La Fiancée de Lammermoor/5

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 55-69).




CHAPITRE V.

le taureau sauvage.


Est-elle une Capulet ? Ô délicieuse nouvelle ! ma vie est une dette que je dois à mon ennemie.
Shakspeare. Roméo et Juliette


Le lord Keeper fit près d’un quart de mille sans rompre le silence. Sa fille, naturellement timide et élevée dans ces idées de respect filial et d’obéissance absolue qu’on imprimait à cette époque dans l’esprit de la jeunesse, n’osa interrompre ses méditations.

« D’où vient donc cette pâleur, Lucy ? » lui demanda son père en se tournant vers elle et rompant le silence.

Suivant les idées du temps, qui ne permettaient pas à une jeune fille d’énoncer son opinion sur aucun sujet important, à moins qu’on ne la lui demandât expressément, Lucy devait paraître n’avoir rien compris à tout ce qui s’était passé entre Alix et son père, et elle attribua l’émotion qu’il avait remarquée en elle à la frayeur que lui causaient quelques taureaux sauvages qui paissaient dans la partie du vaste parc qu’ils traversaient en ce moment.

Ces animaux étaient les descendants de ces troupeaux sauvages[1] qui erraient autrefois en pleine liberté dans les forêts de la Calédonie, et la noblesse écossaise se faisait un point d’honneur d’en conserver quelques-uns dans ses parcs. On se souvient encore d’en avoir vu dans les domaines d’au moins trois familles de distinction, celles d’Hamilton, de Drumlanrick et de Cumberland. Ils avaient dégénéré de leur ancienne race, tant pour la taille que pour la force, si nous devons en juger d’après ce qu’en racontent les vieilles chroniques, et d’après les ossements énormes que l’on découvre fréquemment dans les étangs et les marais lorsqu’on les dessèche ou qu’on les effondre. Le taureau avait perdu les honneurs de sa crinière, et la race était petite et peu robuste, d’un blanc jaunâtre, ou plutôt d’un jaune pâle, avec des cornes et des sabots noirs. Ils conservaient cependant quelque chose de la férocité de leurs ancêtres on ne pouvait en faire des animaux domestiques, à cause de leur antipathie contre l’espèce humaine, et ils étaient souvent dangereux quand on s’en approchait sans précaution, ou qu’on les inquiétait par méchanceté. C’est ce dernier motif qui donna lieu à leur destruction dans les trois parcs dont nous avons parlé ; car autrement il est probable qu’on les aurait conservés comme de dignes habitants des forêts d’Écosse, et qui convenaient parfaitement à un domaine baronial. Si je ne me trompe on en trouve quelques-uns au château de Chillingham, dans le Northumberland, appartenant au comte de Tankarville.

Ce fut à l’approche d’un groupe de trois ou quatre de ces animaux que Lucy jugea à propos d’attribuer les signes de frayeur qui s’étaient manifestés sur son visage, mais par une cause différente ; car elle s’était familiarisée avec l’apparition de ces mêmes animaux dans ses fréquentes promenades au milieu de la forêt, et il n’entrait pas essentiellement alors, comme à présent, dans l’éducation d’une jeune demoiselle, d’avoir, sans aucun motif, des palpitations de cœur et des attaques de nerfs. En cette occasion, cependant, elle reconnut bientôt qu’elle avait un sujet réel de terreur.

Lucy avait à peine fait à son père la réponse que nous avons rapportée, et celui-ci se préparait à lui reprocher sa prétendue timidité, qu’un taureau excité, soit par la couleur écarlate du manteau de miss Ashton, soit par un de ces accès de férocité capricieuse auxquels ces animaux sont naturellement sujets, se détacha subitement du groupe qui paissait à l’extrémité d’une clairière bien garnie de gazon, et qui semblait se perdre à travers les branches entrelacées des arbres. L’animal s’approcha de ceux qui s’introduisaient ainsi témérairement dans ses pâturages, d’abord lentement, piétinant le terrain, mugissant de temps en temps, et arrachant la terre avec ses cornes, comme pour s’exciter jusqu’à la rage et à la violence.

Le lord Keeper, qui observait les mouvements de l’animal, prévoyant qu’il allait devenir dangereux, prit le bras de sa fille sous le sien, et se mit à marcher très-vite le long de l’avenue, dans l’espoir d’être bientôt assez loin pour ne pas être aperçu, et de se trouver hors de danger d’en être atteint. C’était le parti le plus imprudent qu’il pût prendre ; car le taureau, encouragé par une apparence de fuite, se mit à les poursuivre avec la plus grande impétuosité. Dans un péril aussi imminent, un homme plus courageux que le lord Keeper aurait pu être intimidé : mais la tendresse paternelle, aussi forte que la mort, le soutint. Il continua à encourager et à entraîner sa fille ; mais la frayeur de celle-ci lui ôta tout pouvoir de fuir, et elle tomba à côté de lui : alors, ne pouvant plus l’aider à s’échapper, il se retourna et se plaça entre elle et l’animal furieux qui, animé encore par la rapidité de sa course, ne fut bientôt plus qu’à quelques verges d’eux. Le lord Keeper était sans armes ; son âge et sa haute dignité le dispensaient même de celle que l’on portait ordinairement, une épée légère ; mais une pareille arme n’eût pu lui être d’aucune utilité.

Il paraissait donc impossible que le père, ou la fille, ou tous les deux, ne fassent pas victimes du danger qui les menaçait, lorsqu’un coup de feu parti d’un bosquet voisin arrêta l’animal dans sa course. Il avait frappé tellement juste à l’endroit où l’épine se joint au crâne, que la blessure, qui dans toute autre partie du corps eut à peine retardé sa course, lui donna instantanément la mort. Il trébucha en avant, en poussant un mugissement épouvantable ; la force progressive de sa course, plutôt qu’aucune action de sa volonté, le porta jusqu’à environ trois verges du lord Keeper étonné, où il roula à terre ses membres couverts de la noire sueur de la mort, et palpitants des dernières convulsions de leur mouvement musculaire.

Lucy était étendue par terre, privée de sentiment, et ignorant le secours miraculeux qui venait de la sauver. Son père était presque également stupéfait, tant avait été rapide et inattendue en eux la transition de l’effroi d’une mort horrible et qui paraissait inévitable, à une parfaite sécurité. Il regardait l’animal, terrible même dans la mort, avec une sorte d’étonnement muet et confus, qui ne lui permettait pas de comprendre bien distinctement ce qui s’était passé ; il aurait pu penser que le taureau avait été arrêté dans sa course par un coup de foudre, s’il n’eût aperçu à travers les branches du bosquet un homme armé d’un petit fusil ou mousqueton.

Cette vue le rappela sur-le-champ au sentiment de sa situation ; un regard jeté sur sa fille le fit songer à la nécessité de lui procurer du secours. Il appela cet homme, qu’il prit pour un de ses gardes-chasse, lui disant de veiller attentivement sur miss Ashton, pendant qu’il se hâterait d’aller lui-même chercher du secours. En conséquence, le chasseur s’approcha, et le lord Keeper vit que c’était un étranger ; mais il était trop agité pour faire aucune autre remarque. En peu de mots, qu’il prononça à la hâte, il chargea cet homme, comme étant plus fort et plus actif que lui, de porter la jeune demoiselle près d’une fontaine voisine, et il retourna à la chaumière d’Alix, pour tâcher de se procurer du monde et du secours.

L’étranger dont l’intervention était venue si à propos et leur avait été si utile, ne parut pas disposé à laisser sa bonne œuvre imparfaite. Il releva Lucy, la prit dans ses bras, et la portant à travers les clairières de la forêt, par des sentiers qui paraissaient lui être parfaitement connus, ne s’arrêta que quand il l’eut déposée en sûreté auprès d’une fontaine abondante et limpide, qui autrefois avait été couverte, abritée et décorée d’ornements d’architecture dans le genre gothique. Depuis, la voûte s’était fendue et même écroulée, le frontispice gothique était démoli et n’offrait plus que des ruines ; la source, sortant des entrailles de la terre, se faisait jour à travers les débris des fragments de sculpture et de pierres couvertes de mousse confusément épars autour de la fontaine.

La tradition, qui ne manque jamais, du moins en Écosse, d’embellir d’une légende un lieu déjà intéressant par lui-même, avait assigné une cause particulière à la vénération que l’on avait pour cette fontaine. Une jeune demoiselle charmante rencontra un des lords de Ravenswood qui chassait près de cette source : comme une autre Égérie, elle avait captivé le cœur du Numa féodal. Ils eurent ensuite de fréquents rendez-vous, et toujours au coucher du soleil ; les agréments de l’esprit de la nymphe achevèrent une conquête que sa beauté avait commencée, et le mystère de l’intrigue y ajouta de nouveaux charmes. Elle paraissait et disparaissait toujours près de la fontaine, ce qui fit penser à son amant qu’elle avait avec ses eaux quelque relation inexplicable. Elle mit certaines restrictions à leurs entrevues, ce qui avait également un air de mystère. Ils ne se voyaient qu’une fois par semaine : le vendredi était le jour convenu, et elle avertit le lord Ravenswood qu’il était nécessaire qu’ils se séparassent dès que la cloche de la chapelle appartenant à un ermitage situé dans le bois voisin, et maintenant en ruine, sonnerait l’heure de l’office du soir. Dans le cours de sa confession, le baron de Ravenswood fit confidence à l’ermite du secret de cette singulière intrigue, et le P. Zacharie en tira la conséquence nécessaire et évidente que son patron était enveloppé dans les filets de Satan, et en danger de perdre son corps et son âme. Il représenta ces périls au baron avec toute la force de la rhétorique monacale, et lui peignit sous les couleurs les plus effrayantes le caractère et la personne de la naïade, qui n’était belle qu’en apparence, et n’hésita point à prononcer que c’était une habitante du royaume des ténèbres. L’amant l’écouta avec une incrédulité opiniâtre ; et ce ne fut qu’après avoir été fatigué par les instances pressantes de l’anachorète, qu’il consentit à mettre à une épreuve certaine l’état et la condition de sa maîtresse mystérieuse ; à cet effet il acquiesça à la proposition de Zacharie de sonner la cloche de l’office, à leur prochaine entrevue, une demi-heure plus tard que de coutume. L’ermite soutint et appuya de l’autorité de Malleus Maleficarum, de Sprengerus, de Remigius, et d’autres savants démonologistes, l’opinion que le malin esprit, ainsi séduit pour rester au-delà de l’heure fixée, reprendrait sa véritable forme, et qu’après s’être montré aux yeux de son amant épouvanté comme un démon de l’enfer, il disparaîtrait au milieu d’un éclair, en laissant après lui une odeur de soufre. Raymond de Ravenswood consentit à faire cette épreuve, plein du désir d’en connaître le résultat, mais bien persuadé que l’ermite se verrait trompé dans son attente.

À l’heure convenue, les amants se trouvèrent au rendez-vous, et leur entrevue se prolongea au-delà de celle à laquelle ils avaient coutume de se séparer, à cause du retard que mit le prêtre à sonner la cloche. Aucun changement ne s’opéra dans la forme extérieure de la nymphe ; mais dès que les ombres qui s’allongeaient lui firent connaître que l’heure ordinaire à laquelle on sonnait les vêpres était passée, elle s’arracha des bras de son amant, en poussant un cri de désespoir, lui dit adieu pour toujours, et se plongeant dans la fontaine, disparut à ses yeux. Des traces de sang apparurent bientôt à la superficie ; ce qui fit penser au baron désespéré que son imprudente curiosité avait occasionné la mort de cet être intéressant et mystérieux. Le remords qu’il éprouva, aussi bien que le souvenir de ses charmes, fit le tourment du reste d’une vie qu’il perdit, peu de mois après, à la bataille de Flodden[2]. Mais en mémoire de cette naïade il avait, avant son départ, orné la fontaine dans laquelle elle paraissait faire sa résidence, et, dans la vue de mettre ses eaux à l’abri de toute profanation, l’avait entourée d’un petit édifice voûté, dont on voyait encore les fragments épars à l’entour. C’était de cette époque que l’on croyait que la maison de Ravenswood datait celle de sa décadence.

Telle était la légende généralement reçue, et que certaines personnes qui voulaient paraître en savoir plus que les autres, expliquaient en disant, mais d’une manière obscure, qu’elle faisait allusion au sort d’une belle fille de la classe plébéienne ; que Raymond, son amant, la tua dans un accès de jalousie, et que son sang se mêla aux eaux de la Fontaine-Fermée, comme on l’appelait ordinairement. D’autres pensaient que cette légende avait une origine plus reculée, et remontait à l’ancienne mythologie païenne. Mais on croyait généralement que ce lieu était fatal à la famille de Ravenswood, et que boire de ses eaux, ou même en approcher, était d’un aussi mauvais augure pour un descendant de cette maison, que pour un Graham de porter du vert, pour un Bruce de tuer une araignée, ou pour un Saint-Clair de traverser l’Ord un lundi[3].

C’est dans ce lieu funeste que Lucy Ashton commença à respirer après son long et presque mortel évanouissement.

Aussi belle et aussi pâle que la naïade fabuleuse en proie aux angoisses qu’elle éprouva la dernière fois qu’elle se sépara de son amant, elle était assise de manière à appuyer son dos contre une partie du mur à demi ruiné, tandis que son manteau, tout trempé de l’eau que son protecteur avait abondamment employée pour la rappeler à la vie, était pour ainsi dire collé à sa taille svelte, légère et admirablement proportionnée.

En revenant à elle-même, elle se rappela le danger qui l’avait privée de ses sens, et l’instant d’après l’idée de son père se présenta à son esprit. Elle jeta ses regards autour d’elle ; il n’était nulle part. « Mon père ! mon père ! » furent les seules paroles qu’elle eut la force de prononcer.

« Sir William est en sûreté, répondit l’étranger, parfaitement en sûreté, et sera ici dans un instant. — En êtes-vous bien sûr ? s’écria Lucy. Le taureau était tout près de nous ; ne me retenez point ; il faut que j’aille chercher mon père. »

Elle se leva dans ce dessein ; mais ses forces étaient tellement épuisées, que, bien loin de pouvoir l’exécuter, elle serait retombée sur la pierre contre laquelle elle s’était appuyée, et probablement non sans se faire beaucoup de mal.

L’étranger était si près d’elle, qu’à moins que de la laisser réellement tomber, il ne put s’empêcher de la soutenir dans ses bras ; il le fit cependant avec une répugnance momentanée, bien peu ordinaire à un jeune homme qui vient au secours de la beauté en danger. On aurait dit que son poids, tout léger qu’il était, était cependant trop lourd pour ce jeune athlète, car, sans éprouver la tentation de la retenir dans ses bras, même pour un seul instant, il la replaça sur la pierre qu’elle venait de quitter, et s’éloignant de quelques pas, il s’empressa de répéter : « Sir William Ashton est parfaitement en sûreté et sera ici dans un instant. N’ayez aucune inquiétude sur son compte. Le destin vous l’a conservé d’une façon bien singulière. Quant à vous, mademoiselle[4], vos forces sont épuisées, et vous ne devez point songer à vous lever, jusqu’à ce que vous ayez quelque assistance plus convenable que la mienne. »

Lucy, dont les sens étaient plus recueillis, fut naturellement portée à examiner l’étranger avec plus d’attention. Il n’y avait rien dans son extérieur qui dût le faire hésiter à offrir son bras à une jeune personne qui avait besoin de secours, ou qui eût pu la porter à le refuser, et elle ne pouvait s’empêcher de penser, même dans ce moment, qu’il avait un air froid et peu prévenant. Un habit de chasse de drap d’une couleur foncée indiquait le rang de celui qui le portait, quoiqu’il fût en partie caché sous un ample manteau flottant d’un brun verdâtre. Un montero ou bonnet espagnol, surmonté d’une plume noire, tombait sur ses sourcils et cachait une partie de ses traits, qui, autant qu’on pouvait en juger par ceux que l’on voyait, étaient bruns, réguliers, et avaient une expression majestueuse, quoiqu’un peu sombre. Quelque chagrin secret, ou le sentiment pénible de quelque passion sombre et concentrée, avait amorti la vivacité naturelle de sa physionomie, et il n’était pas facile de regarder l’étranger sans éprouver un sentiment de pitié ou de crainte, ou du moins de doute et de curiosité.

Cette impression que nous avons longuement décrite, Lucy l’éprouva en un instant, et elle n’eut pas plus tôt rencontré les yeux noirs et perçants de l’étranger, qu’elle baissa les siens, avec un mélange d’embarras, de timidité et de crainte. Il était cependant nécessaire qu’elle rompît le silence, ou du moins elle le crut, et, d’une voix tremblante, elle commença à parler du danger auquel elle avait échappé d’une manière si surprenante, et dans lequel elle était sûre que l’étranger avait été, après Dieu, le protecteur de son père et le sien.

Il parut vouloir se dérober à ces expressions de reconnaissance, car il répliqua brusquement d’une voix dont la gravité la rendait imposante, sans cependant aller jusqu’à la rudesse, par une sorte d’âpreté dans le ton : « Je vous quitte, mademoiselle, je vous laisse sous la protection de ceux pour qui il est possible que vous ayez été aujourd’hui un ange gardien. »

Lucy fut surprise de l’ambiguïté de ce langage, et avec un sentiment de reconnaissance naïve et nullement affectée, s’efforça de se justifier de toute intention d’offenser son libérateur, si pareille intention eût été possible. « J’ai été malheureuse, dit-elle, dans la manière de vous exprimer mes remercîments. Il faut que cela soit, quoique je ne me souvienne plus de ce que j’ai dit. Mais, si vous vouliez attendre jusqu’à ce que mon père… le lord garde des sceaux revienne… seulement lui permettre de vous faire ses remercîments et de vous demander votre nom ? — Mon nom est inutile, répondit l’étranger ; votre père, je veux dire sir William Ashton, l’apprendra assez tôt pour le plaisir que probablement il en éprouvera. — Vous vous trompez sur son compte, dit vivement Lucy ; il sera reconnaissant et pour moi et pour lui-même. Vous ne connaissez pas mon père, ou bien vous me trompez en me disant qu’il est en sûreté, tandis qu’il a été victime de la furie de cet animal. »

Dès que cette idée se fut présentée à son esprit, elle se leva brusquement et s’efforça de regagner l’avenue où l’accident était arrivé, tandis que l’étranger, quoique paraissant hésiter entre le désir de la secourir et celui de la quitter, se vit obligé, par le sentiment seul de l’humanité, de la retenir et de la main et de la voix.

« Sur ma parole d’honneur, mademoiselle, reprit-il, je vous dis la vérité ; votre père est en parfaite sûreté ; vous vous exposez à de nouveaux dangers en retournant à l’endroit où paissait le troupeau de taureaux sauvages Si vous voulez absolument y aller (car ayant une fois adopté l’idée que son père était encore en danger, elle s’avançait toujours, malgré tout ce qu’il disait) ; si vous persistez à vouloir y aller, acceptez mon bras, quoique je ne sois peut-être pas la personne qui puisse convenablement vous l’offrir. »

Mais sans faire attention à cette observation, Lucy le prit au mot : « Oh, si vous êtes un homme d’honneur, dit-elle, aidez-moi à retrouver mon père. Vous ne me quitterez point ; il faut que vous veniez avec moi ; il est mourant peut-être pendant que nous sommes ici à parler. »

Alors, sans écouter ni excuse ni apologie, et tenant fortement le bras de l’inconnu, quoique sans penser à autre chose qu’au soutien qu’il lui fournissait, et sans lequel il lui eut été impossible de faire un pas, elle le pressait et, pour ainsi dire, l’entraînait, comme si elle eût craint de le perdre ; mais bientôt elle vit venir son père, suivi de la servante de la vieille Alix, et de deux bûcherons à qui il avait fait interrompre leurs occupations pour venir lui prêter leur assistance.

Sa joie, en retrouvant sa fille revenue à elle, l’emporta sur la surprise qu’il aurait éprouvée en toute autre occasion, en la voyant s’appuyer sur le bras d’un étranger avec autant de familiarité qu’elle aurait pu le faire sur le sien.

« Lucy, ma chère Lucy, êtes-vous hors de danger ? Vous trouvez-vous bien ? » C’est tout ce qu’il lui fut possible de dire en l’embrassant tendrement.

« Je suis bien, mon père, grâce à Dieu, répondit-elle, et d’autant plus que je vous revois ; mais ce monsieur, » ajouta-telle en quittant le bras de l’inconnu et en s’éloignant de lui, « que doit-il penser de moi ? » et le rouge qui vint colorer son cou et son visage exprima d’une manière éloquente combien elle était honteuse de la liberté avec laquelle elle avait demandé et presque exigé qu’il l’accompagnât.

« Ce monsieur, dit sir William Ashton, n’aura pas lieu, j’espère, de regretter l’embarras que nous lui avons occasionné, lorsque je l’aurai assuré de toute la reconnaissance du lord garde des sceaux pour le service le plus signalé qu’un homme puisse rendre à un autre… pour la vie de mon enfant, pour la mienne, qu’il a sauvées par son courage et sa présence d’esprit. Il nous permettra, j’en suis sûr, de lui demander… — Ne demandez rien de moi, milord, » dit l’étranger d’un ton dur et imposant. « Je suis le Maître de Ravenswood. »

Il y eut un moment de silence causé par la surprise et le mélange de sentiments pénibles. Le Maître s’enveloppa de son manteau, salua Lucy d’un air de hauteur, en murmurant quelques mots de courtoisie, qu’il prononça avec répugnance et qui ne furent qu’imparfaitement entendus, et se retournant, il disparut aussitôt dans l’épaisseur du bois.

« Le Maître de Ravenswood ! » dit le lord Keeper après être revenu de sa surprise momentanée, « courez après lui ; arrêtez-le ; priez-le de m’accorder un moment d’entretien. »

Les deux bûcherons se mirent à la poursuite de l’étranger. Ils revinrent bientôt, et, d’un air contraint et embarrassé, dirent qu’il n’avait pas voulu revenir. Le lord Keeper prit à part un de ces hommes et le questionna d’une manière plus pressante pour savoir ce que le Maître de Ravenswood avait dit.

« Il a dit seulement qu’il ne voulait point revenir, » répondit l’homme, avec la prudence d’un Écossais circonspect, qui n’aime pas être le porteur d’un message désagréable.

« Il a dit quelque autre chose, reprit le lord Keeper, et je veux absolument le savoir. — Eh bien donc, milord, » dit le bûcheron en baissant les yeux, « il a dit… mais Votre Seigneurie n’aurait aucun plaisir à l’entendre, et je suis sûr que le Maître ne l’a pas dit avec mauvaise intention. — Cela ne vous regarde pas, dit sir William ; je veux que vous me rapportiez ses propres paroles. — Eh bien donc, répliqua l’homme, les voici : Dites à Sir William Ashton que la première fois que nous nous rencontrerons, il ne sera pas de moitié aussi satisfait de notre entrevue que de notre séparation. — Ah ! c’est bien, dit sir William ; je crois qu’il veut parler d’une gageure que nous avons faite au sujet de nos faucons ; ce n’est qu’une bagatelle. »

Il revint auprès de sa fille, qu’il trouva assez bien rétablie pour pouvoir marcher jusqu’au château. Mais l’effet que les divers souvenirs liés à une scène aussi terrible firent sur son âme sensible, fut plus durable que l’émotion douloureuse que ses nerfs avaient éprouvée. Des visions terribles, pendant son sommeil et au milieu des rêveries dans lesquelles elle tombait le jour, lui rappelaient l’image de cet animal furieux et le mugissement effroyable qu’il faisait entendre dans sa course ; elle se rappelait aussi les traits du Maître de Ravenswood qui, avec cette noblesse de figure et de taille qui lui était naturelle, semblait s’interposer entre elle et une mort inévitable. Il est peut-être dangereux, dans tous les temps, pour une jeune personne de permettre à son imagination de s’occuper trop continuellement et avec trop de complaisance du même individu ; mais dans la situation où se trouvait Lucy, ce danger était presque inévitable. Il ne lui était jamais arrivé de voir un jeune homme dont les traits ainsi que la physionomie fussent aussi nobles et aussi frappants que ceux du Maître de Ravenswood ; mais en eût-elle vu cent qui lui eussent été égaux, ou supérieurs sous ces rapports, aucun autre n’eût pu réveiller dans son cœur tant de souvenirs et de sentiments, le danger, la délivrance, la gratitude, l’étonnement et la curiosité. Il est probable, en effet, que le contraste des manières contraintes et peu prévenantes du Maître de Ravenswood, avec l’expression naturelle de ses traits et la grâce de son maintien, excita vivement l’étonnement de Lucy et lui fit désirer de le mieux connaître. Elle ignorait presque entièrement ce qui avait rapport à Ravenswood, ou aux querelles qui avaient existé entre son père et celui du jeune homme, et, peut-être, la douceur de son caractère l’eût-elle empêchée de comprendre comment elles avaient excité leurs passions violentes et haineuses. Mais elle savait qu’il était d’une illustre origine ; qu’il était pauvre, quoique ses nobles ancêtres fussent opulents, et elle croyait qu’elle pouvait partager les sentiments d’une âme fière qui avait refusé d’écouter les expressions de reconnaissance des nouveaux propriétaires de la maison et des domaines de son père. Mais aurait-il refusé de même leurs remercîments et évité toute liaison avec eux, si sir William lui eût parlé avec plus de douceur, d’une manière moins brusque, et si ses expressions avaient été adoucies par les grâces que les femmes savent si bien répandre dans leurs manières, lorsqu’elles se proposent de calmer les passions fougueuses des hommes ? C’était une question dangereuse, et par elle-même et par ses conséquences, à adresser à son cœur.

Lucy Ashton, en un mot, était plongée au milieu de ces idées vagues et confuses qui sont le plus à redouter pour une jeune personne sensible. Le temps, l’absence, le changement de résidence et de société, pourraient détruire l’illusion et produire chez elle les mêmes effets que chez beaucoup d’autres ; mais sa demeure continuait à être solitaire, et son esprit était privé des moyens de dissiper les visions auxquelles elle trouvait tant de charmes. Cette solitude était principalement occasionnée par l’absence de lady Ashton, qui était alors à Édimbourg, occupée à suivre la marche de quelque intrigue d’état : le lord Keeper ne recevait du monde que par politique, ou par ostentation, et était naturellement réservé et peu sociable ; personne ne pouvait donc balancer ou obscurcir le portrait idéal d’excellence chevaleresque que Lucy s’était formé du Maître de Ravenswood.

Tandis qu’elle se complaisait dans ces rêves, elle faisait de fréquentes visites à la vieille Alix, espérant qu’il serait facile de l’amener à parler sur un sujet qu’elle avait maintenant laissé imprudemment s’emparer d’une grande partie de ses pensées. Mais Alix ne satisfit point à cet égard ses désirs et son attente. La vieille aveugle parlait volontiers, et avec un sentiment d’enthousiasme, de la famille en général, mais elle semblait observer la plus grande réserve au sujet du représentant actuel en particulier. Le peu qu’elle en disait n’était pas très-propre à laisser à Lucy une idée favorable de ce jeune homme ; car elle donnait à entendre qu’il était d’un caractère dur, incapable de pardonner une injure, et plus disposé au contraire à en conserver le ressentiment. Lucy éprouvait les plus grandes alarmes, en rapprochant ce quelle entendait dire des dangereuses qualités d’Edgar, de l’avertissement qu’Alix avait donné d’un ton si solennel à son père, de se méfier de Ravenswood.

Mais ce même Ravenswood, sur lequel on avait conçu des soupçons aussi injustes, les avait réfutés presque aussitôt après qu’ils avaient été exprimés, en sauvant tout à la fois la vie du père et de la fille. S’il eût nourri d’aussi noirs projets de vengeance, comme on semblait l’insinuer, il n’était pas nécessaire de commettre un crime pour satisfaire complètement cette cruelle passion. Il suffisait de suspendre un seul instant le secours indispensable qu’il avait donné d’une manière si efficace, et l’objet de son ressentiment aurait péri, sans aucune agression directe de sa part, par une mort aussi épouvantable qu’elle était certaine. Elle pensait donc que des préventions secrètes, ou les soupçons que la vieillesse et le Malheur sont facilement disposés à concevoir, avaient porté Alix à former un jugement offensant pour le caractère du maître de Ravenswood, et qui ne pouvait se concilier avec la générosité de sa conduite et la noblesse de ses traits. C’était sur cette conviction que Lucy fondait ses espérances : aussi continua-t-elle à travailler à son tissu fantastique et enchanteur, aussi beau et aussi passager que celui de ce duvet que l’on voit voltiger dans les airs, couvert des perles de la rosée du matin, et brillant aux rayons du soleil qui vient de paraître.

De leur côté, le lord Keeper et le Maître de Ravenswood faisaient des réflexions aussi fréquentes, quoique mieux fondées que celles de Lucy, au sujet de l’événement qui venait de se passer. Le premier soin de sir William, en rentrant chez lui, fut d’appeler un médecin et de s’assurer que sa fille n’avait rien à craindre des suites de la situation dangereuse et alarmante dans laquelle elle s’était trouvée. Tranquille à cet égard, il se mit à relire toutes les notes qu’il avait prises d’après la déclaration de la personne dont il s’était servi pour interrompre les funérailles du feu lord Ravenswood. Élevé dans la doctrine des casuistes, et parfaitement versé dans la pratique de l’art, ordinaire au barreau, de se servir de moyens souvent opposés, il lui en coûta peu pour adoucir dans son rapport des circonstances dont il avait cherché à exagérer la gravité. Il représenta à ses collègues dans le conseil privé la nécessité d’adopter des mesures conciliatrices avec des jeunes gens ardents, impétueux et sans expérience. Il n’hésita pas à censurer, jusqu’à un certain point, la conduite de l’officier de justice qui avait imprudemment provoqué le tumulte.

Tel était le contenu de ses lettres officielles ; celles qu’il écrivit aux amis particuliers qu’il pensait devoir être chargés de l’examen de l’affaire étaient d’une nature encore plus favorable. Il leur représenta que, dans cette circonstance, des mesures de douceur seraient à la fois politiques et populaires, au lieu que, vu le grand respect que l’on avait eu en Écosse pour les cérémonies funèbres, une trop grande sévérité envers le Maître de Ravenswood, pour avoir voulu empêcher qu’on n’interrompît celles qui avaient eu lieu à l’enterrement de son père, serait interprétée d’une manière très-préjudiciable au pouvoir. Enfin, prenant le ton d’un homme plein de générosité et qui a l’âme élevée, il demanda instamment que l’on passât légèrement sur cette affaire. Il fit, avec beaucoup de délicatesse, allusion à la position dans laquelle il se trouvait à l’égard du jeune Ravenswood, ayant toujours eu le dessus dans cette longue suite de procès qui avaient été si funestes à cette noble maison. Il déclarait que ce serait une bien grande satisfaction pour lui s’il pouvait trouver les moyens de compenser, en quelque sorte, les malheurs qu’il avait fait éprouver à la famille, quoiqu’il n’eût agi que pour la défense de ses droits légitimes. Il les priait donc avec ardeur et demandait comme faveur personnelle que l’on ne donnât aucune suite à cette affaire. Il faisait entendre qu’il désirait qu’on lui attribuât le mérite de l’avoir assoupie, par suite du rapport favorable qu’il avait fait et de sa propre intercession. Il est très-remarquable que, contre son usage habituel, il ne donna aucune connaissance particulière de ces événements à lady Ashton, et que, lorsqu’il lui parla de l’alarme qu’un taureau sauvage avait causée à Lucy, il ne lui donna aucun détail sur un incident aussi intéressant et aussi terrible.

Les collègues et les amis politiques de sir William Ashton furent grandement surpris en recevant des lettres écrites d’un style auquel ils s’attendaient si peu. En comparant ces lettres, l’un se mit à sourire, un autre releva ses sourcils, un troisième fit un signe de tête qui indiquait qu’il partageait l’étonnement général, et un quatrième demanda si on était bien sûr que ce fussent là toutes les lettres que le lord Keeper eût écrites à ce sujet. « J’ai grande idée, milords, dit-il, qu’aucune de ces lettres ne dit toute la vérité sur l’affaire. »

Mais personne n’avait reçu de lettres d’une teneur différente, quoique la question parût le faire soupçonner.

« Ma foi, » dit un homme d’état à tête grise, qui, tantôt en changeant de parti, tantôt en les ménageant tous, avait réussi à se maintenir à son poste au gouvernail, à travers les routes diverses que le vaisseau de l’état avait suivies pendant trente ans. « j’aurais cru que sir William aurait vérifié le vieux proverbe écossais : La peau de l’agneau viendra au marché tout aussi bien que celle du vieux bélier.

— Il faut lui plaire à sa manière, dit un autre, quoique sa demande soit bien inattendue. — Il ne faut pas contrarier un entêté, dit le vieux conseiller. — Le lord Keeper s’en repentira avant un an et un jour, dit un troisième. Le Maître de Ravenswood est homme, et le garçon qu’il faut pour lui jouer un mauvais tour. — Mais enfin, milords, dit un noble marquis présent, que feriez-vous à ce pauvre jeune homme ? Le lord Keeper est en possession de tous ses domaines ; il ne lui reste pas une seule croix pour se signer[5]. »

À quoi le vieux lord Turntippet[6] répliqua :

S’il n’a rien pour payer l’amende,
Qu’alors dans les stocks on l’étende[7] ;

et c’est ainsi que nous faisions avant la révolution : Luitur cum persona qui luere non potest cum crumena[8]. Bon latin de jurisprudence,

n’est-ce pas, milords ? — Je ne vois pas, reprit le marquis, quel motif pourrait avoir aucun noble lord de pousser cette affaire plus loin ; laissons au lord Keeper la faculté d’agir comme il lui plaira. — Convenu, convenu ; renvoyé au lord Keeper, en lui adjoignant toute autre personne, pour la forme…, lord Hirplehooly[9], qui ne peut quitter son lit… ; un seul suffira pour prendre une délibération[10].

Tenez-en note sur vos registres, monsieur le greffier. » Et maintenant, milords, nous avons à décider sur l’amende de ce jeune dissipateur, le laird de Bucklaw ; je pense qu’elle doit être versée entre les mains du lord trésorier. — Honte à mon sac de farine d’avoine ! s’écria lord Turntippet, et que votre main soit toujours dans le même sac ! J’avais marqué cela pour ma bouche entre mes repas. — Pour me servir d’un de vos dictons favoris, milord, répliqua le marquis, vous êtes comme le chien du meunier, qui se lèche le museau avant que le sac soit délié ; l’amende n’est pas encore prononcée. — Mais il n’en coûtera que deux traits de plume, dit lord Turntippet, et cependant il n’y a pas un noble lord qui ose dire que moi, qui ai montré toute la complaisance qu’on m’a demandée, qui ai prêté tous les serments exigés, abjuré tout ce qui devait être juré, pendant les trente années qui viennent de s’écouler, fermement attaché par mon devoir à l’état, à travers ma bonne ou ma mauvaise réputation, je n’aie pas droit à avoir de temps à autre quelque chose pour me rafraîchir la bouche après une carrière aussi sèche. — Ce serait assurément bien déraisonnable de notre part, milord, répliqua le marquis, si nous avions pensé que votre soif pût être apaisée, ou si nous avions observé qu’il y eût quelque chose qui nous tenait au gosier et qui avait besoin qu’on le fît descendre. »

Mais nous tirons le rideau sur la séance d’un conseil privé, comme on en tenait à cette époque.



  1. C’étaient des espèces de bisons. a. m.
  2. Fameuse bataille qui eut lieu, sous Jacques IV d’Écosse, entre les Écossais et les Anglais, et où ce prince et presque toute sa noblesse périrent. C’est le sujet d’un poème de Marmion, par Walter Scott. a. m.
  3. Graham est le nom de famille du duc de Montrose. Le Graham qui fut tué à la bataille de Killie-Krankie (gorge des montagnes au nord de l’Écosse) portait un uniforme vert, alors celui d’Écosse. Bruce est le nom des rois d’Écosse avant la maison des Stuarts ; et Saint-Clair est le nom de famille des comtes de Rosslyn. L’histoire de l’araignée, et le passage de l’Ord, rivière d’Écosse, sont des contes populaires. a. m.
  4. En Angleterre on donne le titre de madame à toute femme, mariée ou non, quand on ne la connaît pas ; mais ici nous savons que le jeune étranger connaît Lucy, et nous la lui faisons appeler mademoiselle, contrairement au texte. a. m.
  5. Il y avait probablement des croix de Saint-André sur les anciennes monnaies d’Écosse. Se signer est une vieille expression pour faire le signe de la croix. Le sens de tout ceci est que le jeune homme n’a plus un sou à lui. a. m.
  6. Nom imaginaire dont le sens est pèlerine renversée a. m.
  7. Espèce d’entraves qui servaient à tenir en exposition les jambes des délinquants
    pour des vols, comme chez nous le carcan. Ce genre de punition est tombé en désuétude. a. m.
  8. Celui qui ne peut payer de sa bourse paie de sa personne. a. m.
  9. C’est à dire ; « Lord qui marche mal, avec peine et lentement. » a. m.
  10. Satire mordante contre l’abus qui règne dans les commissions judiciaire en Écosse, où un seul magistrat délibère quelquefois pour tous ses collègues absents, mais censés présents. a. m.