La Farce de la Sorbonne/IV

Arthème Fayard & Cie (p. 65-79).

IV

MONSIEUR VICTOR BASCH OU L’ESTHÉTIQUE EN ACTION

« Après vous avoir montré les fous qui sont enfermés, il faut que je vous en fasse voir qui mériteraient de l’être ! »
Le Sage.
(Le Diable boiteux.)



Encore un savant, quoique à la Faculté des Lettres !

Celui-ci s’annonce professeur d’Esthétique et de science de l’Art. Mais, à la différence de M. Seignobos, il adore son cours. Il arrive en avance, impatient de pérorer. La Sorbonne lui fournit non pas une chaire, mais un tréteau, sur lequel il se joue lui-même, en virtuose improvisateur. Et professeur d’esthétique veut dire : « Moi, Victor Basch, vais me raconter esthétiquement ! »

Comme tous les gens de théâtre, il a une haute idée de soi. La preuve, c’est qu’il dit : « Ne trouvez-vous pas que je ressemble à Caillaux ? » Hanté par ce modèle, il se croit tout permis. — Il fait irruption dans son amphithéâtre, ne dit pas « Messieurs », parce qu’il a envie de dire « Mes amis » ainsi qu’à des maçons et à des terrassiers, et commence d’une voix haute, insolente, impudente :

— J’arrive. Vous me regardez. Je vous regarde. Quelle différence entre nous ? Celle-ci : je sais, moi, ce que je vais dire, et vous ne le savez pas ! Je vais dire : « Qu’est-ce que le tragique ? » Boum !

« Boum ! » c’est, sur l’estrade, un coup de talon, qui va se répéter vingt fois durant une heure de cours, et accompagner la fin de chaque phrase capitale.

— Donc, le tragique est-ce le dramatique ? Non ! Or, le dramatique est-ce l’art dramatique ? Du tout ! Qu’est-ce donc ? Patience ! Remontons de concept en concept. Y a-t-il ici quelqu’un qui soupçonne ce qu’est l’Art ? Je dis quelqu’un, sans désigner le sexe ni la couleur des cheveux… Et j’écoute ! Homme, femme, enfant, parlez ! Personne ne parle ? Hein ? Comment ? Vous avez confiance en moi ? Merci. Très flatté !

Le public sourit. Lui se rengorge. Dix pas de long en large, et d’une voix claironnante :

— Or, donc, l’Art, — suivant ma conception de cette année, résultat de mon cours de l’an dernier, — l’Art c’est l’expression, et l’Art c’est la représentation…

Brusquement il s’arrête pour émouvoir une directrice de pensionnat qui, avec fièvre, prend des notes.

— … C’est la représentation, dans une œuvre durable, de l’état émotif d’un artiste, aspirant à se communiquer à des spectateurs !

Il souffle après cette cuistrerie. Puis il s’ébroue :

— Halte-là ! Je me suis trompé ! Vous ne vous en êtes pas aperçus ? Naturellement. Vous pensez à autre chose. Vous êtes à un cours et ne pensez pas à ce cours. Théâtre, thé, vie mondaine, vie légère ! Air connu… Eh bien, n’importe !… Le cours c’est A, votre pensée c’est B, moi je suis C ! Or, C se trompe ! J’ai dit : « l’Art exprime un état émotif ». Du tout ! Voilà qui est faux. L’Art n’exprime pas que des émotions. Il y a des artistes, des vrais, des grands, qui ont exprimé des idées, rien que des idées, des concepts, rien que des concepts, mais des tas de concepts, des foules de concepts, des peuples de concepts, des cathédrales de concepts !…

Il s’est emporté ; il se calme, et, se parlant à soi-même, devant le public ébaubi :

— Pauvre de moi ! Je suis encore lyrique. Seigneur, pardon ! Je serai toujours lyrique !…

Il joue à la mélancolie :

— N’est-il pas difficile d’être un homme libre sans être un homme lyrique ? Liberté de pensée, liberté de vouloir, démocratie intégrale, commencement du lyrisme ! S’il y a des hommes de gouvernement à mon cours, ils ne comprendront pas : je les excuse.

Là-dessus, l’air inspiré, il s’abandonne à l’éloquence, et aussi à une ironie triviale. Sur un rythme ricanant, il lance une longue période touchant « la vraie liberté qui, dans tous les pays, s’est réfugiée au fond des prisons, en quelques cervelles impartiales, à l’abri des ploutocrates du pouvoir. »

Ceci n’est qu’une parenthèse dans le cours. Brusquement, Victor Basch a cédé à ses nerfs. C’est que Victor Basch, confiant dans l’Éloquence qui l’inspire, est victime de ses associations d’idées. Il parle, il parle, au hasard, selon ce qui se forme dans sa cervelle. Et il a l’habitude familière et charmante de livrer sa pensée géniale, telle qu’elle vient, avec son cynisme ou ses inconséquences.

Il arrive alors qu’il paraît insensé, parfois révoltant. Bien mieux, il s’en aperçoit et il devient agressif. À la manière de Caillaux, son maître, il défie le public. Si bien que celui-ci, après avoir souri, après avoir ri jaune, après avoir grogné, éclate et proteste.

M. Victor Basch est d’une race souple, grâce à Dieu, au Dieu des Juifs, et il n’insiste pas. Il a l’intelligence variée. Donc, il fait demi-tour avec grâce, et simplement revient à sa période esthético-philosophique.

— Quelle fut, s’écrie-t-il, la première forme du Drame ? Parole ? Danse ? Musique ? Répondez, sans avoir peur !

Une voix d’admiratrice, timidement, murmure : « La musique… » ; une autre « La danse… » Il hausse les épaules et réplique :

— C’est indémontrable ! Il est même absolument vain de se poser cette question ! Contentons-nous de dire qu’elles ont commencé simultanément, et examinons la danse avant le dramatique !

Là, faisant une grimace affreuse, il s’offre à l’attention de son auditoire :

— Regardez un sauvage ! Revient-il d’une bataille ? Image de la guerre ! Boum ! (Coup de talon.) A-t-il perdu un enfant ? Image de la mort ! Xi… couic !… ce qui nous attend tous ! — Dans tous les cas, il danse, il danse !… Devinez combien il y a de formes de danse ?

La directrice du pensionnat va répondre : elle ouvre la bouche ; elle se rappelle un chiffre, fourni jadis par M. Seignobos ; mais Victor Basch, bridant les yeux, lance avec volupté :

— Trente-deux, Madame ! Il y a trente-deux formes de danse !

Les vieux messieurs sont trop vieux, les jeunes filles trop jeunes, pour deviner l’intention finement obscène que seul un étudiant relève d’un gros mot de mépris. Victor Basch n’entend pas, tout à sa danse :

— Quand la danse est extatique, ou lyrique, ou sensuelle, alors elle est sans loi ! Oui, Madame, il n’y a pas de loi pour la luxure !

La directrice de pensionnat baisse le nez sur son cahier, et Basch pétarade :

— Attention ! Ceci n’est pourtant que la danse inspirée par l’instinct, donc religieuse. Premier stade ! — Deuxième stade… Quel est le deuxième stade ?

De nouveau la directrice ouvre la bouche ; elle va dire : « Deuxième stade : la danse se libère des Jésuites », car elle se rappelle le cours de M. Aulard. Mais Victor Basch sans attendre, réplique de lui-même :

— La danse va se laïciser !

Un temps pour que le Maître ajuste ses lunettes. Certains auditeurs choqués en profitent : on entend de vagues cris.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?…

Un étudiant russe se dresse et crie : « À bas la calotte ! » Victor Basch étend les bras, et, de sa voix cassante, domine le bruit :

— J’ai dit et je répète : (sans doute on ne m’a pas compris) que la danse est passée à sa deuxième forme, la forme mimique !

Mimique… La directrice écrit en hâte.

— Dès lors, l’homme imite !

L’homme imite… Elle casse son crayon.

— L’homme imite tout ! Les animaux, d’abord, car il n’est que l’Animal parmi des animaux ; puis il imite… le reste… ce que vous voudrez… le laboureur, le sourcier, le fiancé, la fiancée ! Et imiter, c’est devenir un autre, c’est s’infuser en cet autre…

ser en cet autre… La directrice n’a plus le temps de tourner ses pages.

— En ce moment, par exemple, supposez que je danse. Si vous suivez ma danse, vous dansez avec moi l’Or, qu’est-ce que je danse ? J’imite l’ours ; je fais l’ours ; je suis l’ours. Donc, puisque vous me regardez, vous devenez ours aussi ! Phénomène qui s’appelle comment ?

L’étudiant de tout à l’heure hausse les épaules. Un vieillard chevrote : « Ca… caricature ! » Et Basch s’écrie :

— Ce phénomène s’appelle le second phénomène : celui du miracle dramatique. Or, si ce miracle est accompagné de paroles, c’est le mimus !

L’étudiant éclate :

— Ah ! Ah !

— J’entends qu’on rit, dit Victor Basch.

— Un peu ! reprend l’étudiant.

Basch s’essuie le front :

— J’ai cette bonne fortune d’entendre qu’on rit, alors que je n’ai rien dit de drôle ! Preuve instructive, preuve décisive de la place énorme que tient l’inconscience dans une nation ! Car ce rire, ce simple rire, évoque en moi la guerre et la paix ! Pauvres de nous ! Offensives insensées ! Traités délirants ! Avertissements d’huissier grippe-sou à des ennemis réduits à la famine !

Cette fois, c’est trop : l’étudiant et une dizaine de personnes s’agitent, tapent du pied, chahutent.

Alors, c’est le tour de Basch de rire. Il rit largement. Voilà dix ans qu’on interrompt son cours ! Et dès qu’on l’interrompt, voilà dix ans que chaque fois, comme aujourd’hui, un groupe d’étudiants balkaniques et jargonnant, aux cheveux d’Assyriens et aux yeux de gazelles, se précipitent pour le défendre !

Dieu des Juifs, sois béni : il ne court aucun danger. Pourtant, des mots redoutables s’échangent : « Boche !… France ! » Quelqu’un crie : « C’est un sale hongrois ! » Basch, immobile, hausse les épaules.

Un balkanique lève le poing ; un français lève sa canne. Basch fait « Boum ! » du talon.

Une femme appelle « Au secours ! » On se rue vers la sortie. Basch clame : « Le traité ! Voilà bien le traité de paix ! »

Les garçons de salle ont couru chercher des agents, qui arrivent et augmentent le désordre. L’un d’eux s’approche de Basch et l’invite à sortir.

— Bien ! De mieux en mieux ! rugit Basch. Tel est l’enseignement de la France !… Tant pis ! Ils ne sauront pas ce que c’est que le mimus… qui, au surplus, ne les regarde pas, car il est le sujet, non de mon cours public, mais de mon cours fermé. À bon entendeur, salut !

Il saisit sa serviette et disparaît.

Dans une salle attenant à l’amphithéâtre, devant le garçon stupide, il monologue :

— Imbéciles ! Ils ne supportent pas la vérité ! Ils en sont intellectuellement à l’époque fossile, à l’époque primaire dans le fossile. Ils ne veulent pas voir que l’Allemagne, qui nous adorait au lendemain de l’armistice, nous exècre à présent. Boum ! (Coup de talon.)

Il se jette sur son pardessus, s’engouffre dans les manches, bondit dehors. La rue est pleine d’agents, qui ont ordre de le protéger. Il leur crie :

— Messieurs, l’Allemagne ne peut pas payer !

Les étudiants, maintenus à cent mètres, crient : « Hou ! Hou ! À bas Basch ! » Il ricane :

— « À bas Basch ! » C’est joli « À bas Basch ! » Hein ! ont-ils assez besoin d’esthétique !

Puis il se tourne vers la police :

— Les Alliés, la France à leur tête, ont réduit l’Allemagne au servage !

— Hou ! Hou ! Hou !

— Afin d’entretenir l’esprit de haine, ferment des guerres à venir !

— Monsieur veut-il une voiture ?… demande poliment un agent.

— Une voiture ? Pourquoi faire ? Est-ce qu’on peut parler dans une voiture !… Tenez, mon ami, regardez cette affiche : dans trois heures je serai là-bas. Meeting organisé par la Ligue des Droits de l’Homme ! Je leur expliquerai ce qu’est l’Allemagne !

Il n’y aura aucune peine. Il continuera simplement son cours… La moitié de son enseignement est fait de péroraisons démagogiques et désordonnées, qui marquent que son esprit n’établit nulle différence entre la Sorbonne scientifique et n’importe quelle réunion populaire à la Maison des Syndicats.