L’Aubergiste du village/08

L’Aubergiste du village
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 291-304).
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VIII


Il n’est pire eau que l’eau qui dort.



Le lendemain matin, Lisa était assise dans une chambre retirée du Saint-Sébastien, derrière le rideau de mousseline de la fenêtre. L’extrême pâleur de son visage et la rougeur de ses yeux attestaient qu’elle était épuisée à force de pleurer.

Quelque abattue par la douleur que parût Lisa, sa physionomie trahissait cependant une inquiète agitation, et des frissons convulsifs, indice de secrètes émotions, crispaient ses traits. On eût dit qu’une terreur profonde, une anxieuse attente oppressait son cœur ; car de temps en temps elle glissait en tremblant un regard derrière les rideaux, et son œil se fixait sur la rue avec une visible inquiétude jusqu’à ce que quelque passant parût regarder la maison. Bien qu’on ne pût la voir du dehors, elle retirait vivement la tête ; une sorte de honte colorait ses joues d’une vive rougeur, elle baissait les yeux comme pour se soustraire aux regards accusateurs des gens, et demeurait ainsi longtemps dans une complète immobilité ; mais elle finissait toujours par reporter les yeux au dehors avec une vive curiosité et les mêmes angoisses.

Que pouvait-elle attendre ? Elle-même n’en savait rien ; mais la conscience rongeait son cœur comme un ver : l’image de Karel flottait sous ses yeux, et lui criait qu’elle était cause de tous les tourments qui martyrisaient son cœur plein d’amour ; grâce à son imagination effrayée, elle entendait ce que les paysans disaient d’elle ; pour la première fois elle comprenait pleinement qu’elle était perdue de réputation, et que Karel lui-même la repousserait désormais à bon droit. Voilà pourquoi les coups d’œil des passants la faisaient trembler et rougir. Elle lisait sur leurs traits qu’ils parlaient de l’aventure de la veille, et que la raillerie, le mépris et l’irritation accompagnaient leurs paroles. Elle avait même vu quelques paysans tendre vers l’auberge un poing menaçant, comme s’ils eussent juré solennellement de tirer vengeance du déshonneur causé à leur village par les Gansendonck.

Tandis que Lisa épuisait lentement le calice amer de la honte et du remords, Kobe, seul et immobile aussi, était assis auprès du foyer de l’auberge.

Il tenait sa pipe à la main, mais ne fumait pas ; de profondes réflexions, de tristes pensées semblaient l’absorber. Sa physionomie avait une expression tout autre que celle qui lui était habituelle ; c’était un mélange d’amertume, de reproche, voire de hauteur. Ses lèvres se remuaient comme s’il eût parlé, et la flamme de la colère étincelait par moments dans ses yeux.

Soudain il lui parut entendre la voix de baes Gansendonck ; un sourire de pitié contracta sa bouche, mais cette marque de compassion disparut aussitôt, et ses traits ne trahirent plus que l’amertume et le chagrin.

À mesure que le baes approchait de la porte de derrière de l’auberge, le domestique l’entendait grommeler et se répandre en invectives contre des gens qui devaient l’avoir injurié ; mais Kobe ne pouvait comprendre encore contre qui ou contre quoi le baes était monté ; cela parut, en tout cas, lui être fort indifférent, car il ne bougea pas et resta assis sous le manteau de la cheminée.

Le baes entra brusquement dans l’auberge, frappant du pied comme un furieux, et donnant des coups de fourche aux chaises comme si celles-ci l’avaient offensé aussi :

— Cela va trop loin, oui, positivement trop loin ! s’écria-t-il. Un homme comme moi ! Comment, en pleine rue, ils oseront me montrer le poing, me poursuivre de leurs cris, me huer, me traiter de coquin… d’âne !… Pense un peu. Kobe, ne faut-il pas qu’ils soient possédés du diable ? Ces gueux de paysans sortent de la forge, et courent après moi en criant : Au scandale ! au scandale ! Si je n’avais craint de me salir les mains en touchant cette canaille, je crois que j’eusse avec ma fourche cassé la tête à une demi-douzaine. Mais Sus paiera pour tous ces vauriens ? Je lui apprendrai à jeter de la boue à baes. Gansendonck ! Nous verrons comment cela finira. Dussé-je y perdre la moitié de mon bien, il faut une expiation terrible. Les gendarmes s’en mêleront ; et si quelqu’un ose encore me faire mauvaise mine, je fais comparaître la moitié du village devant le tribunal. J’ai assez d’argent pour cela, et monsieur Van Bruinkasteel, qui est l’ami du procureur du roi, fera bien en sorte qu’ils soient mis à l’ombre pour quelques mois. Ils verront alors et sauront à qui ils ont affaire, les impudents coquins. Il faut une fin à tout cela, et puisqu’ils ont osé me provoquer si insolemment, je serai sans pitié aussi, et leur ferai sentir ce que peut baes Gansendonck ! Non, c’en est fait, plus de grâce !

À Coup sûr, le baes eût continué longtemps encore d’exhaler sa rage sur ce ton, si l’haleine ne lui eût fait défaut. Tout haletant, il se laissa tomber sur une chaise, et son œil s’arrêta avec colère et surprise sur le domestique qui, avec la plus complète indifférence, regardait le feu comme s’il n’eût rien entendu ; ses traits n’exprimaient pas autre chose que la tristesse.

— Qu’as-tu encore à regarder là comme un imbécile qui ne sait pas compter jusqu’à trois ? Ta vie de paresse te gâte, Kobe ; je ne sais, mais tu deviens indolent et mou comme un véritable porc. Cela me déplaît ; j’entends que mon domestique soit vif et décidé, et ne demeure pas froid quand je suis fâché.

Kobe contempla son maître avec un douloureux sourire de pitié.

— Ah ! tu as encore mal au ventre ! s’écria le baes ; ça commence à me lasser. T’imagines-tu que le Saint-Sébastien soit un hôpital ? Je ne veux pas que tu aies mal au ventre ! Tu n’as qu’à manger un peu moins, avide glouton que tu es ! Allons, parleras-tu, oui ou non ?

— Je parlerais bien volontiers, répondit Kobe, si je ne savais qu’au premier mot vous me fermeriez la bouche pour faire une sortie et chanter votre éternelle litanie.

— Quel ton prends-tu là ? Dis tout net que je suis un assommant bavard : ne te gêne pas, Kobe ; ils tombent tous sur le corps de baes Gansendonck, Pourquoi ne jetterais-tu pas aussi la pierre à celui qui te donne à manger ?

— Voyez-vous bien ? dit Kobe en souriant tristement ; je n’ai pas dit deux mots, et vous voilà lancé à califourchon sur votre dada ! Je me garderais bien de vous dire une parole offensante, mais reconnaissez avec moi, baes, que bien leste serait l’araignée qui filerait sa toile sur votre bouche…

— Je suis le maître, je puis parler seul aussi longtemps qu’il me plaît.

— En effet, baes ; permettez-moi donc de me taire, dussé-je en suffoquer.

— Te taire ? non, je ne le veux pas : tu parleras ; je suis curieux de voir ce qui peut sortir de bon d’une sotte tête comme la tienne.

— Les eaux tranquilles sont les plus profondes, baes.

— Allons, parle, mais pas trop longtemps. Et surtout n’oublie pas que je ne paie pas mon domestique pour en recevoir des leçons.

— Il y a un proverbe, baes, qui dit : Le sage va consulter le fou, et y trouve la vérité.

— Eh bien, dis-moi ce que le fou a à conseiller au sage. Si tu veux parler raisonnablement, je t’écouterai bien un peu.

Le domestique se tourna avec sa chaise vers son maître, et dit d’un ton net et résolu :

— Baes, il se passe ici depuis deux mois des choses que même un lourd domestique ne peut voir sans que parfois le sang lui bouille d’impatience.

— Je le crois bien, mais cela ne durera pas longtemps ; les gendarmes ne sont pas payés pour attraper des mouches.

— Quant à ce qui me regarde, baes, je suis paresseux, je l’avoue ; mais pourtant le cœur est encore bon. Je ferais beaucoup pour sauver notre brave Lisa du malheur si cela était en mon pouvoir ; et je n’oublie pas non plus, baes, que, malgré vos emportements, vous êtes au fond bon pour moi.

— C’est vrai, Kobe, dit le baes ému, j’entends avec plaisir que tu es reconnaissant envers moi ; mais où veux-tu en venir avec ce ton sérieux ?

— Ne me faites pas atteler le chariot devant les chevaux, baes : je toucherai assez tôt la corde sensible.

— Sois court ou je me sauve ; tu me feras mourir à barguigner ainsi !

— Eh bien, écoutez-moi un instant seulement, Lisa était depuis longtemps promise en mariage à Karel, qui est un bon garçon, bien qu’il ait commis une imprudence…

— Un bon garçon ? s’écria le baes. Comment ! tu l’appelles bon garçon, lui qui, comme un assassin, vient attaquer et battre comme plâtre monsieur Van Bruinkasteel dans son propre château ?

— Le meilleur cheval bronche parfois.

— Ah ! tu appelles cela broncher ? ah ! c’est un bon garçon ? Tu paieras cher ce mot-là. Ton pain blanc est mangé ; tu quitteras la maison aujourd’hui même.

— Mon paquet est déjà fait, baes, répondit Kobe froidement ; mais avant que je parte vous entendrez ce que j’ai sur le cœur. Vous l’entendrez, dussé-je pour cela vous poursuivre dans la campagne, dans la rue, dans votre chambre. C’est mon devoir, et la seule reconnaissance que je puisse vous témoigner. Que vous me renvoyiez, cela ne me surprend pas ; qui dit la vérité nulle part n’est hébergé.

Baes Gansendonck trépignait d’impatience, mais ne disait plus mot ; le ton grave et décidé de son domestique le troublait et le dominait.

— Notre Lisa, poursuivit Kobe, eût été heureuse avec Karel ; mais vous, baes, vous avez amené le renard dans votre poulailler ; vous avez attiré chez vous un jeune fat, vous l’avez excité à remplir les oreilles de votre fille de fades compliments, à lui parler d’un amour feint, à lui chanter des choses contraires à toute modestie…

— Ce n’est pas vrai ! grommela le baes.

— Vous avez voulu qu’il parlât français à votre fille. Pouviez-vous comprendre ce qu’il disait, vous qui n’en savez pas un mot ?

— Et toi, vaurien, le comprends-tu, toi qui en parles si résolûment ?

— J’en comprends assez, baes pour m’être aperçu que le diable de la volupté et de la tromperie était en jeu. Quelle a été la suite de votre imprévoyance ? Faut-il vous le dire ? L’honneur de votre fille est souillé, non pas sans rémission, mais il l’est assez dans l’opinion des gens pour qu’il ne puisse jamais reprendre sa pureté première ; Karel, le seul homme qui l’aimât véritablement et qui pût la rendre heureuse, dépérit consumé par le désespoir ; sa mère est au lit malade du chagrin de son unique enfant ; vous, baes, vous êtes haï et méprisé par chacun. On dit que vous serez la cause de la mort de Karel, du déshonneur de votre fille, de votre propre malheur.

— Oui, quand on veut tuer un chien, on dit qu’il est enragé ; mais ils n’ont à se mêler en rien de mes affaires ! cria le baes avec colère ; cela ne les regarde pas, je fais ce qui me plaît ! Et toi, insolent maraud, je t’apprendrai aussi à mettre le nez dans ce qui ne te regarde pas.

— Cela m’est parfaitement égal que mes paroles vous plaisent ou non, baes, répondit Kobe ; ce sont les dernières que je prononcerai au Saint-Sébastien.

Il fallait que baes Gansendonck, malgré ses menaces, tînt infiniment à son domestique et craignit de le voir partir ; car chaque fois que celui-ci annonçait froidement qu’il était résolu à quitter son service, la colère du baes s’apaisait, et il prêtait complaisamment l’oreille à la parole du domestique. Kobe reprit :

— Maintenant, que peut-il en résulter ? N’est-ce pas le cas de dire avec le proverbe : Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise ? Non, la pudique retenue naturelle à votre fille vous sauvera d’un plus grand déshonneur : mais le baron se lassera de la société de Lisa, et cherchera d’autres distractions… Lisa sera plantée là ; tous ceux qui pensent bien la fuiront ; le monde vous raillera et se réjouira de votre honteuse déception…

— Mais, Kobe, qui peut s’arranger de façon à contenter tout le monde ? Celui qui bâtit à la rue ne manque pas de critiques. Je ne comprends pas ta folie ; ne saurais-tu pas ce qui est en jeu ? Le baron épousera Lisa. Il n’y a pas à en douter ; assurément c’est assez visible. Et alors les mauvaises langues du village, et toi avec, vous ouvrirez de grands yeux comme une bande de hiboux au soleil. Si je n’étais sûr de cela, il y aurait peut-être quelque chose à redire ; mais, alors même, personne n’aurait à s’en mêler. Je suis maître chez moi !

— Vraiment ! le baron va épouser Lisa ? Alors tout est pour le mieux, et vous pouvez planter un beau plumet sur votre chapeau, baes ; mais prendre chose désirée pour chose faite n’est pas rare. Puis-je vous faire une question, baes ?

— Eh bien ?

— Le baron vous a-t-il parlé de ce mariage ?

— Cela n’est pas nécessaire.

— Ah ! vous l’avez alors sans doute interrogé sur ses intentions ?

— Cela n’est pas nécessaire non plus.

— Le baron en a-t-il parlé à Lisa ?

— Quel enfantillage dis-tu là, Kobe ? Il ira sans doute demander l’assentiment de Lisa, sans savoir si moi, qui suis seul maître, je consens au mariage ? Les choses ne se passent pas ainsi !

— Non ! Mais le baron s’est moqué de vous et de votre fille quand le docteur lui a demandé, au cimetière, en présence de dix personnes au moins, si vraiment il voulait épouser Lisa.

— Que dis-tu là ? monsieur Van Bruinkasteel s’est moqué de moi ?

— Il a demandé au docteur s’il s’imaginait qu’un baron comme lui pût épouser la fille d’un aubergiste de village ; et comme on lui disait que vous-même aviez déjà consulté le notaire sur les conditions du contrat, il s’est écrié : Lisa est une brave fille, mais son père est un vieux fou qui devrait être à Gheel [1] depuis longtemps.

Ces dernières paroles firent bondir le baes de colère, comme si on venait de lui marcher sur le pied.

— Qu’oses-tu dire ? cria-t-il d’une voix menaçante ; je devrais être à Gheel ! Que te prend-il ? Perds-tu l’esprit, insolent ? Ah ! c’est bien vrai : chien enragé mord jusqu’à son maître !

— Je vous répète ce qu’une dizaine de personnes assurent avoir entendu. Vous êtes libre de ne pas le croire si vous voulez : à quoi bon…

— Oui, oui, achève : à quoi bon des lunettes au hibou qui ne veut pas voir ! Je ne sais comment il se fait que je ne t’empoigne pas par les épaules et ne te flanque pas à la porte.

— À quoi bon la lumière pour qui ferme les yeux ? poursuivit Kobe. Le baron s’est moqué de vos espérances en d’autres circonstances encore…

— Non, non, ce que tu vas dire n’est pas vrai : ce ne peut pas être vrai. Tu ajoutes foi aux calomnies de gens envieux qui crèvent de rage de ce que j’ai plus d’argent qu’eux, et de ce qu’ils prévoient bien que Lisa sera une grande dame, en dépit de ceux qui sont jaloux d’elle.

— Quand l’aveugle rêve qu’il voit, il voit ce qui lui plaît, dit Kobe en soupirant. S’il n’y a pas d’onguent qui guérisse votre blessure, je n’y puis rien non plus, et je dis avec le proverbe : chacun fait sa soupe comme il veut la manger ; suivez votre goût, et faites le mariage demain.

— Inventions de méchants envieux, et rien de plus !

— Le docteur ne vous porte pas envie, baes ; c’est un homme grave et prudent, qui seul peut-être de tout le village est resté votre ami. Lui-même m’a engagé à vous mettre, bon gré malgré vous, le danger sous les yeux.

— Mais le docteur est trompé, Kobe ; on lui a fait accroire des faussetés. Il ne peut en être autrement, te dis-je. Ce serait beau que le baron n’épousât pas Lisa !

— Il ne faut pas compter sur le poulet à naître de l’œuf qui n’est pas pondu, baes.

— J’en suis aussi certain que du nom de mon père.

— Vous n’êtes pas encore en selle et vous galopez déjà. Je vous dis, baes, que le baron se moque de vous, vous tourne en ridicule et vous traite de fou ; je vous dis que vous êtes aveugle, que je vous plains, vous et Lisa ; et que demain matin je pars d’ici pour ne pas voir la triste fin de cette malheureuse affaire. Et si vous voulez me prêter l’oreille, baes, pour adieu je vous donnerai un conseil, un conseil qui vaut de l’or.

— Pour adieu ? Voyons ! parle, quel est ce précieux conseil ?

— Voyez-vous, baes, qui est trop crédule est facilement dupé. Si j’étais à votre place, je voudrais savoir aujourd’hui ce qui en est ; j’irais au pavillon de chasse, et demanderais hardiment à monsieur Van Bruinkasteel quelles sont ses idées au sujet de Lisa. De belles paroles et des compliments en l’air ne me séduiraient pas ; tous mes discours finiraient par cette question : épousez-vous ou n’épousez-vous pas ? Je le forcerais à jouer cartes sur table et à me donner une fois pour toutes une réponse claire et décisive. S’il refusait, comme c’est probable, je lui défendais d’adresser désormais la parole à Lisa ; je remettrais très-vite la barrière à l’ancien poteau, je m’excuserais près de Karel, je le rappellerais et hâterais son mariage avec Lisa. C’est là l’unique moyen qui vous reste d’éviter un grand malheur et le déshonneur.

— Eh bien, si monsieur Van Bruinkasteel ne vient pas bientôt me parler lui-même de son mariage, j’oserai l’interroger à ce sujet ; mais ça ne presse pas.

— Ça ne presse pas, baes ? De la main à la bouche, la bouillie tombe à terre. Il faut que vous sachiez aujourd’hui même ce que le baron porte dans sa manche.

— Allons, allons, s’écria le baes, j’irai cette après-dînée au pavillon de chasse : je demanderai au baron qu’il s’explique nettement ; mais je sais d’avance ce qu’il va répondre.

— Je désirerais bien que vous pussiez dire vrai, baes ; mais je crains bien que vous ne soyez mal étrenné.

— Comment ? que je pusse dire la vérité ?

— Ou que vous disiez vrai cette fois-ci.

— C’est le monde renversé, soupira le baes avec une douloureuse impatience ; le domestique fait la leçon au maître… et il faut que j’avale cela ! Jouez avec un âne, il vous sangle le visage de sa queue. Mais attends un peu, je serai bientôt vengé ; dès cette après-dînée, je vais au pavillon ; et que diras-tu, insolent maraud, quand je reviendrai avec la déclaration du baron qu’il entend épouser Lisa ?

— Que vous avez seul du bon sens, baes, et que tous les autres, moi compris, sont de grands imbéciles. Mais que direz-vous, baes, si monsieur Van Bruinkasteel se moque de vous ?

— Cela ne se peut, te dis-je !

— Oui, mais enfin si cela était ?

— Si ! si ! si le ciel tombait nous serions tous morts.

— Je répète ma question, baes : si le baron vous éconduit en se moquant de vous ?

— Ah ! baron ou non, je lui montrerai qui je suis, et…

Un affreux cri de détresse, un cri perçant d’angoisse arrêta la parole sur ses lèvres.

Tous deux bondirent, émus et effrayés, et coururent vers la chambre où se trouvait Lisa.

La jeune fille était debout près de la fenêtre et regardait dans la rue. Ce qu’elle voyait devait être terrible, ses lèvres se contractaient convulsivement sur ses dents serrées ; ses yeux tout grands ouverts semblaient sortis de l’orbite, et un frisson d’effroi parcourait ses membres. À peine baes Gansendonck était-il au milieu de la chambre qu’un nouveau cri aussi déchirant que le premier retentit ; — Lisa leva les deux mains au ciel et tomba lourdement à la renverse sur le plancher.

Le baes se jeta à genoux à côté d’elle en se lamentant.

Kobe courut à la fenêtre et jeta un regard au dehors. Il pâlit et se mit à trembler aussi ; les larmes jaillirent de ses yeux ; ce qu’il vit le frappa d’une telle stupeur qu’il ne prêta aucune attention aux cris par lesquels baes Gansendonck demandait du secours.

Dans la rue, devant la porte même de l’auberge, Karel, les mains liées derrière le dos, suivait entre deux gendarmes le chemin de la ville ; une vieille femme se traînait en gémissant derrière lui et arrosait de larmes brûlantes la trace des pas de son malheureux fils. Le forgeron Sus s’arrachait les cheveux et était à demi fou de colère et de douleur. Beaucoup, de paysans et de paysannes suivaient la tête basse, la physionomie attristée. Plus d’un tablier essuyait une larme de pitié. On eût dit un convoi funèbre escortant jusqu’à la tombe un mort bien-aimé.

  1. Gheel est un village de la Campine où l’on envoie les fous pour y être soignés.