La Fiancée de Lammermoor/8

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 92-103).




CHAPITRE VIII.

le repas et la lettre.


Le foyer dans la salle était noir et froid ; on n’y voyait aucun buffet décoré de festons, ni coupe joyeuse, ni couche attrayante. — Triste chère à espérer ici, dit l’héritier de Linne.
Vieille ballade.


Les sentiments du prodigue héritier de Linne, tels qu’ils sont exprimés dans cette excellente et vieille ballade, lorsque, après avoir dissipé toute sa fortune, il se trouva l’habitant abandonné d’une maison solitaire, pourraient avoir quelque ressemblance avec ceux du maître de Ravenswood dans sa triste demeure de Wolf’s-Crag. Mais celui-ci avait cet avantage sur le dissipateur de la légende, que, s’il était réduit à la même détresse, il ne pouvait l’imputer à ses prodigalités. Sa misère et un titre que la courtoisie ou l’impolitesse pouvait lui accorder ou lui refuser à volonté, étaient le seul héritage que son père lui eût laissé.

Peut-être cette réflexion triste, mais consolante, se présenta-t-elle à l’esprit de ce malheureux jeune homme, et vint-elle apporter quelque soulagement à ses peines. Le matin, favorable au calme de la réflexion, aussi bien qu’au culte des Muses, tout en dissipant les ombres de la nuit, contribua aussi à apaiser la violence des passions qui, le jour précédent, avaient agité le cœur du maître de Ravenswood. Il se trouvait alors en état d’analyser les divers sentiments qui l’oppressaient, et il prit la ferme résolution de les combattre et de les vaincre. Le jour, qui s’était levé calme et radieux, jetait un éclat agréable même sur les vastes terrains marécageux que l’on voyait du château, quand on regardait du côté de la terre, tandis que de l’autre un autre Océan, sillonné par mille vagues aux bouillonnements argentés, s’étendait avec une majesté imposante jusqu’aux dernières limites de l’horizon. La vue de ce calme sublime fait naître dans le cœur de l’homme, même dans les moments d’une extrême agitation, de ces douces émotions, et souvent le porte par sa majestueuse influence à des actes d’honneur et de vertu.

Après avoir avec un soin inaccoutumé rempli la tâche importante d’examiner son âme, la première occupation du maître fut d’aller rejoindre Bucklaw dans sa retraite « Eh bien ! Bucklaw, comment trouvez-vous le lit sur lequel le comte d’Angus dormit en sûreté pendant son exil, quoique poursuivi avec toute l’énergie du ressentiment d’un roi ? » Telles furent les paroles dont il le salua en entrant dans sa chambre.

« Ma foi, » répondit Bucklaw qui venait de s’éveiller, « il me conviendrait peu de me plaindre d’un appartement dans lequel un si grand personnage a logé avant moi ; seulement le matelas était extrêmement dur, la voûte un peu humide, et les rats plus mutins que je ne m’y serais attendu, d’après l’état du garde-manger de Caleb ; et s’il y avait des volets à cette fenêtre grillée et un rideau au lit, il me semble que, tout bien considéré, la chambre serait un peu plus habitable. — Il est vrai qu’elle est assez nue, » dit le maître en jetant ses regards sur la petite voûte ; « mais si vous voulez vous lever et me suivre, Caleb tâchera de vous procurer un déjeuner meilleur que votre souper d’hier soir. — Oh ! je vous en prie, qu’il ne soit pas meilleur, » dit Bucklaw, en se levant et essayant de s’habiller aussi bien que l’obscurité du lieu le permettait, « qu’il ne soit pas meilleur, vous dis-je, si vous voulez que je persiste dans mes projets de réforme. Le seul souvenir du breuvage de Caleb a été plus efficace pour me corriger de l’habitude de commencer la journée en buvant le coup du malin, que ne l’auraient été vingt sermons. Et vous, maître, vous êtes-vous mis en état de combattre vaillamment le serpent logé dans votre sein ? vous voyez que je suis en train d’étouffer mes vipères l’une après l’autre. — J’ai du moins commencé la bataille, Bucklaw, répondit Ravenswood, et j’ai eu la vision charmante d’un ange qui descendait pour venir à mon secours. — Ah ! malheureux que je suis ! dit son hôte, je n’ai aucune vision à attendre, à moins que ma tante, lady Girnington, ne s’enferme dans la tombe, et alors ce serait la substance de son héritage, plutôt que l’apparition de son fantôme, que je regarderais comme le soutien de mes résolutions. Mais ce déjeuner, maître ? Est-ce que le daim qui doit servir à faire le pâté court encore dans les bois, comme dit la ballade ? — Je vais m’en informer, » répondit Ravenswood, et quittant l’appartement, il alla à la recherche de Caleb, et ce ne fut pas sans quelque difficulté qu’il le trouva dans une espèce de donjon obscur, qui avait été autrefois la sommellerie du château. Le vieillard s’occupait, de l’air le plus affairé, de la tâche fort douteuse de frotter un pot d’étain jusqu’à lui faire prendre le brillant et l’apparence d’une pièce d’argenterie. « Je crois que cela peut aller… Je crois qu’il pourra passer, pourvu qu’on ne le porte pas trop près de la fenêtre. » C’était ce qu’il se disait de temps en temps tout bas, comme pour s’encourager dans son entreprise, lorsqu’il fut interrompu par la voix de son maître. « Prenez ceci, » dit le maître de Ravenswood, « et allez acheter ce qui est nécessaire pour la maison ; » et en parlant ainsi, il donna au vieux sommelier la bourse qui, la veille au soir, avait échappé de si près aux griffes de Craigengelt. Le vieillard secoua ses cheveux blancs et clairsemés, et regarda son maître avec l’expression de la plus vive douleur, tandis qu’il pesait dans sa main le mince trésor et qu’il disait d’un ton chagrin : « Est-ce là tout ce qui reste ? — Tout ce qui reste pour le présent, » répondit le maître en affectant plus de gaieté qu’il n’en éprouvait réellement, « est justement la bourse verte et une petite somme d’or, comme dit la vieille chanson ; mais cela ira mieux quelque jour, Caleb. — Avant que ce jour arrive, dit Caleb, je crains bien que la vieille chanson ne soit finie, et le vieux serviteur aussi. Mais il ne me convient pas de parler de la sorte à Votre Honneur, surtout quand je vous vois si pâle. Reprenez votre bourse, et gardez-la pour en faire parade dans le monde ; car si Votre Honneur voulait seulement écouter un avis, et de temps en temps la tirer de la poche en compagnie, et puis la resserrer, il n’y aurait personne qui refusât de nous faire crédit, malgré tout ce qui s’est passé. — Mais, Caleb, dit le maître, je suis toujours dans l’intention de quitter bientôt ce pays, et je désire le faire avec la réputation d’un honnête homme, en ne laissant aucune dette après moi, du moins, aucune de celles que j’aurais contractées moi-même. — Et c’est très-juste, répondit Caleb, que vous partiez comme un honnête homme, et c’est ce que vous ferez, car le vieux Caleb peut faire mettre sur son compte tout ce que l’on prend pour la maison. Je puis d’ailleurs tout aussi bien vivre dans l’intérieur qu’à l’extérieur de la Toibooth[1], et l’honneur de la famille sera sauvé.

Le Maître essaya, mais en vain, de faire comprendre à Caleb que c’était là une raison de plus pour le faire persister dans sa répugnance à contracter des dettes, parce qu’il ne voulait pas que son sommelier s’en rendît personnellement responsable. Mais il parlait à un premier ministre trop occupé de ses voies et moyens, pour chercher à réfuter les arguments par lesquels on en attaque la justice et la nécessité.

« Il y a Eppie Smatrash, qui nous donnera de l’ale à crédit, » se disait Caleb ; « elle a passé toute sa vie dans la famille ; peut-être en obtiendrai-je un peu d’eau-de-vie : pour du vin, je n’en puis rien dire ; c’est une femme qui vit seule, et qui n’en achète qu’un petit baril à la fois ; je tâcherai pourtant, de manière ou d’autre, d’en avoir un peu. Pour des pigeons, le pigeonnier est là ; je trouverai de la volaille chez les tenanciers, bien que Luckie Chiraside dise qu’elle a payé deux fois sa redevance[2]. Nous réussirons, n’en déplaise à Votre Honneur ; ayez bon courage ; l’honneur de la maison sera maintenu aussi long-temps que le vieux Caleb sera en vie. »

Les repas que Caleb, au moyen de ses divers expédients, fut en état de servir aux deux jeunes gens pendant trois ou quatre jours, n’étaient certainement pas splendides ; mais on croira facilement que les convives ne se montraient pas très difficiles ; et, même, les inquiétudes, les excuses, les évasions et les expédients de Caleb amusaient les deux jeunes gens et ajoutaient une sorte d’intérêt à l’irrégularité du service, et à la trop petite quantité des mets. Au reste, ils avaient raison de profiter de toutes les circonstances qui pouvaient égayer des moments qui, sans cela, se seraient succédé d’une manière fort peu agréable.

Bucklaw, privé de ses amusements ordinaires, de la chasse et de la pêche, ainsi que de ses joyeux banquets, par la nécessité de se tenir caché dans les murs du château, devint un compagnon triste et insipide. Lorsque le maître de Ravenswood ne voulait plus faire des armes, ou jouer au galet ; lorsque lui-même s’était fatigué à frotter, étriller, peigner et polir son cheval ; lorsqu’il l’avait vu manger son fourrage, et se coucher doucement sur sa litière, il pouvait à peine s’empêcher d’envier la résignation apparente de cet animal à une vie aussi monotone. « Cette brute stupide, disait-il, ne pense ni à la course, ni à la chasse, ni à son enclos bien fourni de Bucklaw ; il est tout aussi heureux, attaché à son râtelier, dans cette masure, que s’il y était né ; et moi, qui, comme un prisonnier qui n’est pas au secret, ai la liberté de parcourir les donjons de cette misérable vieille tour, je puis à peine venir à bout, tantôt sifflant, tantôt dormant, de passer le temps jusqu’au dîner. »

Et en faisant cette triste réflexion, il se dirigeait vers les meurtrières ou les créneaux de la tour, pour observer les objets qui pourraient s’apercevoir sur le marécage éloigné, ou pour jeter des cailloux et des morceaux de mortier aux mouettes et aux cormorans qui avaient l’imprudence de voler à la portée d’un jeune homme désœuvré.

Ravenswood, avec une âme infiniment plus réfléchie et plus forte que celle de son compagnon, avait aussi ses sujets de sérieuse méditation, qui le rendaient aussi malheureux que l’était son compagnon par pur ennui, et par le manque d’occupation. La première vue de Lucy Ashton avait fait moins d’impression sur lui que son image n’en produisit lorsque la réflexion l’eut éclairé. À mesure que cette violente soif de vengeance qui l’avait porté à rechercher l’occasion d’avoir une entrevue avec le père, commença à se calmer, il se rappela la conduite qu’il avait tenue avec la fille, et se reprocha sa dureté envers une jeune personne distinguée par sa naissance et sa beauté. Ses regards pleins de reconnaissance, les paroles affectueuses qu’elle lui avait adressées, tout avait été l’objet de son dédain ; et si le maître de Ravenswood avait à se plaindre d’injures de la part de sir William Ashton, sa conscience lui disait qu’il avait injustement étendu son ressentiment jusque sur sa fille. Lorsque ses pensées, en prenant ce nouveau cours, l’eurent convaincu qu’il était coupable, le souvenir des traits enchanteurs de Lucy Ashton, rendus encore plus intéressants par les circonstances dans lesquelles la rencontre avait eu lieu, firent sur son cœur une impression tout à la fois agréable et pénible. La douceur de sa voix, la délicatesse de ses expressions, ce vif sentiment d’amour filial, ajoutèrent au regret qu’il éprouvait d’avoir repoussé avec rudesse l’expression de sa reconnaissance, et plaçaient en même temps devant lui le tableau le plus séduisant.

La force des principes du jeune Ravenswood, et sa rectitude d’intention, vinrent même ajouter au danger de nourrir de pareils souvenirs et à son penchant à s’y livrer. Fermement résolu à vaincre, s’il était possible, le vice dominant de son caractère, il recevait avec plaisir, il rassemblait même dans son imagination les idées qui pouvaient le combattre de la manière la plus efficace, et, en formant cette résolution, un sentiment de sa conduite cruelle envers elle le porta naturellement à lui donner, comme par dédommagement, plus de grâces et de beauté que peut-être elle n’en possédait réellement.

Si, dans ce moment, quelqu’un avait dit au Maître de Ravenswood qu’il avait récemment voué à sa vengeance toute la postérité de celui qu’il regardait, avec assez de justice, comme l’auteur de la ruine et de la mort de son père, peut-être aurait-il d’abord repoussé cette accusation comme une calomnie atroce ; cependant, après un sérieux examen de ce qui se passait en lui, il aurait été forcé de convenir qu’il y avait eu un temps où cette accusation était fondée, quoique, d’après la nature de ses sentiments actuels, il fût difficile de croire qu’il eût eu réellement une pareille intention.

Il existait déjà dans son cœur deux passions contradictoires ; le désir de venger la mort de son père, étrangement modifié par son admiration pour la fille de son ennemi. Il avait tellement lutté contre le premier sentiment, qu’il lui avait paru bien diminué ; contre le dernier il n’avait nullement cherché à résister, puisqu’il n’en soupçonnait pas l’existence. Ce qui la prouvait cependant, c’était la résolution, à laquelle il était revenu, de quitter l’Écosse ; et néanmoins il restait toujours à Wolf’s-Crag, sans aucun préparatif de départ. Il est vrai qu’il avait écrit à un ou deux de ses parents qui demeuraient dans un canton éloigné de l’Écosse, et particulièrement au marquis d’A…, pour leur faire part de ses projets ; et lorsque Bucklaw le pressait à ce sujet, il ne manquait jamais d’alléguer la nécessité d’attendre leur réponse, et surtout celle du marquis, avant de prendre un parti aussi décisif.

Le marquis était riche et puissant, et quoiqu’on le soupçonnât d’entretenir des sentiments peu favorables au gouvernement établi depuis la révolution, il avait néanmoins eu assez d’adresse pour se mettre à la tête d’un parti, dans le conseil privé d’Écosse, qui était en relation avec la faction de la haute Église[3], en Angleterre, et il était assez puissant pour menacer ceux auxquels le garde des sceaux était attaché, du renversement de leur pouvoir. La nécessité de conférer avec un personnage d’une aussi grande importance était une excuse plausible que Ravenswood fit valoir auprès de Bucklaw, et probablement auprès de lui-même, pour prolonger son séjour à Wolf’s-Crag, et elle devint encore plus plausible par le bruit qui commençait à se répandre d’un changement probable de ministres et de système dans l’administration écossaise. Tous ces bruits, fortement attestés par les uns et non moins réfutés par les autres, suivant que leurs désirs ou leur intérêt les faisaient agir, pénétrèrent dans la tour en ruine de Wolf’s-Crag, principalement par le canal de Caleb, le sommelier, qui à ses autres qualités joignait celle d’être un ardent politique, et qui rarement faisait une excursion de la vieille forteresse au village voisin de Wolf’s-Hope, sans rapporter toutes les nouvelles qui couraient dans le voisinage.

Mais, si Bucklaw ne pouvait rien opposer de satisfaisant aux raisons que lui donnait le maître pour différer son départ d’Écosse, il n’en éprouvait pas moins d’impatience de se trouver réduit à un état d’inaction, et ce n’était que l’ascendant que Ravenswood avait acquis sur lui, qui pouvait l’engager à se soumettre à un genre de vie si peu d’accord avec ses habitudes et son inclination.

« J’avais toujours entendu dire que vous étiez un jeune homme actif et entreprenant, lui remontrait-il souvent, et cependant vous paraissez déterminé à végéter ici comme un rat dans un trou, avec cette petite différence que le rat, plus sage, choisit son ermitage dans un lieu où il pourra au moins trouver de quoi vivre ; mais quant à nous, les excuses de Caleb deviennent plus longues à mesure que la quantité d’aliments diminue, et je crains que nous ne réalisions ce que l’on raconte de l’animal que l’on nomme le paresseux ; nous avons presque achevé de dévorer la dernière feuille verte qui fût sur l’arbre, et il ne nous reste plus qu’à nous laisser tomber et à nous rompre le cou. — Ne craignez rien, dit Ravenswood ; il est une destinée qui veille sur nous, et nous aussi nous avons un intérêt dans la révolution qui va bientôt éclater, et qui déjà a jeté l’alarme dans plus d’un cœur. — Quelle destinée ? quelle révolution ? répondit son compagnon ; nous avons eu déjà une révolution de trop, ce me semble. »

Ravenswood l’interrompit en lui mettant une lettre entre les mains.

« Oh ! dit Bucklaw, voilà mon rêve expliqué. Il me semblait entendre ce matin la voix de Caleb pressant quelque malheureux de boire un verre d’eau fraîche, et l’assurant que cela était bien plus salutaire le matin que de la bière ou de l’eau-de-vie. — C’était le courrier de lord A…., dit Ravenswood, l’hospitalité, toute d’ostentation, qu’il a reçue de mon sommelier, s’est, je crois, réduite à de la bière aigre et à des harengs. Lisez et vous verrez les nouvelles qu’il nous a apportées. — Je vais lire aussi vite que je pourrai, dit Bucklaw ; car je ne suis pas fort habile, et sa seigneurie ne paraît pas être le premier écrivain du monde. »

Le lecteur va parcourir dans l’espace de quelques secondes, au moyen des caractères de notre ami Billantyne[4], ce que Bucklaw mit une bonne demi-heure à déchiffrer, quoique aidé par le maître de Ravenswood. Voici quel était le contenu de la lettre :


« Notre très-honorable cousin,

« Après vous avoir fait nos cordiales salutations, cette lettre est pour vous assurer de l’intérêt que nous prenons à votre bien-être, et aux projets que vous formez dans le but de l’augmenter. Si nous avons mis moins d’activité à vous témoigner toute notre bonne volonté à votre égard, que nous n’aurions désiré en qualité de tendre parent et allié, nous vous prions de l’imputer au manque d’occasion de vous donner des preuves de notre amitié, et non à aucune indifférence de notre part. Quant à votre résolution de voyager dans les pays étrangers, nous croyons que, dans ce moment-ci, elle est peu convenable, attendu que vos ennemis pourraient, suivant l’usage de ces sortes de gens, imputer à votre voyage des motifs que nous savons et que nous croyons être aussi loin de votre pensée qu’ils le sont de la nôtre ; leurs discours, néanmoins, pourraient trouver crédit dans des endroits où ils vous seraient très-préjudiciables, ce que nous verrions avec d’autant plus de peine et de déplaisir que nous n’aurions aucun moyen d’y remédier.

« Vous ayant ainsi donné, comme l’exigeait notre parenté, notre humble avis au sujet de votre voyage hors de l’Écosse, nous ajouterions volontiers d’autres raisons importantes pour vous déterminer à rester à Wolf’s-Crag jusqu’à ce que le temps de la moisson soit passé, parce que cela peut tourner essentiellement à votre avantage et à celui de la maison de votre père. Mais, comme dit le proverbe : Verbum sapienti, un mot est plus pour un sage qu’un sermon pour un fou. Et quoique nous ayons écrit cette lettre de notre propre main, et que nous soyons bien sûrs de la fidélité de notre messager, comme nous étant attaché par plus d’un lien, néanmoins il est très-vrai que sur un terrain glissant il faut marcher avec précaution ; aussi ne hasarderons-nous pas sur le papier des choses que nous aimerions à vous communiquer de vive voix. C’est pour cela que nous avions eu l’intention de vous inviter à venir au milieu de nos montagnes stériles pour tuer un cerf et parler de choses qu’il nous est plus difficile de vous écrire. Mais le moment actuel n’est pas propice pour une pareille entrevue, qui, par conséquent, sera différée jusqu’à ce que nous puissions parler librement de choses sur lesquelles nous gardons à présent le silence. En attendant, nous vous prions de croire que nous sommes et serons toujours votre bon parent et ami, soupirant après le jour dont nous apercevons, pour ainsi dire, l’aurore, où nous pourrons vous témoigner d’une manière efficace tout l’intérêt que nous vous portons. C’est dans cet espoir que nous nous disons cordialement,

Très-honorable.
Votre affectionné cousin,
À…
Donné en notre pauvre maison de B… etc.

Sur l’adresse on lisait : « Pour le très-honorable et notre honoré parent, le maître de Ravenswood, la présente, vite, hâte, train de poste… Courez et galopez jusqu’à ce que la présente soit remise. »

« Que pensez-vous de cet épître, Bucklaw ? » demanda le maître dès que son compagnon eut réussi, non sans peine, à trouver le sens, disons même à lire les mots qu’elle contenait.

« Certes, je pense qu’il est aussi difficile de comprendre que de lire la lettre du marquis. Il a réellement besoin de l’Interprète de l’Esprit, ou du Parfait Secrétaire ; et si j’étais à votre place, je lui en enverrais un exemplaire par le retour du messager. Il vous engage fort amicalement à perdre votre temps et à dépenser votre argent dans ce pays vil, stupide et opprimé, sans seulement vous offrir son appui et le séjour de sa maison. Suivant moi, il a quelque plan en vue, dans lequel il pense que vous pouvez lui être utile, et il désire vous avoir près de lui, afin de se servir de vous lorsqu’il sera mûr, se réservant la faculté de vous abandonner aux vents et aux vagues si son complot vient à échouer. — Son complot ! alors vous pensez qu’il s’agit de trahison ? — Et de quel autre projet donc ? il y a long-temps qu’on le soupçonne d’avoir un œil tourné vers Saint-Germain. — Il ne réussirait pas à me faire consentir à m’engager témérairement dans une pareille entreprise. Lorsque je me rappelle les règnes de Charles Ier et de Charles II, et celui du dernier Jacques, franchement je vois peu de motifs propres à me porter, par humanité ou par patriotisme, à tirer l’épée pour leurs descendants. — En sorte donc, que vous allez vous lamenter pour ces chiens aux oreilles écourtées que le brave Claverse[5] traita comme ils le méritaient ? — On commença par dire que ces chiens étaient enragés, et ensuite on les pendit. J’espère voir le jour où la justice ne fera acception ni de whig ni de tory, et où ces sobriquets ne seront plus employés que par les politiques de café, de même que ceux de coquin ou autres le sont par les femmes du peuple comme de vains termes de dépit et d’animosité. — Ce ne sera pas de notre temps, le fer est entré trop profondément et dans nos corps et dans nos âmes. — Ce jour viendra cependant, répliqua le maître ; ces sobriquets ne feront pas toujours tressaillir, comme le fait le son de la trompette. À mesure que la vie sociale sera plus protégée, les avantages que l’on y trouvera seront trop chers pour être hasardés sans des motifs plus puissants que ceux d’une politique spéculative. — Ce sont là de belles paroles ; mais mon cœur est pour la vieille chanson :

« Voir de bons grains dans les sillons,
Et pour les whigs une potence,
Rendre juste et bonne sentence,
C’est bien là ce que nous voulons. »

— Vous pouvez chanter aussi haut que vous voudrez, cantabit vacuus[6], mais je crois que le marquis est trop sage ou du moins trop prudent pour se joindre à vous. Je soupçonne qu’il fait allusion à une révolution dans le conseil privé d’Écosse, plutôt que dans les royaumes britanniques. — Oh ! maudit soit tout ce manège politique, ces manœuvres froidement calculées, que les vieillards en bonnets de nuit brodés, et enveloppés dans leurs robes de chambre fourrées, exécutent comme des parties d’échecs ; déplaçant un trésorier, ou un lord commissaire, comme s’ils prenaient une tour ou un pion. La paume pour mon amusement, une bataille pour mon occupation sérieuse ; ma raquette est mon joujou ; mon épée est mon gagne-pain. Et vous, maître, tout profond et réfléchi que vous voudriez le paraître, vous avez en vous quelque chose qui fait bouillonner votre sang trop vite pour être d’accord avec l’humeur où vous êtes à présent de moraliser sur les maximes politiques. Vous êtes un de ces sages qui voient tout avec beaucoup de calme, jusqu’à ce que le sang leur monte à la tête, et alors… malheur à quiconque viendrait leur rappeler leurs prudentes maximes. — Peut-être lisez-vous dans mon cœur mieux que je ne puis y lire moi-même. Mais penser avec justesse sera certainement un grand pas de fait pour me mettre en état d’agir de même. Mais, un moment ; j’entends Caleb qui sonne la cloche pour le dîner. — Ce qu’il ne fait jamais avec plus de fracas que lorsqu’il nous a préparé une maigre chère, comme si ce carillon infernal, qui fera quelque jour écrouler le vieux beffroi, pouvait changer une poule étique en un chapon gras et une épaule de mouton en une cuisse de venaison. — Je souhaite que nous ne soyons pas plus mal que ce que la plus alarmante de vos conjectures fait pressentir, Bucklaw, à en juger par la solennité excessive avec laquelle il place avec tant de cérémonie cet unique plat couvert sur la table. — Ôtez le couvercle, Caleb, ôtez, au nom du ciel ! dit Bucklaw ; donnez-nous ce que vous pouvez nous donner, sans faire de préambule… Allons, le plat va fort bien là, brave homme, » continua-t-il en s’adressant d’un ton d’impatience au vieux sommelier, qui, sans répondre, continua à le changer de place, jusqu’à ce qu’il l’eût enfin posé, avec une précision mathématique, au beau milieu de la table.

« Qu’avons-nous là, Caleb ? » demanda le maître à son tour.

« Mon Dieu ! monsieur, vous l’auriez su plus tôt ; mais Son Honneur, le laird de Bucklaw est si impatient ! » répondit Caleb, tenant toujours le plat d’une main et le couvercle de l’autre, et répugnant évidemment à laisser voir le contenu.

« Mais qu’est-ce enfin, au nom de Dieu ? reprit Ravenswood ; ce n’est pas, je l’imagine, une paire d’éperons dorés, suivant la mode des temps anciens, aux frontières ? — Ha, ha ! répondit Caleb ; Votre Honneur aime à plaisanter… et néanmoins j’oserais dire que c’était une mode très-convenable, et qui, à ce que j’ai ouï dire, était suivie dans une famille honorable et opulente. Mais quant à votre dîner actuel, j’ai pensé que, comme c’est aujourd’hui la veille de sainte Marguerite, qui était une digne reine d’Écosse dans son temps, Vos Honneurs pourraient juger qu’il était très-à-propos, sinon absolument de jeûner, au moins de ne faire qu’une légère collation, seulement pour soutenir la nature, comme un hareng salé, ou quelque chose de cette espèce. » Et découvrant le plat, il laissa voir quatre des savoureux poissons dont il parlait, ajoutant, d’un ton soumis, que ce n’étaient pas non plus des harengs si communs, car ils étaient tous laités, et avaient été salés avec un soin tout particulier par la ménagère, la pauvre Mysie, pour l’usage exprès de Son Honneur.

« Trêve d’excuses, dit le maître, et mangeons les harengs, puisque nous ne pouvons rien avoir de meilleur ; mais je commence à croire comme vous, Bucklaw, que nous mangeons la dernière feuille verte, et que, en dépit des manœuvres politiques du marquis, nous serons forcés de transporter notre camp ailleurs, faute de vivre sans attendre l’événement. »






  1. Nom de la prison d’Édimbourg. a. m.
  2. Krain, dit le texte, pour désigner certaine quantité de poulets que les fermiers doivent donner à leurs maîtres. a. m.
  3. L’Église presbytérienne. a. m.
  4. Imprimeur des romans de Walter Scott à Édimbourg. a. m.
  5. Claverhouse, général royaliste qui paraît dans Old Morality. a. m.
  6. Il chantera dans le désert. a. m.