La Fiancée de Lammermoor/4

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 48-54).




CHAPITRE IV.

la vieille aveugle.


À travers les sommets des arbres élevés elle aperçut une fumée légère, dont la faible vapeur s’élevait en tourbillons jusqu’aux nues, signe agréable qui démontra à ses yeux que là habitait quelque créature vivante.
Spenser.


Lucy servit de guide à son père, trop absorbé par ses travaux politiques, ou les devoirs de la société, pour avoir une connaissance parfaite de ses vastes domaines ; d’ailleurs il demeurait habituellement à Édimbourg ; Lucy, au contraire, passait tout l’été à Ravenswood, avec sa mère ; et soit par goût, soit à défaut d’autre amusement, elle avait dans ses fréquentes promenades appris à connaître chemin, sentier, vallon, fondrière couverte de buissons,

« Et de ces bois de tous côtés
Les abords les moins fréquentés. »

Nous avons dit que le lord Keeper n’était pas insensible aux beautés de la nature, et nous devons lui rendre la justice d’ajouter qu’il en jouissait doublement lorsqu’elles lui étaient montrées par la fille charmante, simple et attentive, qui, appuyée sur son bras, lui faisait admirer tantôt la hauteur et la grosseur d’un chêne antique, tantôt un détour inattendu, d’où le sentier, développant ses sinuosités à travers un labyrinthe de vallons et de collines, atteignait subitement le sommet d’une éminence, dominait sur une vaste étendue de plaines, puis s’écartait graduellement de ce beau paysage, pour se perdre parmi les rochers entrecoupés de quelques touffes d’arbres, et conduire dans des retraites encore plus solitaires.

Ce fut en s’arrêtant pour admirer un de ces magnifiques points de vue que Lucy dit à son père qu’ils étaient tout près de la cabane de l’aveugle sa protégée ; et, au détour d’une petite colline, un sentier qui la côtoyait, et pour ainsi dire usé par la marche journalière de l’infirme habitante, les conduisit en face de la chaumière, construite dans une vallée profonde et privée de jour ; ce qui établissait une sorte de rapport avec l’état de cécité de celle qui y résidait.

La chaumière était située au-dessous d’un rocher élevé, dont le sommet faisant saillie semblait menacer d’écraser par la chute de quelque fragment le frêle bâtiment qu’il couvrait. Elle était construite d’un mélange de tourbes et de pierres, et grossièrement couverte de chaume, dont une partie était déjà en état de dégradation. Une fumée bleuâtre s’élevait en colonne légère et formait des tourbillons le long de la face blanche du rocher contre lequel la cabane était adossée, ajoutant à la scène une teinte d’une délicieuse douceur. Dans un petit jardin assez mal cultivé, et entouré de quelques touffes de sureau qui ne formaient qu’une haie fort imparfaite, on voyait la vieille femme chez qui Lucy avait amené son père, assise près des ruches dont le produit servait à lui procurer sa modique subsistance.

Quelques revers qu’elle eût éprouvés dans sa fortune, quelque misérable que fût sa demeure, il était facile de juger, au premier coup d’œil, que ni les années, ni la pauvreté, ni le malheur, ni la misère, ni les infirmités n’avaient abattu l’âme de cette femme pleine de courage.

Elle était assise sur un banc de gazon placé sous un bouleau d’une grandeur et d’une vétusté extraordinaires, comme on représente Juda assise sous un palmier, avec un air qui exprimait à la fois la majesté et la tristesse. Sa taille était haute, imposante et courbée par les infirmités de la vieillesse. Ses vêtements étaient ceux d’une paysanne, mais d’une propreté remarquable, formant sous ce rapport un singulier contraste avec les personnes de la même classe, et arrangés avec une sorte de goût et d’élégance peu ordinaires. Mais c’était surtout l’expression de sa physionomie qui frappait l’œil de l’observateur, et portait les personnes qui venaient la voir à lui parler avec une déférence et une civilité peu analogues à la pauvreté de son habitation : néanmoins elle les recevait avec un air d’aisance et de calme qui prouvait qu’elle se croyait des droits à cette déférence. Elle avait été belle ; mais sa beauté avait eu ce caractère grand et mâle qui ne survit point à la fraîcheur de la jeunesse ; toutefois ses traits annonçaient encore un jugement profond, une habitude de réflexion, et une fierté mesurée, qui, comme nous l’avons dit en parlant de ses vêtements, donnait à penser qu’elle se croyait supérieure aux personnes de son rang. On concevait difficilement comment un visage privé du bienfait de la vue pouvait exprimer d’une manière aussi forte le caractère de la personne ; mais ses yeux, qui étaient presque totalement fermés, ne présentaient point cet aspect désagréable de deux orbites inanimés, qui altère la physionomie sans pouvoir y rien ajouter. Elle paraissait être dans une attitude de méditation, due peut-être au murmure des abeilles qui voltigeaient autour d’elle, et qui lui procurait une sorte d’oubli, mais non un assoupissement.

Lucy leva le loquet de la petite porte du jardin, et excita l’attention de la vieille femme : « Alix, dit-elle, mon père vient vous voir. — Il est le bienvenu, miss Ashton, et vous aussi, » dit la vieille femme en se tournant et s’inclinant du côté des personnes qui venaient la visiter.

« Voici une belle matinée pour vos ruches, la mère, » dit le lord Keeper, qui, frappé de l’extérieur d’Alix, était curieux de savoir si sa conversation y répondrait.

« C’est ce que je pense, milord, répondit-elle ; je sens que l’air est plus doux qu’il ne l’a été depuis quelque temps. — Vous ne prenez sans doute pas soin vous-même de ces abeilles, la mère ? reprit, l’homme d’état ; comment les gouvernez-vous ? — Par des délégués, comme les rois gouvernent leurs sujets, répondit Alix, et je suis heureuse dans le choix de mon premier ministre. Babie, où es-tu ?»

Elle appela au moyen d’un petit sifflet d’argent suspendu à son cou, instrument dont à cette époque on se servait quelquefois pour faire venir les domestiques, et Babie, jeune fille de quinze ans, sortit de la chaumière, non pas tout à fait aussi bien vêtue qu’elle l’aurait probablement été si Alix avait eu l’usage de ses yeux, mais néanmoins avec une plus grande propreté qu’on ne devait s’y attendre.

« Babie, lui dit sa maîtresse, offrez du pain et du miel au lord Keeper et à miss Ashton ; ils excuseront votre maladresse, si vous les servez proprement et promptement. »

Babie exécuta l’ordre de sa maîtresse avec beaucoup de grâce, allant et venant à peu près comme une écrevisse, ses pieds et ses jambes se dirigeant d’un côté, tandis que, tournant sa tête d’un autre, elle regardait avec étonnement le laird, dont ses vassaux et ses tenanciers entendaient plus souvent parler qu’ils ne le voyaient. Cependant le pain et le miel, placés sur une feuille de plantain, furent offerts et acceptés avec beaucoup de courtoisie. Le lord Keeper, qui s’était assis sur le vieux tronc d’un arbre tombé, paraissait désirer de prolonger l’entretien, mais ne savait comment amener un sujet convenable.

« Il y a long-temps que vous résidez sur cette propriété ? dit-il après un moment de silence. — Il y a près de soixante ans que j’ai connu Ravenswood pour la première fois, » répondit la vieille femme, dont la conversation, quoique parfaitement polie et respectueuse, semblait prudemment se borner à la tâche inévitable et nécessaire de répondre aux questions de sir William.

« Vous n’êtes pas, si j’en juge par votre accent, originaire de ce pays ? continua sir William. — Non, répondit Alix, je suis Anglaise de naissance. — Et cependant, dit lord Keeper, vous paraissez attachée à ce pays-ci, comme si c’était votre patrie. — C’est ici, répliqua la femme aveugle, que j’ai bu la coupe de joie et de douleur que le ciel m’avait destinée ; c’est ici que j’ai vécu plus de vingt ans avec un mari probe et affectionné ; c’est ici que j’ai été mère de six enfants de la plus grande espérance, c’est ici que Dieu m’a privée de tous ces biens ; c’est ici qu’ils sont morts, et c’est là, près de cette chapelle en ruine, qu’ils sont tous enterrés. Je n’ai eu d’autre patrie que la leur tant qu’ils ont vécu ; je n’en aurai pas d’autre, maintenant qu’ils ne sont plus. — Mais votre maison est en bien mauvais état, » dit le lord Keeper en jetant un regard sur la chaumière.

« Oh ! je vous en prie, mon cher papa, » dit Lucy avec empressement, quoique avec timidité, mais profitant de ce que son père venait de dire, « donnez des ordres pour la faire réparer… c’est-à dire si vous le jugez convenable.

« Elle durera autant que moi, ma chère miss Lucy, dit la pauvre aveugle ; je ne voudrais pas que milord s’en occupât le moins du monde. — Mais, répliqua Lucy, vous aviez autrefois une meilleure habitation : vous étiez riche, et maintenant, dans votre vieillesse, vivre dans cette hutte ! — Elle est aussi bonne que je le mérite, miss Lucy, dit Alix ; si mon cœur n’a pas été brisé par tout ce que j’ai souffert, et tout ce que j’ai vu les autres souffrir, c’est qu’il a été assez fort pour résister, et le reste de cette vieille machine ne doit pas se regarder comme plus faible. — Vous avez probablement été témoin de bien des changements, dit le lord Keeper ; mais votre expérience devait vous avoir appris à vous y attendre. — Elle m’a appris à m’y soumettre, milord, répondit Alix. — Cependant vous saviez qu’ils ne pouvaient manquer d’arriver dans le cours des années ? dit l’homme d’état. — Oui, sans doute, répondit la vieille aveugle, de même que je savais que ce tronc, sur lequel ou auprès duquel vous êtes assis, autrefois un grand et bel arbre, devait un jour tomber, soit de vieillesse, soit sous l’effort de la cognée ; mais j’espérais que mes yeux ne seraient pas témoins de la chute de l’arbre qui ombrageait ma demeure. — Ne croyez pas, dit le lord Keeper, que je m’intéresse moins à vous, parce que vous regrettez le temps où une autre famille possédait mes domaines. Vous avez sans doute des motifs pour lui être attachée, et je respecte cette preuve de votre reconnaissance. Je donnerai des ordres pour qu’il soit fait quelques réparations à votre chaumière, et j’espère que nous serons amis quand nous nous connaîtrons mieux l’un l’autre. — À mon âge, répondit Alix, on ne fait point de nouvelles connaissances. Je vous remercie de votre générosité ; c’est sans doute dans de bonnes intentions que vous agissez ; mais j’ai tout ce qui m’est nécessaire, et je ne puis accepter rien de plus de Votre Seigneurie. — En ce cas, continua le lord Keeper, qu’il me soit du moins permis de dire que je vous regarde comme une femme de jugement et d’éducation au-dessus de ce que vous paraissez être, et j’espère que vous continuerez à résider sur cette propriété qui fait partie de mon domaine, sans avoir à en payer la rente pendant votre vie. — Je l’espère bien, » répliqua la vieille aveugle sans s’émouvoir ; « je crois que cela a été stipulé dans l’acte de vente de Ravenswood à Votre Seigneurie, quoiqu’une circonstance aussi insignifiante puisse être sortie de votre mémoire. — Je me souviens… je me rappelle…, » dit sir William un peu confus. « Je m’aperçois que vous êtes trop attachée à vos anciens amis pour accepter aucun bienfait de leur successeur. — Bien loin de là, milord, répondit Alix ; je suis reconnaissante des bienfaits que je n’accepte point, et je voudrais pouvoir vous le prouver autrement que par ce que je vais vous dire. » Le lord Keeper la regarda avec quelque surprise, mais ne dit rien. « Milord, » continua-t-elle d’un ton grave et solennel, « prenez garde à vous ; vous êtes sur le bord d’un précipice.

« Vraiment ? » dit le lord Keeper, dont l’esprit se reporta sur les circonstances politiques du pays ; « quelque chose est-il venu à votre connaissance ; quelque complot, quelque conspiration ? — Non, milord, répondit Alix ; ceux qui trafiquent dans de pareilles denrées n’appellent à leurs conseils ni les vieillards, ni les aveugles, ni les infirmes. L’avis que j’ai à vous donner est d’une autre nature. Vous avez poussé les choses bien loin avec la famille de Ravenswood. Croyez que ce que je vous dis est vrai ; c’est une famille redoutable, et il y a du danger à avoir affaire à des gens qu’on a réduits au désespoir. — Bon ! dit lord Keeper, ce qui s’est passé entre nous est l’ouvrage de la loi, non le mien, et c’est à la loi qu’ils doivent s’en prendre s’ils veulent attaquer mes actions. — Oui, répliqua la vieille, mais il est possible qu’ils pensent autrement, et qu’ils veuillent se faire justice par eux-mêmes, lorsqu’ils verront qu’il n’y a pas d’autre moyen de l’obtenir. — Qu’entendez-vous par là ? dit le lord Keeper : sûrement le jeune Ravenswood ne voudrait pas se rendre coupable de violence personnelle. — À Dieu ne plaise que je dise cela ! répliqua Alix ; je ne connais rien de ce jeune homme qui ne soit loyal et honorable… loyal et honorable, ai-je dit ! j’aurais pu ajouter franc, généreux, noble. Mais encore c’est un Ravenswood, et il peut attendre le moment. Souvenez-vous du sort de sir George Lockhart[1] »

Le lord Keeper tressaillit en l’entendant rappeler à son souvenir un événement aussi tragique et aussi récent. « Chiesley, » poursuivit la vieille femme, « qui commit cet acte de violence, était parent de lord Ravenswood. Il annonça publiquement, dans la salle de Rawenswood, en ma présence, et en présence de plusieurs personnes, la détermination qu’il avait prise de faire l’action cruelle qu’il commit dans la suite. Je ne pus garder le silence, quoiqu’il fût peu convenable à moi de parler. » Tous projetez un crime abominable, lui dis-je, et dont vous répondrez devant le tribunal suprême. « Jamais je n’oublierai son regard, lorsqu’il me dit : « J’aurai à répondre alors de beaucoup de choses, et je répondrai aussi de celle-ci ! » J’ai donc bien raison de dire : Prenez garde d’appesantir la main de l’autorité sur un homme réduit au désespoir. Il coule du sang de Chiesley dans les veines de Ravenswood, et une seule goutte suffirait pour l’enflammer, dans les circonstances où il se trouve placé ; je vous le répète, méfiez-vous de lui. »

La vieille Alix, soit avec intention, soit par hasard, avait frappé assez juste pour éveiller les craintes du lord Keeper. La ressource désespérée et abominable d’un assassinat secret, si familière, dans les anciens temps, aux barons écossais, n’avait été que trop souvent employée, même en ce siècle-là, quand son auteur y était poussé par une tentation extraordinaire, ou s’y était depuis longtemps préparé. Sir William Ashton ne l’ignorait pas, et il savait aussi que le jeune Ravenswood avait reçu des injures qui suffisaient pour le porter à ce genre de vengeance, qui est la conséquence fréquente mais terrible de la partialité dans l’administration de la justice. Il s’efforça de déguiser à Alix les appréhensions qui l’agitaient, mais avec si peu de succès, qu’une personne même douée de moins de pénétration qu’elle aurait nécessairement reconnu que son cœur en était vivement affecté. Le son de sa voix n’était plus le même lorsqu’il lui répondit que le Maître de Ravenswood était un homme d’honneur, et que, en fût-il autrement, le sort de Chiesley de Dalry était un avertissement suffisant pour quiconque oserait prendre sur lui le soin de venger ses propres injures imaginaires. Après s’être exprimé ainsi, il s’empressa de se lever et de se retirer sans attendre de réponse.



  1. Président de la cour supérieure d’Écosse, composée de quinze juges. Il fut tué d’un coup de pistolet dans High-Street, à Édimbourg, par John Chiesley, de Dalry, en 1689. Ce fut dans un accès de désespoir que cet homme commit cet acte de vengeance, auquel il avait été porté par l’opinion où il était qu’il avait été injustement condamné, par une sentence arbitraire prononcée par le président, au paiement d’une provision alimentaire d’environ 95 livres sterling à sa femme et à ses enfants. On dit qu’il avait d’abord formé le dessein de tuer le juge pendant qu’il assisterait au service divin, mais qu’il en fut détourné par respect pour la sainteté du lieu. Lorsqu’on fut sorti de l’église, il suivit sa victime jusqu’au bout de la ruelle au sud de Lawn-Market, où était la maison du président, et il l’étendit raide mort à l’instant où il allait entrer chez lui. Cette action eut lieu en présence d’un grand nombre de spectateurs. L’assassin ne chercha pas à fuir, mais il se glorifia de son crime en disant : « J’ai appris au président à rendre la justice. » Il l’avait bien averti, au moins, comme dit Jack Cade Cade (qui fut chef d’une insurrection à Londres) dans une occasion semblable. Le meurtrier, après avoir été livré à la torture en vertu d’un acte spécial du parlement, fut mis en jugement devant le lord prévôt d’Édimbourg, en qualité de grand shériff, et condamné à être traîné sur une claie jusqu’au lieu de l’exécution, à avoir le poing droit coupé pendant qu’il était encore vivant, et enfin à être pendu, ayant le pistolet avec lequel il avait tué le président suspendu à son cou. La sentence fut exécutée le 3 avril 1689, et cet événement fut long-temps cité comme un exemple terrible de ce que les livres de jurisprudence nomment le perfervidum genium Scutorum, le caractère bouillant des Écossais. a. m.