie, qui fait face à San Francisco, du côté opposé de la Baie. Jack London y exerça dans sa jeunesse le métier de crieur de journaux. (Note des Traducteurs.)
  2. Le Sacramento est un des principaux fleuves de la Californie. Il coule du nord au sud, arrose la ville du même nom et vient se jeter dans une des profondes échancrures de la Baie de San Francisco. (Notes des Traducteurs.)