La Farce de la Sorbonne/V

Arthème Fayard & Cie (p. 81-94).

V

LE GRAND BANQUET DÉMOCRATIQUE DU 13 AVRIL

« Qu’avez-vous donc, dit-il, que vous
[ne mangez point ? »
Boileau.
(Le Repas ridicule.)



Je venais d’écrire, dans l’Écho de Paris, sur ces trois maîtres illustres, les pages qui précèdent, et j’avais donné à mes portraits le titre même de ce livre : « La Farce de la Sorbonne » sans me douter que, pour mon régal, on allait m’aider à la composer. J’avouerai même qu’en peignant mes personnages, je n’avais pas senti toute leur drôlerie. Heureusement des défenseurs aveugles de ces messieurs sont venus, avec une furieuse énergie, me la souligner ; et de grand cœur je les remercie.

MM. Basch, Aulard et Seignobos, désormais inséparables pour tous ceux qui aiment la comédie, ont des amis politiques qui ne cultivent pas dans leur jardin cette fleur charmante : le sens du ridicule. Suffoqués de mon irrévérence, ils ont déclaré d’abord pompeusement, doctoralement, sentencieusement et sorbonardement, que je n’étais pas compétent pour juger leurs trois cuistres.

— Un romancier, ont-ils écrit dans leurs feuilles ! alors qu’il faudrait un savant[1].

Que j’aime ce mot !… surtout après avoir suivi les cours si scientifiques des trois chers hommes. Un savant ! Je retrouve là le vocabulaire des meilleures réunions publiques, si imposant et si vague, destiné à remplir d’admiration la cervelle des cafetiers et de leurs victimes.

Savants ! Eux sont savants ! D’abord, parce qu’ils enseignent en Sorbonne, ensuite parce qu’ils tripotent depuis trente ans leurs casiers de fiches. Les pauvres ! Cela n’empêche pas que la Vérité, la vraie, fuyante comme l’eau, l’air et le feu, se paye leur tête et leur échappe encore plus qu’au commun des mortels ! Cependant, moi, il faudrait que je fusse savant, et à leur manière, pour posséder le droit de les juger, quand ils s’exhibent dans leurs amphithéâtres. Je croyais n’avoir suivi que des cours publics, ouverts à tous, payés par nous, démocratiques ? N’importe ! Si je n’arrive, tel un âne, croulant sous des diplômes octroyés par eux, je n’ai pas le droit d’émettre un avis. Incompétence ! Il ne me reste qu’à ouvrir le bec, comme un passe-boules, et à avaler ce qu’ils jettent dedans.

Conception de l’enseignement public admirable, qui aurait fait la joie de Cervantès ! Ils n’ont pas vu, ces bons avocats, qu’il y a différents genres de jugements à porter sur ce genre de mandarins. Certes, on les peut regarder du point de vue scientifique, mais il faudrait leurs yeux à eux, puisque ce point de vue sublime, ils sont seuls à l’avoir. Je n’ai jamais prétendu égaler leur génie. Je suis un homme du public, — ce qui, d’ailleurs, n’est pas rien, puisque c’est au public qu’ils font part de leur science ; — mais enfin, je juge du point de vue des gens simples, et je dis simplement : « Dans un pays sérieux, est-il de règle que l’Université soit farce ? Or, elle l’est. Pourquoi ? Parce que chaque fois que j’y entre, je ris. Rien de plus. Ayant ri, j’ai écrit que j’avais ri. C’est tout. Pas besoin de diplômes. Je suis très suffisamment compétent. »

Mais les amis politiques de MM. Basch, Aulard et Seignobos ne l’entendent pas de cette oreille. Ils ne veulent pas, parbleu, ils ne peuvent pas lutter avec la moquerie publique, car là, ils se sentent désarmés, eux et leurs fantoches. Il faut donc qu’ils enflent leur colère, et afin de lui donner quelque dignité, après leur fusée mouillée de l’incompétence, ils ont fait partir un gros pétard pour annoncer pathétiquement la guerre civile. Dans des entonnoirs, comme à la Foire du Trône, ils ont clamé :

— C’est abominable ! Voici qu’on se redéchire entre Français ! L’Union sacrée est en péril ! C’est de nouveau l’Église, dressée contre l’Université ! [2].

L’Église ! Et l’Église, c’était moi. Quel coup de maître ! Puisque j’avais écrit que toutes les cinq minutes M. Aulard chevrotait : « Laïque… républicain… républicain… laïque », c’est que je parlais au nom des sacristies, et que je voulais revenir aux vieilles haines religieuses.

— Pardon, ai-je répondu, je n’ai fait que répéter ce que dit M. Aulard.

— Du tout ! Nous devinons la manœuvre. L’Église, non contente de rétablir les relations avec le Pape, veut maintenant renverser la vieille et noble Université française, dernier rempart de l’esprit critique et du libre examen[3]… Jésuites !… Stanislas !… les Postes !… la rue de Madrid !

Allons, allons. Monsieur Homais, calmez-vous ! On vous croyait pharmacien à Yonville : êtes-vous devenu journaliste à Paris ? Le passage comique que je viens de citer, et qui a paru dans l’Ère Nouvelle, suivi de la signature « Intérim », ne peut être que de vous…

Cher Homais, il se cache en vain. Son style le trahit, où qu’il écrive, même dans Le Temps, où il signe P. S., sans doute post-scriptum… à Madame Bovary. Il y a justement cent ans que Gustave Flaubert est né ; il a voulu faire rire son ombre. Merci. Et merci pour tous ceux qui rient avec Flaubert de ce genre d’égarement fanatique. Grâce à ce P. S. et à cet Intérim, voici que notre farce va crescendo : c’est la loi même du genre. Messieurs les radicaux-laïques, vous m’aidez avec trop de désintéressement : je vais vous demander un petit effort nouveau. Vous êtes déjà d’une drôlerie incroyable. Ne voulez pas vous forcer encore et vous hausser maintenant jusqu’à une dernière invention plus bouffonne ?… Oh ! je vous en prie !… Quoi ? L’auriez-vous trouvée ?… Si vite ?… Pas possible ?

Ils l’ont trouvée !

Et les fruits ont passé la promesse des fleurs.

Intérim-Homais, ce digne ami, avait écrit : « C’est aux étudiants républicains, à la libre jeunesse des écoles, de dire maintenant si oui ou non, ils veulent subir la loi des ultras de l’Écho de Paris. Nous croyons que d’ici peu ils rendront publique une riposte péremptoire. »

Ce « péremptoire » m’avait mis en goût. Je pressentais, cette fois, un effort d’un burlesque vraiment large. Mais l’homme est si fragile que sa sottise même n’est pas sûre, et à mon espoir se mêlait l’énervement de l’incertitude. Dieu soit loué ! Je vous répète qu’ils ont été plus loin que mon désir. Voici la riposte péremptoire, publiée dans les feuilles radicales :

POUR LA LIBERTÉ D’OPINION.

« Un journal du matin ayant entrepris contre MM. Basch, Aulard et Seignobos, professeurs à la Sorbonne, une campagne de dénigrement, le Comité Central de la Ligue des Droits de l’Homme a décidé d’offrir à ces trois maîtres un grand banquet démocratique.

« Ce banquet aura lieu le mercredi 13 avril 1921, à 20 heures.

« Tous les républicains soucieux de défendre la liberté d’opinion, et tous les amis de MM. Basch, Aulard et Seignobos, sont spécialement invités à cette manifestation.

« Les adhésions seront reçues à la Ligue des Droits de l’Homme, 10, rue de l’Université. (Prix du couvert, service compris : 11 francs.) »

Quelle contribution à la joie de tous ceux qui aiment la comédie !

Un banquet démocratique et consolateur pour sauver la pensée libre du pays ! Ah ! j’ai pleuré que Molière fût chez les morts ! De ce banquet, sur l’heure, il eût fait un pendant génial à sa Cérémonie du Malade.

J’ai eu tort d’écrire : « Ces gens n’ont, à aucun degré, le sens du ridicule. » Ils l’ont étonnamment, dès qu’il s’agit de s’en couvrir. Pour la première fois ils étaient donc des maîtres ! Enfin, ils étaient venus sur le terrain de la farce… où je les conviais : c’est le cas de le dire. Et d’avance je me les figurai autour de leur table où, pour onze francs, on n’allait leur offrir qu’une soupe à l’oignon et de la charcuterie, alors qu’ils auraient eu besoin de vins chauds et généreux.

Ils n’eurent même pas cela : L’Union des Coopérateurs (enseigne prometteuse), boulevard du Temple (quartier folâtre), ne put leur servir, le 13 avril, que des boulettes d’une viande anonyme, dans un brouet noir.

Pour s’en régaler, ils vinrent à trois cents, de l’un et l’autre sexe, tous le cœur plein d’une indignation laïque. L’état de colère n’aide pas à festoyer : ce furent des agapes pénibles.

Les trois grands maîtres arrivèrent ensemble. Entrée de ballet inégalable. Ils s’assirent en cadence à la table d’honneur. Puis entre eux, on plaça des dames, toutes également laïques. Et le président, M. Ferdinand Buisson, plein d’humour, annonça, au nom de la Laïcité, que le grand banquet démocratique du 13 avril était commencé.

Alors, ils se mirent tous à mâcher en grinçant des dents, car beaucoup, soudain, s’apercevaient dans quelle charge d’eux-mêmes ils étaient tombés. Ils défendaient la liberté d’opinion, en se rebiffant contre la mienne ! Et ils savaient bien au fond, qu’Aulard, Seignobos et Basch n’étaient que des fantoches. Ils ne les glorifiaient que pour la forme, la fô-ôrme ! eût dit Bridoison. D’ailleurs, devant tous ces enrôlés de la pensée libre, Seignobos, à sa table d’honneur, ricanait, tressautait, et roulait entre ses doigts de petites boulettes de pain, qu’il jetait avec mépris sous la table.

Quand vint l’heure du dessert, je veux dire le temps où on aurait pu servir un dessert, M. Ferdinand Buisson dit encore :

— Au nom de la Laïcité…

C’était le signal, que ceux qui étaient venus pour sauver oralement la Démocratie et la Conscience Universelle pouvaient prendre la parole.

On vit donc se lever des gloires du Parlement et de l’Université : MM. Séailles — Paul-Boncour — Paul Painlevé. Tous, prenant des verres vides, engagèrent avec flamme les convives à boire à ma perte.

M. Séailles, dans un frémissement d’une philosophie magnifique, déclara le premier que j’étais un « petit esprit ». Les grands esprits qui étaient là, applaudirent.

M. Paul-Boncour, avocat habile, qui sait qu’on n’a l’esprit vraiment libre qu’en plaidant sur un dossier qu’on ne connaît pas, proclama : « Je n’ai pas lu les articles, et ne les veux pas lire. Je sais de qui ils sont. Cela me suffit ! » Tous les autres, qui les avaient lus, applaudirent.

M. Paul Painlevé, avec une modération qui rappelle le solide équilibre dont il fit toujours preuve au pouvoir, s’écria : « Ce sont les arlequinades d’un valet de plume ! » Et ces mots conquirent les valets eux-mêmes, car ils avaient servi plus de trois cents convives, qui n’étaient venus que pour ces arlequinades.

Enfin, on lut des lettres de quelques « laïques », retenus par leurs affaires, et dont l’un m’appelait le « représentant officiel du Syllabus ». À ce mot fatidique, ensemble, en chœur, comme s’ils représentaient trois erreurs humaines, Aulard, Seignobos et Basch se dressèrent et répondirent : « qu’ils bénissaient cette félonie de publiciste, puisqu’ils étaient, grâce à elle, le prétexte d’un resaisissement complet des forces républicaines. »

Le grand banquet était terminé. Chacun sortit en faisant « Ouf ! » Il se sentait un goût de fiel sur la langue et une lourdeur au foie.

… Et moi, pendant ce temps, le même jour, à la même heure, avec les plus joyeux de mes amis, je buvais trois vieilles bouteilles de vin d’Anjou à la santé de la France, ainsi qu’à l’avenir de la Comédie dans ce pays de la malice, qui n’a jamais pu sentir ni les sectaires ni les pédants.


  1. Ère Nouvelle, 13 mars 1921.
    Le Temps, 26 mars 1921.
  2. La Victoire, 22 mars 1921
  3. Ère Nouvelle, 25 mars 1921