La Fiancée de Lammermoor/7

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 77-91).




CHAPITRE VII.

caleb.


Maintenant, Billy Rewick, aie bon courage, et laisse-moi converser avec toi ; mais si tu es un homme brave, comme je suis sûr que tu l’es, viens de l’autre côté de la chaussée le battre avec moi.
ancienne ballade.


Le Maître de Ravenswood, voyant l’accident qui était arrivé à son cheval de main, était remonté sur celui qu’il avait auparavant et qui était habitué au pas d’amble ; et afin de ne pas le fatiguer, il s’éloignait lentement de l’auberge de la Tanière du Renard, pour retourner à sa vieille tour de Wolf’s Crag, lorsqu’il entendit derrière lui le bruit du galop d’un cheval. Il se retourna et vit qu’il était poursuivi par le jeune Bucklaw, qui avait été retenu pendant quelques minutes, n’ayant pu résister à la tentation de donner au garçon d’écurie de l’auberge la recette du remède pour guérir le cheval boiteux. Il avait regagné le temps perdu en mettant son cheval au grand galop, et atteignit bientôt le maître dans un endroit où la route traversait un terrain stérile et marécageux.

« Arrêtez, monsieur ! s’écria Bucklaw ; je ne suis point un agent politique, un capitaine Craigengelt, dont la vie est trop précieuse pour qu’il veuille la hasarder à défendre son honneur. Je suis Franck Hayston de Bucklaw, et personne ne m’insulte par un mot, une action, un geste ou un regard, que je ne le force à m’en rendre raison. — Tout cela est fort bien, M. Hayston de Bucklaw, » répondit le Maître de Ravenswood du ton le plus calme et le plus indifférent ; « mais je n’ai point de querelle avec vous, ni ne désire en avoir. Nos routes vers nos demeures, aussi bien que nos routes à travers la vie, ont des directions différentes ; je ne vois pas que nous ayons des motifs pour nous croiser. — Non ? » dit Bucklaw avec impétuosité ; « de par le ciel, je dis, moi, qu’il y en a : vous nous avez appelés aventuriers intrigants. — Votre mémoire n’est pas fidèle, M. Hayston, c’est à votre compagnon que j’ai appliqué cette épithète, et vous savez qu’il n’est pas autre chose. — Eh bien ! qu’importe, il était mon compagnon alors, et jamais je ne souffre qu’on insulte mon compagnon, soit à tort, soit avec raison, tant qu’il sera dans ma compagnie. — Alors, M. Hayston, » dit Ravenswood avec le même sang-froid, « vous devriez mieux choisir votre société ; car, sans cela, il est probable que vous aurez beaucoup à faire en votre qualité de champion de ceux qui la composent. Retournez chez vous, monsieur, dormez, et demain vous conserverez quelque raison au milieu de votre courroux. — Non pas, Maître, vous ne connaissez pas votre homme. De grands airs et de grandes maximes de prudence ne vous tireront pas d’affaire avec moi. D’ailleurs, vous m’avez appelé un écervelé, et je veux que vous vous rétractiez avant que nous nous séparions. — Certes, ce ne sera pas une chose facile, à moins que vous ne me donniez des raisons de croire que je me suis trompé, meilleures que celles que vous me donnez en ce moment. — Eh bien ! Maître, malgré le regret que j’ai de parler ainsi à un homme de votre qualité, si vous ne voulez ni justifier votre incivilité, ni la rétracter ou indiquer un rendez-vous, vous subirez ici le châtiment que vous méritez. — Je n’ai pas à me reprocher de n’avoir pas fait ce que j’ai pu pour éviter une affaire avec vous ; si vous parlez sérieusement, ce lieu-ci sera tout aussi bien qu’un autre. — Mettez donc pied à terre et l’épée à la main, » dit Bucklaw en lui donnant l’exemple. « J’ai toujours pensé et toujours dit que vous étiez un homme d’honneur ; je serais fâché d’être obligé de penser et dire autrement. — Vous n’en aurez pas de motif, monsieur, » dit Ravenswood, en descendant de cheval et se mettant en état de défense.

Les épées se croisèrent et le combat commença avec beaucoup d’ardeur de la part de Bucklaw, qui était accoutumé à ces sortes d’affaires, et se faisait distinguer par son adresse et sa dextérité à manier l’épée. Dans cette occasion, cependant, il ne put déployer son habileté avec avantage, car ayant perdu toute espèce de modération, en voyant l’air de froideur et de mépris avec lequel le maître de Ravenswood avait long-temps refusé et à la fin consenti à lui donner satisfaction, et il céda à son impatience et attaqua son adversaire avec une ardeur irréfléchie. Le maître, avec autant d’habileté et un plus grand sang-froid, se tint principalement sur la défensive et évita même de profiter de l’avantage que son adversaire lui fournit une ou deux fois par son impétuosité. À la fin, Bucklaw, ayant voulu serrer son ennemi de près, et s’étant précipité sur lui, son pied glissa et il tomba sur le gazon. « Prenez la vie que je vous donne, monsieur, dit le maître de Ravenswood, et tâchez de l’amender si vous le pouvez. — J’ai bien peur que cela ne fasse qu’un bien mauvais raccommodage, » dit Bucklaw, en se relevant lentement et en ramassant son épée, beaucoup moins déconcerté de l’issu du combat qu’on n’aurait put l’attendre de la fougue de son caractère. « Je vous remercie de la vie que vous me laissez, maître, poursuivit-il ; voici ma main ; je ne vous en veux point pour ma mauvaise fortune ou votre supériorité en fait d’escrime. »

Le maître le regarda fixement un instant, puis lui tendit la main en disant : « Bucklaw, vous êtes un brave, et je me suis mal conduit envers vous. Je vous demande pardon de bon cœur de l’expression qui vous a blessé. Je l’ai employée avec trop de précipitation et sans avoir réfléchi, et je suis sûr qu’elle ne vous est nullement applicable. — En êtes-vous réellement sûr, Maître ? » dit Bucklaw, sa figure reprenant aussitôt son expression naturelle de légèreté, d’insouciance et d’audace ; « c’est plus que je n’attendais de vous, car on dit que vous n’êtes pas très-porté à rétracter vos opinions ni vos paroles. — Non pas, lorsque j’ai bien réfléchi avant de les énoncer, dit le maître. — Alors, vous êtes plus sage que moi, répliqua Bucklaw, car je commence toujours par donner satisfaction à mon ami, et ensuite nous entrons en explication. Si l’un de nous succombe, tous les comptes sont réglés ; sinon on n’est jamais plus disposé à faire la paix qu’après la guerre. Mais que demande ce petit braillard ? ajouta-t-il ; je voudrais pour tout au monde qu’il fût venu plus tôt ; et cependant il fallait bien en finir tôt ou tard, et peut-être cette manière-ci est-elle aussi bonne qu’une autre. »

Tandis qu’il parlait, l’enfant en question s’approche, monté sur un âne qu’il avait mis au grand galop à force de coups de bâton, et envoyant, comme un des héros d’Ossian, sa voix devant lui : « Messieurs, messieurs, sauvez-vous, car la femme de l’auberge m’a chargé de vous dire qu’il y avait dans sa maison des gens qui avaient arrêté le capitaine Craigengelt, et qui cherchaient Bucklaw, et qu’il était de votre intérêt de fuir en toute hâte. — Ma foi, tu as raison, mon petit homme, dit Bucklaw, et voici un six pence d’argent[1] pour ton avis, et j’en donnerais bien deux à celui qui me dirait quelle route je dois prendre. — C’est moi qui vous le dirai, Bucklaw, reprit Ravenswood ; venez chez moi à Wolf’s-Crag ; il y a dans la vieille tour des endroits où vous pourriez rester caché, y eût-il un millier d’hommes employés à vous chercher. — Mais cela vous mettra vous-même dans l’embarras, maître ; et à moins que vous ne soyez, comme moi, déjà dans les filets des Jacobites, il est inutile que je vous y entraîne. — Pas du tout, je n’ai rien à craindre. — En ce cas j’irai avec vous bien volontiers, car, à vous dire vrai, je ne connais pas le lieu du rendez-vous où Craigie devait nous conduire ce soir ; et je suis sûr que s’il est pris, il dira toute la vérité sur mon compte et vingt mensonges sur le vôtre pour se sauver de la corde. »

Ils montèrent à cheval, et s’éloignèrent ensemble, en s’écartant de la route ordinaire, traversant des lieux sauvages et marécageux par des sentiers non fréquentés, et que l’habitude de la chasse leur avait rendus familiers, mais dans lesquels d’autres personnes auraient eu beaucoup de difficultés à diriger leur course. Ils gardèrent long-temps le silence, avançant aussi rapidement que la fatigue du cheval de Ravenswood le permettait, jusqu’au moment, où, la nuit devenant plus obscure, ils modérèrent leur marche, tant par la difficulté de reconnaître les sentiers que par l’espoir qu’ils étaient maintenant à l’abri de toute poursuite et de toute observation.

« Maintenant que nous marchons plus à notre aise, dit Bucklaw, je voudrais bien vous adresser une question, maître. — Faites, je vous écoute, dit Ravenswood ; mais ne vous formalisez point si je ne vous donne pas de réponse, à moins que je ne le juge convenable. — Eh bien ! voici ma question. Au nom du vieux Satan, quel motif à pu vous porter, vous qui tenez si fort à votre réputation, à penser un seul moment à vous lier avec un fripon comme Craigengelt, et avec une mauvaise tête comme Bucklaw ? — Simplement, parce que j’étais désespéré, et que je cherchais des compagnons qui le fussent aussi. — Et quel motif vous a engagé à nous quitter aussi brusquement ? — Parce que j’avais changé d’avis, et renoncé à mon entreprise, du moins pour le moment. Et maintenant que j’ai répondu exactement et franchement à vos questions, dites-moi pourquoi vous vous êtes attaché à Craigengelt, qui vous est si inférieur et par la naissance et par les sentiments ? — Je vous répondrai franchement, que c’est parce que je suis un fou, et que j’ai perdu au jeu dernièrement toutes mes propriétés. Ma vieille grand’tante, lady Girnington, a envie de courir une nouvelle bordée, je pense, et je ne pouvais espérer de gagner quelque chose que par un changement de gouvernement. Craigie était une sorte de connaissance de jeu. Il vit ma position, et comme le diable est toujours prêt à jouer quelqu’un de ses tours, le capitaine me débita cinquante mensonges au sujet des lettres de créance qu’il avait de Versailles et de son crédit à Saint-Germain, me promit un brevet de capitaine lorsque je serais à Paris, et j’ai été assez sot peur ajouter foi à ses belles promesses. Je suis bien sûr qu’à présent il a déjà fabriqué une douzaine d’histoires sur mon compte au gouvernement. Et voilà ce que m’ont valu le vin, les femmes et les dés, les coqs, les chiens et les chevaux. — Oui, Bucklaw, vous avez en effet nourri dans votre sein une demi douzaine de serpents qui vous piquent aujourd’hui. — Oui, cela est vrai, mais permettez-moi de vous dire que vous avez nourri dans votre sein un bon gros serpent, qui a avalé tous les autres, et qui est tout aussi sûr de vous dévorer que l’est ma demi-douzaine de faire un repas de tout ce qui reste à Bucklaw, c’est-à-dire ce qui est entre mon bonnet et le talon de ma botte. — Je n’ai garde de trouver mauvais que l’on me parle avec la liberté dont j’ai donné l’exemple. Mais pour parler sans métaphore, comment appelez-vous cette passion monstrueuse que vous m’accusez de nourrir ? — La vengeance, mon cher monsieur, la vengeance, cette passion qui, si elle convient à un galant homme aussi bien que le vin et le wassael[2] avec tous leurs et cœtera, est également anti-chrétienne et plus sanguinaire. Il vaut mieux briser la palissade d’un parc, pour se mettre à l’affût d’un daim ou d’une jeune fille, que de tirer du coup de pistolet à un vieillard. — Je nie que j’eusse un pareil dessein, » dit le maître de Ravenswood. « Sur mon âme, ce n’était pas mon intention ; je voulais seulement, avant de quitter mon pays natal, attaquer en face mon oppresseur, et lui reprocher sa tyrannie et ses suites. Je lui aurais fait un tableau de ses injustices, de manière à porter le trouble et le remords dans son âme. — Oui, et il vous aurait pris au collet, et aurait crié au secours, et alors vous auriez chassé son âme de son corps, je m’imagine. Vos regards seuls et votre ton auraient fait mourir le vieillard de frayeur. — Considérez ses provocations, considérez la ruine et la mort tramées et causées par son affreuse cruauté ; une ancienne maison détruite, un tendre père assassiné. Eh quoi ! autrefois, dans notre Écosse, celui qui serait resté tranquille, après avoir reçu de pareils outrages, aurait été regardé comme un homme qui n’était propre ni à soutenir un ami, ni à faire face à un ennemi. — Allons, maître de Ravenswood, je suis charmé que le diable est aussi rusé avec les autres qu’avec moi ; car toutes les fois que je suis sur le point de faire quelque folie, il me persuade que c’est la chose du monde la plus nécessaire, la plus digne d’une âme généreuse, et déjà la vague m’entraîne avant de m’être aperçu de son approche. Et vous, monsieur, vous auriez pu devenir un meurt…, un homicide par pur respect pour la mémoire de votre père. — Il y a plus de bon sens dans ce que vous dites, Bucklaw, qu’on n’aurait pu en attendre de vous, à en juger par votre conduite. Il n’est que trop vrai que les vices se glissent dans notre âme sous des formes extérieures aussi séduisantes que celles des démons que les gens superstitieux nous représentent comme s’insinuant dans le cœur humain, et nous ne découvrons la hideuse laideur qui leur est naturelle qu’après les avoir serrés dans nos bras. — Mais nous pouvons toujours les chasser loin de nous, et c’est à quoi je songerai un de ces jours, c’est-à-dire lorsque la vieille lady Girnington aura cessé de vivre. — Avez-vous jamais entendu cette expression du théologien anglais :

« L’enfer est pavé de bonnes intentions : comme s’il voulait dire : Elle sont plus souvent conçues qu’exécutées ? » — Eh ; bien ! je veux commencer dès ce soir, et j’ai pris la résolution de ne pas boire plus d’une bouteille de vin, à moins que votre Bordeaux ne soit d’une qualité extraordinaire. — Vous ne serez pas exposé à beaucoup de tentations à Wolf’s-Crag. Je n’ai rien de plus, je crois, à vous offrir que l’hospitalité de mon toit modeste. Nos vins, nos provisions, tout, et au-delà, a été épuisé lors de la dernière cérémonie. — Puisse-t-il s’écouler bien du temps avant qu’il soit nécessaire d’avoir des provisions pour une occasion semblable ! mais il ne faut pas boire le dernier flacon à un enterrement ; cela porte malheur. — Le malheur s’attache, je crois, à tout ce qui m’appartient. Mais voilà là-bas Wolf’s-Crag, et tout ce que le château contient est à votre service. »

Le mugissement des vagues de la mer avait annoncé depuis long-temps qu’ils approchaient des rochers sur le sommet desquels les ancêtres de Ravenswood avaient bâti cette forteresse, comme l’aigle son aire. La lune, jusqu’alors enveloppée de nuages, se montra dans tout son éclat, et permit à nos voyageurs de voir la tour nue et solitaire située sur un rocher en saillie, qui dominait sur la mer d’Allemagne. De trois côtés, le rocher était à pic ; du quatrième côté, qui était celui qui regardait la terre, il avait été fortifié, dans l’origine, par un fossé artificiel et un pont-levis ; mais ce pont était maintenant brisé ou tombait en ruine ; le fossé avait été en partie comblé, de manière à permettre un libre passage à un cavalier pour entrer dans la petite cour ; celle-ci était entourée de deux côtés d’écuries et d’humbles bâtiments, en mauvais état, et fermée du côté de la terre par un mur peu élevé mais crénelé. Le dernier angle du carré était occupé par la tour elle-même. Haute, étroite et bâtie en pierres grisâtres, elle apparaissait aux rayons de la lune comme le spectre drapé d’un énorme géant. Il eût été bien difficile de se figurer une demeure plus sauvage et plus triste. Le bruit sourd et mélancolique des vagues qui venaient successivement se briser contre les rochers qui bordaient la plage, à une grande profondeur au-dessous, était pour l’oreille ce que le site était pour l’œil, un symbole de la mélancolie continue et monotone, non sans un mélange d’horreur.

Quoique la nuit ne fut pas très-avantageuse, rien n’indiquait qu’aucun être vivant habitait cet asile solitaire, excepté une faible lueur qui paraissait à une seule des fenêtres étroites et grillées percées dans le mur à des hauteurs et des distances irrégulières.

« C’est là, dit Edgar, la chambre du seul domestique mâle qui reste à la maison de Ravenswood, et il est heureux qu’il demeure là, puisque autrement nous aurions peu d’espoir de trouver de la lumière ou du feu. Mais suivez-moi avec précaution ; car le sentier est étroit et ne permet pas à deux chevaux d’y marcher de front. »

En effet, le sentier longeait une sorte d’isthme, et c’était à l’extrémité de cette péninsule que la tour était placée ; toute espèce d’agrément avait été sacrifié à la solidité et à la sécurité. Tel était l’esprit qui animait les barons écossais dans le choix de l’emplacement aussi bien que du style d’architecture de leurs châteaux.

En employant les précautions recommandées par le propriétaire de cette demeure sauvage, ils arrivèrent heureusement dans la cour. Mais il s’écoula bien du temps avant que Ravenswood reçût aucune réponse, malgré les efforts qu’il fît pour être entendu en frappant à la petite porte, et appelant Caleb à grand cris pour venir ouvrir et le laisser entrer lui et son compagnon. « Il faut que le vieillard soit mort, » ou qu’il soit plongé dans un évanouissement ; car le bruit que j’ai fait aurait éveillé les sept dormants. »

À la fin, une voix timide et tremblante répondit : « Maître… Maître de Ravenswood, est-ce vous ? — Oui c’est moi, Caleb ; ouvrez vite la porte, répliqua son maître. — Mais est-ce vous en chair et en os ? demanda Caleb, car j’aimerais mieux voir cinquante diables que le spectre ou l’ombre de mon maître ; c’est pourquoi, éloignez-vous, fussiez-vous dix fois mon maître, à moins que vous ne paraissiez sous une forme vraiment humaine. — C’est moi, vieux fou, répondit Ravenswood, sous une forme corporelle et vivant, excepté que je suis à moitié mort de froid. »

La lumière disparut de la fenêtre supérieure, et, se remontrant successivement, quoique lentement, d’œil-de-bœuf en œil-de-bœuf, indiqua que celui qui la portait était occupé à descendre, avec beaucoup de circonspection, un escalier tournant qui occupait une des tourelles ornant les angles de la vieille tour, La lenteur de sa marche arracha quelques exclamations d’impatience à Ravenswood et quelques jurements à son compagnon, moins patient et plus bouillant. Caleb s’arrêta de nouveau avant de lever les barres de fer, et demanda encore une fois si c’étaient des hommes créés du limon de la terre qui voulaient entrer à cette heure de la nuit.

« Si j’étais près de vous, vieux fou, dit Bucklaw, je vous donnerais des preuves suffisantes de mon existence corporelle. »

« Ouvrez la porte, Caleb, » dit son maître d’un ton plus radouci, en partie par égard pour son ancien et fidèle sénéchal, et en partie, peut-être, parce qu’il pensait que des injures seraient peu convenables tant que Caleb aurait mis une forte porte de chêne, garnie de fer, entre sa personne et ceux qui lui parlaient.

À la fin, Caleb, d’une main tremblante, souleva les barres, ouvrit la lourde porte et resta immobile devant eux, montrant le peu de cheveux gris qui lui restaient, son front chauve et ses traits fortement ridés et caractérisés, éclairés par la lueur vacillante d’une lampe qu’il tenait d’une main, tandis qu’il en ombrageait et protégeait la flamme avec l’autre. Le coup d’œil craintif et respectueux qu’il jeta autour de lui, l’effet de la lumière sur ses cheveux blancs et sur sa figure à moitié éclairée, auraient pu fournir le sujet d’un excellent tableau ; mais nos voyageurs avaient trop hâte de se mettre à l’abri de l’orage qui commençait à se former, pour s’amuser à observer le pittoresque. « Est-ce vous, mon cher maître ? s’écria le vieux domestique. « Je suis fâché que vous ayez attendu si long-temps à la porte. Mais qui aurait pensé que je vous reverrais si tôt, et un étranger avec un… » Ici il s’écria, à part pour ainsi dire, et en s’adressant à quelque habitant de la tour, d’une voix qui n’était pas destinée à être entendue des personnes qui étaient dans la cour : « Mysie, Mysie, femme, remuez-vous, au nom du ciel, et arrangez le feu ; prenez le vieux tabouret qui n’a plus que trois pieds, ou toute autre chose qui sera plus à portée, pour faire de la flamme. Je crains que nous ne soyons assez mal pourvus, ne vous attendant que dans quelques mois, et alors sans doute vous auriez été reçu comme il convient à votre rang ; mais néanmoins… — Mais néanmoins, Caleb, dit le maître, il faut que vous ayez soin de nos chevaux, et de nous aussi, de la meilleure manière possible. J’espère que vous n’êtes pas fâché de me voir plus tôt que vous ne vous y attendiez. — Fâché, milord ! s’écria Caleb, car vous serez toujours milord pour les honnêtes gens, comme vos nobles ancêtres l’ont été pendant trois siècles, sans jamais en demander la permission à un whig… fâché de voir le lord de Ravenswood dans un de ses propres châteaux ! » Puis, encore à part, à sa compagne invisible, derrière le paravent : « Mysie, tuez la poule qui couve, sans y regarder à deux fois ; tant pis pour ceux qui viendront après. Non pas que ce soit notre meilleure habitation, » ajouta-t-il en se tournant vers Bucklaw, « mais seulement une forteresse où le lord de Ravenswood puisse fuir pendant… c’est-à-dire, non pas fuir, mais se retirer, pendant les temps de trouble, comme ceux d’à présent, lorsqu’il ne trouve pas convenable de résider, plus avant dans le pays, dans un de ses meilleurs et de ses principaux manoirs ; mais, pour son antiquité, il y a beaucoup de gens qui pensent que l’extérieur de Wolf’s-Crag excite à juste titre la plus grande admiration. — Et vous êtes bien déterminé à nous laisser tout le temps de la satisfaire, » dit Ravenswood, qui s’amusait assez des ruses que le vieillard employait pour les retenir en dehors de la porte jusqu’à ce que son associée Mysie eût achevé ses préparatifs en dedans.

« Oh ! ne nous inquiétons pas de l’extérieur de la maison, mon bon ami, dit Bucklaw, voyons l’intérieur, et que nos chevaux soient mis à l’écurie, et voilà tout. — Oui monsieur… oh ! oui… sans doute, monsieur… dit Caleb, milord, et qui ce soit de ses honorables compagnons… — Mais nos chevaux, mon vieil ami, nos chevaux, s’écria Bucklaw ; ils vont être complètement épuisés si vous les laissez ici se morfondre après la course rapide qu’ils ont faite ; et je désire conserver le mien, qui est excellent ; ainsi encore une fois, nos chevaux. — C’est vrai… vous avez raison… vos chevaux… Oui… je vais appeler les valets d’écurie. » Et Caleb se mit à crier de manière à faire retentir la vieille tour : John ! William ! Saunders ! Ils sont sans doute sortis, ou peut-être sont-ils déjà couchés, » continua-t-il après avoir attendu un moment la réponse, qu’il savait bien qu’il n’avait pas la moindre chance de recevoir. « Tout est en désordre quand le maître est absent ; mais j’aurai soin de vos bêtes moi-même. — Je crois que c’est ce que vous aurez de mieux à faire, dit Ravenswood, car autrement elles doivent craindre de n’être pas soignées du tout. — Chut, milord, chut, pour l’amour de Dieu, » dit Caleb bas à son maître et d’un ton suppliant ; « si vous n’avez pas d’égard à votre honneur, ayez égard au mien ; nous aurons assez de peine à donner une tournure décente à cette soirée, malgré tous les mensonges que je pourrai faire. — Allons, allons, ne vous inquiétez pas, lui dit son maître ; conduisez les chevaux à l’écurie ; il y a du foin et de l’avoine, j’espère. — Oh ! oui, beaucoup de foin et d’avoine » dit-il hardiment et à haute voix. Puis, d’un ton plus bas : « Il y avait quelques demi-mesures d’avoine et quelques bottes de foin qui étaient restées après l’enterrement. — C’est bien, » dit Ravenswood en prenant la lampe des mains de son domestique qui voulait la retenir, « je vais conduire moi-même l’étranger dans les appartements d’en haut. — Cela ne se peut pas, milord, dit Caleb ; si vous vouliez avoir seulement cinq minutes, dix minutes, ou tout au plus un quart d’heure de patience, et examiner le superbe paysage éclairé par la lune que présentent les campagnes du bas et du nord Berwick, pendant que j’arrangerai les chevaux, je vous précéderais dans les appartements comme il convient que vous le soyez, vous, milord, et votre honorable ami. J’ai enfermé sous clef les chandeliers d’argent, et cette lampe n’est pas convenable pour… — Nous nous en servirons fort bien, en attendant, dit Ravenswood, et vous n’éprouverez aucun inconvénient par le défaut de lumière, car si je ne me trompe, il y manque la moitié du toit. — C’est vrai, milord, » répliqua le fidèle serviteur, qui ajouta incontinent avec beaucoup de présence d’esprit : « Ces paresseux d’ouvriers ne sont pas encore venus pour le réparer, milord. — Si je me sentais disposé à plaisanter sur les calamités de ma maison, » dit Ravenswood en montant l’escalier avec Bucklaw, « le pauvre vieux Caleb m’en fournirait une ample matière. Sa passion est de représenter les objets qui composent notre misérable ménage, non tels qu’il sont, mais tels que, dans son opinion, ils devraient être ; et, à dire vrai, je me suis souvent amusé des expéditions du pauvre homme pour suppléer à tout ce qu’il croyait indispensable à l’honneur de ma famille, et des ingénieuses raisons qu’il alléguait pour excuser le manque d’objets que toute son adresse ne pouvait remplacer. Mais, quoique la tour ne soit pas des plus grandes, j’aurai quelque peine de trouver, sans son secours, l’appartement où il a fait allumer son feu. »

En parlant ainsi, il ouvrit la porte de la salle. « Ici, du moins, dit-il, il n’y a ni foyer, ni de quoi se loger. »

C’était effectivement le plus triste aspect. Une grande pièce voûtée, dont les poutres, disposées comme celles de Westminster-Hall, étaient grossièrement sculptées aux extrémités, se trouvait à peu près dans le même état où elle avait été laissée après l’enterrement d’Allan lord Ravenswood. Des cruches renversées, des pots de terre et d’étain, et des flacons, encombraient encore la grande table de chêne ; le plancher carrelé était jonché des débris des verres, objets plus fragiles, dont plusieurs avaient été volontairement sacrifiés par les convives dans l’enthousiasme avec lequel ils portaient leurs santés favorites. Quant à l’argenterie, que des amis ou des parents avaient prêtée pour cette occasion, on avait eu soin de l’enlever aussitôt après la puérile célébration d’une orgie aussi inconvenante. Rien, en un mot, n’était resté qui indiquât l’opulence ; on n’y voyait plus que les traces d’un festin récent, et les signes du plus complet abandon. Les tentures de drap noir, qui dans cette triste occasion avaient remplacé les tapisseries déchirées ou usées, avaient été détachées en partie, et, pendant le long des murs en festons irréguliers, laissaient voir les pierres grossières de l’édifice. Les sièges renversés, ou épars çà et là, annonçaient que la fête funèbre s’était terminée dans le désordre et le bruit. « Cette salle, » dit Ravenswood en élevant la lampe, « cette salle, M. Hayston, a présenté le spectacle de la débauche dans un temps où elle aurait dû être triste ; il est juste qu’en retour elle soit triste lorsqu’elle devrait offrir celui de la gaieté. »

Ils quittèrent ce lugubre appartement, et montèrent l’escalier. Après avoir inutilement ouvert deux ou trois portes, Ravenswood entra avec Bucklaw dans une petite antichambre couverte de nattes, dans laquelle, à leur grande joie, ils trouvèrent un assez bon feu, grâce sans doute à quelque expédient semblable à celui indiqué par Caleb à Mysie. Joyeux intérieurement de trouver quelque chose de plus agréable que ce que le château n’avait encore paru lui offrir, Bucklaw se frotta avec plaisir les mains auprès du feu, et écouta plus complaisamment les excuses que lui faisait le maître de Ravenswood. « Je ne puis vous procurer ici de l’aisance, dit celui-ci, car je n’en ai pas moi-même ; il y a longtemps que ces murs y sont étrangers, si effectivement ils l’ont jamais connue. Abri et sûreté, c’est, je crois, tout ce qu’il m’est possible de vous promettre. — Excellentes choses, maître, répondit Bucklaw, et avec une bouchée de pain et un verre de vin, c’est positivement tout ce que je désire pour ce soir. — Je crains, dit Ravenswood, que vous ne fassiez un pauvre souper ; j’entends Caleb et Mysie qui sont en grande discussion à ce sujet ; Le pauvre Balderstone joint à ses autres qualités celle d’être un peu sourd ; et souvent il laisse entendre de ceux auxquels il voudrait les cacher, des choses qu’il croit ne se dire qu’à lui-même. Écoutez. »

Ils prêtèrent l’oreille et entendirent cette conversation de Caleb avec Mysie.

« Faites pour le mieux, dit Caleb, faites pour le mieux, femme ; il est facile de donner une bonne tournure à tout ce que l’on fait. — Mais la vieille couveuse ? elle sera aussi dure que des cordes d’arc ou du cuir tendu. — Dites que vous avez fait une méprise dites que c’est une méprise de votre part, Mysie, » répliqua le fidèle sénéchal d’une voix douce et moins élevée ; « il ne faut jamais que l’honneur de la maison soit compromis. — Mais la poule ? Elle est à couver quelque part sous le dais de la salle, et je n’ose y entrer le soir de peur du revenant ; et si je ne le vois pas, je n’en verrai pas mieux la poule, car il y fait noir comme dans un puits, et il n’y a pas d’autre lumière dans la maison que cette bienheureuse lampe que le maître tient à la main. Et quand même j’aurais la poule, il faut la plumer, la vider, la faire cuire ; et comment puis-je le faire, pendant qu’ils sont assis auprès du seul feu que nous ayons ? — Eh bien ! en bien ! Mysie, attends ici un moment, et je vais essayer de leur enlever adroitement la lampe. »

En conséquence, Caleb Balderstone entra dans la chambre, ne se doutant guère que sa conversation et sa ruse avaient été entendues. « Eh bien ! Caleb, mon vieil ami, y a-t-il quelque espoir de souper ? » demanda le maître de Ravenswood.

« Espoir de souper, milord ! » répéta Caleb d’un ton qui le faisait paraître offensé du doute qu’exprimait la question. « Comment pourrait-il y avoir du doute, quand nous sommes dans la maison de votre seigneurie ? Espoir de souper, vraiment !… Mais vous n’êtes pas pour la viande de boucherie. Nous avons d’excellentes volailles en abondance, toutes prêtes à être mises à la broche, ou à être grillées… Le chapon gras, Mysie ! » cria-t-il avec autant d’assurance que si pareille chose eût existé dans la maison. — C’est tout à fait inutile, » dit Bucklaw, qui se crut obligé par courtoisie de soulager le vieux sommelier d’une partie de ses peines et de ses inquiétudes ; « si vous avez quelque viande froide, ou un morceau de pain… — Les meilleurs petits pains d’avoine ! » s’écria Caleb, délivré d’un grand embarras ; « et quant à de la viande froide… Cependant la plus grande partie des viandes froides et de la pâtisserie fut donnée aux pauvres, après la cérémonie de l’enterrement, comme de juste ; néanmoins… — Allons, Caleb, dit le maître de Ravenswood, il faut que je coupe court à tout cela. Voici le jeune laird de Bucklaw, il est obligé de se cacher, et par conséquent vous sentez… — Il ne sera pas plus délicat que Votre Seigneurie, à ce que je vois, » répondit Caleb d’un air content, et en faisant avec sa tête un geste d’intelligence. « Je suis fâché de le voir dans cette triste situation ; mais je suis charmé qu’il ne puisse pas trouver beaucoup à redire sur notre train de maison, car je crois que son état de gêne peut égaler le nôtre ; Dieu merci, » ajouta-t-il en rétractant l’aveu qu’il avait fait dans le premier transport de sa joie, mais enfin nous ne sommes pas aussi bien que nous avons été, ou que nous devrions être. Et quant au souper, à quoi sert de dire des mensonges ? Il y a tout simplement un reste de gigot de mouton qui n’a encore paru que trois fois sur la table, et plus on approche de l’os, plus la viande est tendre, comme Vos Honneurs le savent très bien ; et… il y a un restant de fromage de lait de chèvre, avec un morceau de beurre excellent : et puis… et puis… et puis voilà tout ce que je puis vous offrir. » Et avec le plus grand empressement, il apporta ses minces provisions, qu’il plaça, avec beaucoup de symétrie, sur une petite table ronde, à laquelle s’assirent les deux amis ; et malgré la qualité peu engageante, et la quantité peu abondante des mets, ils ne laissèrent pas que d’y faire honneur. Pendant ce temps-là, Caleb les servait avec un air de gravité et d’obligeance, comme s’il eût voulu compenser par son assiduité respectueuse le manque d’autres serviteurs.

Mais, hélas ! combien il est difficile que les formes, quelque soigneusement, quelque scrupuleusement qu’elles soient observées, suppléent au manque d’une nourriture substantielle ! Bucklaw, qui avait mangé avec avidité une portion considérable du gigot de mouton attaqué à trois reprises différentes, se mit alors à demander de l’ale.

« Je n’oserais pas précisément vous recommander notre ale, dit Caleb, la drèche était mal faite, et nous avons eu un orage épouvantable la semaine dernière ; mais vous trouverez rarement de l’eau aussi bonne que celle du puits de la tour, et c’est ce que je vous garantis, monsieur Bucklaw. — Mais si votre ale est mauvaise, vous pouvez nous donner du vin, » dit Bucklaw en faisant la grimace au seul nom du pur élément dont Caleb lui faisait un si pompeux éloge.

« Du vin ? répondit l’intrépide Caleb. Oh ! pour du vin, il y en a assez. Il n’y a que deux jours… Je pleure lorsque pense à la cause… Il s’est bu dans cette maison plus de vin qu’il n’en faudrait pour mettre une chaloupe à flot. Nous n’avons jamais manqué de vin à Wolf’s-Crag. — Allez-en donc chercher, lui dit son maître, au lieu de vous amuser à en parler, » et Caleb sortit d’un air décidé.

Tous les tonneaux vidés au banquet, et qui étaient dans la vieille cave, furent soulevés et secoués, dans l’attente désespérée de trouver assez de lie de vin de Bordeaux pour remplir un grand pot d’étain qu’il tenait à la main. Hélas ! ils avaient été vidés avec trop d’ardeur ; et il eut beau faire toutes les manœuvres que son expérience, comme sommelier, lui suggéra, il ne put en recueillir qu’environ une pinte ou une demi-bouteille qui fût présentable. Mais Caleb était trop bon général pour abandonner le champ de bataille sans un stratagème pour couvrir sa retraite. Il jeta effrontément à terre un flacon vide, comme s’il eût trébuché en entrant dans la chambre, appela Mysie pour venir essuyer le vin qui n’avait jamais été répandu, et plaçant l’autre flacon sur la table, il exprima l’espoir qu’il en restait encore assez pour Leurs Honneurs. Il en restait assez en effet, car Bucklaw lui-même, ami juré du jus de la grappe, ne se sentit pas le courage de renouveler sa première attaque sur le vin de Wolf’s-Crag, et se contenta, quoique bien malgré lui, d’un verre d’eau pure. On fit alors des arrangements pour qu’il passât la nuit, et comme la chambre secrète fut choisie, Caleb se trouva muni d’une excellente et très-plausible excuse pour le manque de meubles, de linge, etc.

« Car, dit-il, qui aurait pu penser qu’on aurait besoin de la chambre secrète ? On n’en a pas fait usage depuis l’époque de la conspiration de Gowrie, et je n’ai jamais osé en faire connaître l’entrée à une femme, autrement Votre Honneur conviendra que ce n’aurait pas été long-temps une chambre secrète. »



  1. Soixante centimes de France. a. m.
  2. Sorte de liqueur faite avec des pommes, du sucre et de la bière. a. m.