L’Aubergiste du village/07

L’Aubergiste du village
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 282-291).
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VII


VII


L’orgueil est la source de tous les maux.



Vers la fin de l’après-midi, Karel était dans un haut taillis, le dos appuyé au tronc d’un bouleau. Devant lui, de l’autre côté du fossé, s’élevait le pavillon de chasse de monsieur Van Bruinkasteel.

Depuis longtemps déjà, le jeune homme se trouvait dans ce lieu solitaire ; il ignorait lui-même comment et pourquoi il y était venu. Tandis que, la tête pleine de désolantes rêveries, il errait, distrait, à travers champs, son cœur l’avait conduit de ce côté pour l’abreuver d’un fiel plus amer encore. Il était là maintenant comme une statue inanimée, le regard opiniâtrément fixé sur la demeure du baron, et trahissant seulement de temps en temps la vie par un triste sourire ou un frémissement convulsif. Son âme était à la torture : grâce à son imagination tourmentée, il perçait à travers les murailles derrière lesquelles devait se trouver Lisa ; il la voyait assise à côté du baron ; il entendait des déclarations d’amour, de galantes et séductrices paroles ; il surprenait de lascives œillades, et voyait baes Gansendonck s’efforcer de faire taire la pudeur de sa fille, et alors… alors la faible Lisa ne savait plus que faire, elle laissait le baron lui prendre la main et attacher sur elle le regard profanateur du désir !

Pauvre Karel ! il perdait son propre cœur de mille blessures, et forçait son imagination surexcitée à fouiller la plaie pour lui faire vider jusqu’à la lie le calice de douleur.

Après s’être longtemps perdu dans ces tristes et douloureuses rêveries, il tomba dans une sorte de sommeil de l’esprit. Ses nerfs se détendirent, ses traits n’accusèrent plus que l’indifférence de l’épuisement, sa tête s’affaissa sur son sein, et ses yeux, à demi fermés, se fixèrent sur la terre. Soudain le son de quelques lointains accords, auxquels se mariaient les accents d’une voix d’homme affaiblie par la distance, vinrent frapper son oreille.

Quelque peu distinct que fût ce chant, il agit puissamment sur l’âme du jeune homme. Tremblant de tous ses membres, la soif de la vengeance peinte sur les traits, il bondit comme si un serpent l’eût mordu. Un ardent éclair rayonna dans ses yeux, ses lèvres crispées laissèrent ses dents à découvert, ses doigts craquèrent, tant il serrait les poings avec fureur. Il connaissait ce chant exécré, ce chant qui, comme une voix infernale, avait, un matin, fait entendre à l’oreille de Lisa le langage du désir et de la volupté. Elles brûlaient encore son cœur, ces odieuses paroles que la bouche de Lisa avait renvoyées comme un écho au séducteur.

Dans son désespoir, le jeune homme brisait les jeunes branches de chênes, et de rauques exclamations s’échappaient de sa gorge contractée…

Le ton du chant s’éleva, les paroles devinrent plus saisissables ; les mots : Je vous aime ! montèrent jusqu’au taillis, et le baron y mettait tant de feu, tant de sentiment, qu’il était impossible qu’il ne s’adressât pas directement à Lisa.

Tout hors de lui, ne sachant ce qu’il allait faire, Karel s’élança dans le fossé, gravit l’autre bord, et disparut sous l’épais feuillage d’un massif de coudriers qui s’étendait au bord d’une large allée. En se cachant toujours, il se glissa comme une bête fauve à travers le massif, jusqu’à ce qu’il approchât d’un sombre dôme de feuillage. Les branches de deux haies de charmes plantées à peu de distance l’une de l’autre avaient été courbées avec soin, et formaient par leur réunion cette voûte verdoyante. Bien que les derniers rayons du soleil éclairassent encore un côté de cette allée, et semant de points lumineux les feuilles transparentes, les fissent se détacher sur le fond d’un vert plus foncé, il y faisait néanmoins très-sombre.

Le jeune homme traversa l’allée, et s’approcha de la maison, du côté de la salle où se trouvaient le baron et ses convives.

À trois ou quatre pas d’une fenêtre de ce salon s’élevait un massif de seringats dont à coup sûr les fleurs devaient au printemps remplir toute la maison de leur doux parfum. Karel se blottit dans cette retraite, d’où son regard pénétrait directement et sans obstacle dans le salon.

Ah ! comme son cœur battait, comme le sang lui bondissait à la tête ! Il pouvait tout voir, tout entendre, car le vin et la joie avaient haussé les voix.

Il lui sembla qu’on voulait forcer Lisa à faire quelque chose contre son gré. Le baron l’attirait par la main vers le piano avec une douce violence ; son père la poussait avec moins d’égards, et s’écriait à demi fâché :

— Lisa, Lisa, tu vas encore une fois me faire sortir de ma peau avec ton entêtement ! Vas-tu recommencer comme ce matin ? Ces messieurs te prient avec tant d’amabilité de chanter une fois encore cette petite chanson, et tu es assez malhonnête pour refuser ! Il ne faut pas cacher ta voix, fillette, mais bien la faire entendre.

Le baron insista de nouveau ; le baes ordonna avec colère ; Lisa obéit, et commença à chanter avec le baron ; le piano les accompagnait ; Lisa disait :

Ah ! pitié, mon trouble est extrême,
Dites, je vous aime,
Je vous aime !


Le feuillage des seringats frémit comme sous l’effort d’un coup de vent…

Baes Gansendonck avait pour ainsi dire perdu la tête d’orgueil ; son visage rayonnait et était pourpre de contentement ; il se frottait continuellement les mains, et parlait si librement, si hardiment et si souvent, que celui qui ne l’eût pas connu l’aurait sans aucun doute pris pour le propriétaire du château. Debout près du piano, il balançait la tête, frappait de son pied lourd la mesure à contre-temps sur le parquet ciré, et disait de temps en temps à sa fille :

— Plus fort ! Plus vite ! C’est bien ainsi ! Bravo !

Il ne sentait pas qu’Adolphe, son ami, et jusqu’à Victor lui-même, le prenaient pour point de mire de leurs plaisanteries ; il regardait au contraire le rire moqueur des jeunes gens comme une marque d’approbation et d’amitié.

À peine le chant était-il fini qu’Adolphe, qui était assis au piano, promena un instant ses doigts sur le clavier, et commença une valse si sautillante, si entraînante de rhythme et de mélodie, que le baes se sentit excité à danser, et se dressa en effet sur la pointe des pieds comme s’il allait bondir autour de la salle. — Danser ! danser ! s’écria-t-il, notre Lisa le fait avec une telle perfection, qu’on voudrait l’enlever rien qu’à lui voir bouger le pied ! Allons, Lisa, montre un peu ce que tu as appris dans ton pensionnat !

Lisa, qui déjà s’était vue avec chagrin contrainte à chanter, voulut s’éloigner du piano pour éluder cette fois l’ordre de son père ; mais celui-ci la ramena au milieu du salon, et fit un signe d’encouragement au baron.

Celui-ci, en veine de légèreté et de bonne humeur, s’élança, passa le bras autour de la taille de la jeune fille, et l’entraîna de façon à lui faire faire malgré elle cinq ou six pas.

Un cri sourd monta du buisson de seringats, cri lugubre et douloureux comme le dernier soupir d’un lion mourant. À l’intérieur, on était beaucoup trop occupé pour remarquer cette exclamation de douleur.

Comme Lisa se refusait absolument à danser et se laissait traîner de mauvaise grâce, monsieur Van Bruinkasteel dut renoncer à son projet. Il s’excusa poliment auprès de la jeune fille confuse, et ne parut frappé ni de sa visible tristesse ni de son refus. Le jeune freluquet s’amusait ; vraisemblablement il ne voyait en Lisa Gansendonck qu’une charmante et naïve jeune fille qui l’aidait à passer agréablement son temps. Si un sentiment plus vif l’eût porté vers elle, assurément la froideur de la jeune fille l’eût mécontenté ou attristé ; mais il ne parut pas même y faire la moindre attention. Il s’inclina galamment, offrit son bras à Lisa, qui cette fois n’osa le refuser, et dit aux autres :

— Allons faire un tour de promenade au jardin jusqu’à ce que les lumières soient allumées ! Ne trouver pas mauvais, mes amis, que je sois le cavalier de mademoiselle Lisa.

Tous descendirent l’escalier en pierre de taille, et se dirigèrent vers la partie la plus ombragée du jardin. Plusieurs sentiers s’offrirent à eux ; le baron emmena Lisa vers un parc de dahlias ; Adolphe et son compagnon, prirent bientôt un autre chemin. La jeune fille s’aperçut avec surprise, et non sans une certaine anxiété, que son père aussi s’éloignait d’elle ; elle lui jeta un regard suppliant et voulut quitter le baron, mais baes Gansendonck lui ordonna avec une feinte colère de suivre son conducteur, et courut aussitôt vers Adolphe, en riant comme s’il venait de faire une chose admirable. Lisa tremblait ; sa conscience virginale lui criait à haute voix qu’elle faisait mal de s’égarer ainsi seule, bras dessus bras dessous avec le baron, dans les allées solitaires ; mais son cavalier ne lui disait rien d’inconvenant, et là-bas, au bout de l’allée, elle devait infailliblement retrouver son père. N’eût-ce pas été d’ailleurs une grande impolitesse de planter là le baron, et de se sauver comme une paysanne ?

Préoccupée de ces pensées, elle suivait à regret le jeune gentilhomme, auquel elle n’adressait pour réponse que de rares et distraites paroles.

Un instant après, tous disparurent dans les sentiers tortueux du jardin et sous le feuillage des épais massifs de verdure.

L’infortuné Karel, la tête brûlante de fièvre, souffrait un indicible martyre. Vingt fois déjà l’ardent désir de vengeance qui brûlait dans son sein l’avait poussé à s’élancer du buisson de seringats et à anéantir le séducteur ; mais chaque fois l’image de sa mère suppliante se dressait sous ses yeux ; et lui, ballotté entre la vengeance qui l’excitait et les conseils plus calmes de l’amour filial, sentait gronder en lui les voix déchirantes de la douleur et du désespoir. En proie à cette rage comprimée, il haletait de fureur sous les seringats, et son ardente respiration brûlait ses narines dilatées.

Tout à coup la voix caressante du baron retentit de nouveau à quelques pas de lui. Il vit Lisa, muette et le visage attristé, s’avancer au bras du gentilhomme ; ils suivaient le sentier qui longeait le buisson de seringats et conduisait plus loin à la sombre charmille.

À deux pas de l’endroit où Karel, retenant son haleine et en proie à une anxieuse attente, épiait leurs moindres mouvements, Lisa remarqua seulement la sombre entrée de la voûte verdoyante. Elle supplia le baron de rejoindre son père avec elle, et lorsque le jeune homme, pressant plus fortement son bras et se moquant de ses craintes, l’engagea à s’aventurer dans l’allée, elle se prit à trembler comme un roseau et pâlit d’effroi. Le baron parut ne pas s’apercevoir de cette émotion, ou crut peut-être que c’était une terreur simulée. Quoi qu’il en fût, il voulut, tout en plaisantant, entraîner de force la jeune fille vers l’allée, et y réussit jusqu’à un certain point.

— Mon père ! mon père ! dit Lisa en poussant un déchirant cri d’angoisse.

Un autre cri plus terrible encore allait s’échapper de son sein… Mais avant que ses lèvres eussent eu le temps de prononcer un seul mot, deux mains puissantes s’appesantirent sur les épaules du baron, et d’un seul coup le jetèrent sur le sable à trois ou quatre pas de là.

Le baron se releva furieux, arracha le tuteur d’un dahlia et se précipita Vers Karel, qui l’attendait avec un rire où se mêlaient l’égarement et la soif de la vengeance. Le baron porta au jeune homme un tel coup à la tête, que le sang coula le long de ses joues ; ce fût le signal d’une lutte furieuse. Karel saisit son ennemi au milieu des reins, le souleva en l’air, et le jeta comme une pierre sur le sol. Néanmoins le baron se releva, et lutta contre lé vigoureux jeune homme jusqu’à ce que celui-ci l’étendit dans le chemin et, le genou sur sa poitrine, lui meurtrit et lui ensanglantât le visage à coups de poing.

Lisa, gémissante et poussant des cris d’alarme, était restée jusqu’au moment où la première goutte dé sang avait frappé son regard ; alors elle avait pris la fuite, et un peu plus loin s’était affaissée sans connaissance sur le gazon.

Cependant ses cris avaient été entendus des autres promeneurs et même des domestiques, et les avaient remplis d’épouvante. Ils accoururent de différents côtés, et arrachèrent le jeune homme du corps du baron.

Adolphe ordonna aux domestiques de bien tenir le brasseur ; ceux-ci l’avaient empoigné à cinq ou six au moins, et lui contenaient les bras, tandis que lui, égaré, contemplait l’adversaire qu’il venait de mettre en si piteux état.

Baes Gansendonck avait couru à sa fille et s’arrachait les cheveux de désespoir, à la terrible idée que son enfant était tuée.

Adolphe et son ami aidèrent le baron à se remettre sur pieds. Son visage et son corps étaient cruellement meurtris. Cependant sa colère se ralluma, et il retrouva des forces en apercevant le brasseur debout devant lui.

— Misérable ! s’écria-t-il, je devrais te faire fouetter jusqu’à la mort par mes domestiques, mais l’échafaud me vengera de toi, assassin par guet-apens ! Qu’on l’enferme dans la cave ; et toi, Étienne, cours chercher les gendarmes !

En exécution de l’ordre de leur maître, les domestiques voulurent entraîner Karel, mais lui, s’apercevant alors seulement de ce qu’on voulait faire de lui, dégagea ses bras par un vigoureux effort, jeta celui qui se trouvait devant lui dans le buisson de seringats, s’élança dans le fossé, et, avant qu’on eût pu le suivre, disparut à tous les yeux au détour d’une sapinière.