La Fiancée de Lammermoor/14

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 151-157).



CHAPITRE XIV.

le coucher.


Ainsi qu’on voit les feuilles sèches danser au souffle de l’automne, ou telle que s’enfuit des portes de la grange la paille légère du blé vanné, qu’emporte le zéphyr non moins incertain ; de même, quand le ciel a parlé, les volontés des mortels n’ont plus de fixité.
Anonyme.


Nous avons laissé Caleb Balderstone triomphant du succès de ses efforts pour faire les honneurs de la maison de Ravenswood. Dès qu’il eut recueilli et organisé ses mets de diverses espèces, on aurait pu affirmer qu’autant d’abondance ne s’était pas vue à Wolf’s-Crag depuis le banquet des funérailles du seigneur défunt. Le serviteur jouit de toute sa gloire lorsqu’il étendit une nappe blanche sur la table de chêne et qu’il la recouvrit de gibier charbonné et de volailles sauvages rôties. Il jetait de temps à autre un regard qui semblait démentir l’incrédulité de son maître et de ses convives, et il amusa Lockhard dans la soirée, en lui racontant l’histoire plus ou moins véritable de l’ancienne grandeur de Wolf’s Crag et de l’empire que ses barons exerçaient sur le voisinage.

Un vassal se serait à peine cru le propriétaire d’un veau ou d’un agneau, s’il n’avait auparavant demandé au seigneur de Ravenswood s’il lui plairait de l’accepter, et il était obligé d’obtenir le consentement du seigneur pour prendre femme. On citait plus d’une aventure comique relativement au droit du mariage ainsi qu’à d’autres privilèges ; « et, disait Caleb, quoique notre âge ne ressemble pas au bon vieux temps où l’autorité avait tant de droits, cependant il est vrai, et vous pouvez l’avoir remarqué vous-même, monsieur Lockhard, que nous autres gens de la maison de Ravenswood, nous faisons tous nos efforts pour maintenir, par un juste usage de l’autorité baronniale, cette distance convenable entre le maître et le vassal, distance qui peut se perdre dans la licence de ces malheureux temps. — Mais, reprit Lockhard, me permettrez-vous, monsieur Balderstone, de vous demander si vous trouvez vos gens du village là-bas très-maniables ? car je vous dirai qu’au château de Ravenswood, qui appartient maintenant à mon maître, le lord Keeper, vous n’avez pas laissé des tenanciers bien souples. — Eh mais, monsieur Lockhard, reprit Caleb, faites attention qu’il y a du changement, et que le vieux seigneur avait le droit de tout exiger d’eux, quand le nouveau ne pourrait en rien obtenir. Ce sont des êtres bien hargneux et bien querelleurs que ces tenanciers de Ravenswood, et il ne fait pas bon vivre près d’eux, car ils n’écoutent pas leur maître ; si le vôtre finit par leur monter la tête, tout le pays réuni ne parviendrait pas à les apaiser. — C’est vrai, dit Lockhard, et puisque tel est le cas, je crois que le mieux pour nous serait de bâcler un mariage entre votre jeune seigneur et notre belle jeune demoiselle qui est là-haut ; sir William n’aurait qu’à attacher votre vieille baronnie à la manche de sa robe : il a la tête si bonne et le bras si long qu’il ne tarderait pas à en escamoter une autre à quelque personnage. »

Caleb secoua la tête. « Je souhaite, dit il, je souhaite qu’il en soit pour le mieux, monsieur Lockhard ; il y a d’anciennes prophéties au sujet de cette maison, et je n’aimerais guère à les voir s’accomplir ; ma vieillesse a déjà vu assez de malheurs. — Bah ! ne vous inquiétez pas des prophéties, dit son confrère le sommelier ; si les jeunes gens s’aimaient, ils feraient un joli couple. Mais, à dire vrai, il y a une dame qui siège dans le château, et il faudra bien qu’elle se mêle de cette affaire ainsi que de toute autre. Cependant, il n’y a pas de mal à boire à leur santé, et je vais verser à madame Mysie une tasse de vin des Canaries de M. Girder. »

Tandis qu’ils se réjouissaient dans la cuisine, la compagnie passait son temps aussi agréablement dans le salon. Aussitôt que Ravenswood se fut décidé à accorder l’hospitalité au Seigneur garde des sceaux, il sentit qu’il était de son devoir de prendre l’air riant et ouvert d’un hôte satisfait. On a souvent remarqué que, lorsqu’un homme affecte un caractère quelconque, il finit souvent par l’adopter réellement. En moins d’une heure ou deux, Ravenswood fut surpris de s’apercevoir qu’il recevait ses hôtes comme s’il eût été charmé et honoré de leur visite. Nous laissons au lecteur à deviner si ce changement dans ses dispositions était dû à la beauté et à la simplicité de miss Ashton, et à la facilité avec laquelle elle supportait les inconvénients de sa situation, ou à la conversation aimable et polie du lord Keeper ; mais Ravenswood ne fut insensible ni à l’une ni à l’autre.

Le seigneur garde des sceaux était un homme d’état consommé ; il connaissait à merveille les cours et les cabinets, et il était bien au courant de toutes les affaires publiques qui s’étaient passées dans les dernières années du 17e siècle ; il pouvait donc parler par expérience des hommes et des événements sur un ton qui ne manquait pas d’attirer l’attention, et il avait le grand art, tout en ne disant pas un seul mot qui pût le compromettre, de persuader à son auditeur qu’il parlait sans la moindre réserve. Ravenswood, malgré ses préjugés et son secret ressentiment, sentait qu’il l’instruisait en l’amusant, tandis que l’homme d’état, que la crainte empêchait d’abord de se faire connaître, avait retrouvé toute son aisance et le jargon brillant d’un légiste de premier ordre.

Sa fille prenait peu de part à la conversation ; mais elle souriait, et ce qu’elle disait annonçait la douceur, la soumission, et un désir d’être agréable qui charma la fierté de Ravenswood, plus que n’aurait pu le faire tout l’éclat de l’esprit. Surtout il ne pouvait s’empêcher de remarquer que, soit par reconnaissance ou par un autre motif, il se trouvait, malgré la solitude et la pénurie de son château, le sujet de l’attention respectueuse de ses hôtes, tout autant que s’il eût été encore entouré de la splendeur qui convenait à sa haute naissance. On ne s’apercevait pas qu’il manquât quelque chose, ou, si l’on ne pouvait dissimuler l’absence de quelque objet utile et agréable, on en profitait pour louer Caleb, qui avait su si bien suppléer au dénûment des commodités ordinaires. Quand on ne pouvait réprimer un sourire, c’en était un de bonne humeur, accompagné d’un compliment adroit qui prouvait combien les convives estimaient leur hôte, et combien ils s’apercevaient peu des inconvénients qui les entouraient. Je ne sais si l’orgueil de sentir que son mérite personnel faisait oublier les désavantages de la fortune ne produisit pas une impression aussi favorable sur l’esprit hautain du Maître de Ravenswood, que la conversation du père et la beauté de Lucy Ashton.

L’heure du repos arriva. Le lord Keeper et sa fille se retirèrent dans leurs appartements, qui étaient mieux ornés qu’on n’aurait pu s’y attendre ; il est vrai que, dans les arrangements nécessaires, Mysie avait reçu l’assistance d’une commère arrivée du village avec l’intention de reconnaître les nouveaux venus. Caleb l’avait arrêtée pour lui donner de l’occupation, de sorte qu’au lieu de retourner chez elle détailler la parure et la personne de la noble demoiselle, elle se vit obligée de donner un coup de main dans les préparatifs qui se faisaient à Wolf’s-Crag.

D’après la coutume du temps, le Maître de Ravenswood, suivi de Caleb, accompagna le seigneur garde des sceaux jusqu’à son appartement ; Caleb, avec l’air cérémonieux qu’on aurait accordé à de belles bougies de cire, plaça sur la table deux chandelles grossièrement faites, et que les paysans seuls employaient dans ce temps-là ; elles étaient enfoncées dans des étuis en fil de fer qui servaient de chandeliers ; puis il disparut, et rentra bientôt portant deux flacons en faïence, et annonçant que la porcelaine avait peu servi depuis la mort de madame. L’un des flacons était rempli de vin des Canaries, et l’autre d’eau-de-vie. Il assura, sans crainte d’être démenti, qu’on irait chercher la preuve que le tonneau d’où provenait le premier était depuis vingt ans dans les caves de Wolf’s-Crag ; il ajouta encore que, quoiqu’il ne lui appartînt pas de parler devant Leurs Seigneuries, il pouvait assurer que l’eau-de-vie était une liqueur bien connue ; qu’elle était douce comme de l’hydromel et forte comme Samson ; qu’elle était dans la maison depuis le festin mémorable où le vieux Mickletob avait été tué sur le haut de l’escalier, par Jacques de Jenklebrae, en l’honneur de lady Muirend, presque alliée de la famille.

« Mais pour abréger le discours, monsieur Caleb, dit le garde des sceaux, vous me ferez peut-être la faveur de m’accorder une cruche d’eau ? — À Dieu ne plaise que Votre Seigneurie boive de l’eau dans cette famille ! ce serait à la honte d’une maison aussi honorable. — Néanmoins, si Sa Seigneurie a cette fantaisie, » dit le Maître en souriant, « je crois que vous pourriez la satisfaire car, si je ne me trompe, il n’y a pas long-temps que l’on a bu de l’eau ici et avec beaucoup de plaisir. — Sans doute, si c’est une fantaisie de Sa Seigneurie, » dit Caleb en rentrant avec un pot de ce pur liquide, « je crois qu’elle ne trouvera nulle part de l’eau semblable à celle qu’on tire du puits de Wolf’s Crag. Néanmoins… — Néanmoins il faut laisser le Seigneur garde des sceaux, afin qu’il puisse se reposer dans cette pauvre chambre, » dit le Maître de Ravenswood en interrompant son serviteur babillard, qui se retourna aussitôt vers la porte, et, faisant un profond salut, se prépara à escorter son maître hors de la chambre secrète.

Mais le lord Keeper s’opposa à son départ. « Je n’ai qu’un mot à dire au Maître de Ravenswood, monsieur Caleb, et je pense qu’il voudra bien vous dispenser de l’attendre. »

Caleb fit un salut encore plus profond que le premier et se retira. Son maître resta immobile, attendant dans le plus grand embarras ce qui terminerait une journée remplie d’incidents imprévus.

« Maître de Ravenswood, » dit sir William Ashton avec quelque embarras, « j’espère que vous connaissez trop bien la loi chrétienne pour permettre que le soleil se couche sur votre colère ? »

Le Maître rougit et répondit qu’il ne voyait pas l’occasion d’exercer ce soir les devoirs que lui recommandait sa foi chrétienne. « J’aurais pensé tout autrement, dit son convive, si nous considérons les différents sujets de dispute et de litige qui se sont malheureusement présentés, plus fréquemment que je ne l’aurais désiré, entre feu l’honorable seigneur votre père et moi-même. — Je désirerais, milord, » dit Ravenswood avec une émotion qu’il cherchait à réprimer, « que le souvenir de semblables circonstances se présentât partout ailleurs que dans la maison de mon père. — J’apprécierais la délicatesse de cette demande en tout autre temps, dit sir William Ashton ; mais, en ce moment, il faut que je persiste dans ce que j’avais à dire. J’ai trop souffert moi-même de la fausse délicatesse qui m’a empêché de solliciter avec plus d’empressement l’entretien que plusieurs fois j’ai demandé à votre père : nous nous serions mutuellement épargné beaucoup de tourments. — C’est vrai, » répondit Ravenswood après un instant de réflexion. « J’ai entendu dire à mon père que Votre Seigneurie avait proposé une entrevue personnelle. — Proposé, mon cher Maître ? Je l’ai effectivement proposée ; mais j’aurais dû prier, supplier, implorer, pour qu’elle me fût accordée. J’aurais dû déchirer le voile que des personnes intéressées avaient placé entre nous, et je me serais montré tel que j’étais, prêt à sacrifier même une partie considérable de mon droit légal pour concilier des sentiments aussi naturels que les siens paraissent l’avoir été. Permettez-moi de dire, mon jeune ami, car c’est ainsi que je désire vous nommer, que si votre père et moi nous avions passé ensemble le même temps que ma bonne fortune m’a permis de passer aujourd’hui avec vous, il serait possible que le domaine jouît encore de la présence d’un des membres les plus respectables de son ancienne noblesse, et je n’aurais pas ressenti la douleur d’être séparé d’une personne dont j’ai toujours estimé et honoré les nobles principes. »

Il mit son mouchoir sur ses yeux ; Ravenswood aussi montrait une vive émotion, mais il attendait en silence la conclusion de cet exorde extraordinaire.

« Il est nécessaire et convenable en même temps, continua le lord Keeper, que vous compreniez que, quoiqu’il y ait eu entre nous plusieurs points contestés, à l’égard desquels je crus indispensable d’assurer mon droit légal au moyen du décret d’une cour de justice, cependant je n’ai jamais eu l’intention de le porter au delà de l’équité. — Milord, dit le Maître de Ravenswood, il est inutile de poursuivre davantage ce sujet ; ce que la loi vous accorde ou vous a accordé, vous en jouissez ou vous en jouirez ; mon père et moi nous aurions refusé toute faveur. — Faveur ? non, vous ne me comprenez pas, reprit le garde des sceaux, ou plutôt vous n’êtes pas homme de loi ; un droit peut être bon dans la loi et être reconnu comme tel, sans que pour cela un homme d’honneur cherche à en profiter. — J’en suis fâché, milord, reprit le Maître. — Non, non, répliqua son hôte ; vous parlez comme un jeune homme ; votre courage marche avant votre jugement ; il y a encore bien des choses à décider entre nous. Pouvez-vous me blâmer, moi vieillard paisible, et dans le château d’un jeune seigneur qui a sauvé la vie à ma fille et à moi, si je désire ardemment que nous réglions ces points d’après le principe le plus libéral ? »

Le vieillard serrait fortement la main du Maître, en disant ces mots. Celui-ci ne put répondre, malgré son intention formelle ; et souhaitant une bonne nuit à son hôte, il remit toute explication au lendemain matin.

Ravenswood se précipita dans la salle où il devait passer la nuit, et pendant quelque temps il se promena d’un pas rapide et inégal. Son ennemi mortel était chez lui, et ses sentiments à son égard n’étaient ni ceux d’un ennemi ni ceux d’un vrai chrétien. Il sentait qu’il ne pouvait ni lui pardonner dans l’un de ces deux cas, ni suivre sa vengeance dans l’autre, mais qu’il adoptait une composition basse et honteuse entre son ressentiment contre le père et son amour pour la fille. Il se maudissait, tout en se promenant à la lueur pâle des rayons de la lune et à la clarté plus rougeâtre du feu mourant de la cheminée. Il ouvrait les fenêtres grillées et les refermait avec violence, comme s’il eût eu besoin tantôt de se rafraîchir au contact d’un air pur, tantôt de se soustraire à toute influence extérieure. Enfin la rage de la colère s’évanouit, et il se jeta dans le fauteuil où il se proposait de passer la nuit.

« Si réellement, » se dit-il dans les moments de calme qui suivirent ; « si réellement cet homme ne désire pas autre chose que ce que la loi lui accorde ; s’il consent réellement à mettre sur le pied de l’égalité ses droits reconnus, de quoi mon père pourrait-il avoir à se plaindre ? moi-même, qu’aurais-je à dire ? Ceux de qui nous avons acquis nos anciennes possessions tombèrent sous le fer de mes ancêtres et abandonnèrent les terres aux vainqueurs, nous, maintenant, nous sommes courbés sous le poids de la loi, trop puissante pour la chevalerie écossaise. Hé bien ! capitulons, comme si nous avions été assiégés dans notre forteresse et sans espoir de secours. Cet homme me paraît tout autre que je ne l’avais cru. Et sa fille… ! mais j’ai résolu de ne pas penser à elle. » Il s’enveloppa dans son manteau, s’endormit, et rêva de Lucy Ashton jusqu’au moment où le jour perça à travers les grilles de ses fenêtres.