Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
G. Crès (p. 199-207).

XXIV

LA CAPTURE

L’incendie auquel Kazan et Louve Grise avaient miraculeusement échappé ne fut pas le seul qui, cette année-là, désola le Nortland. D’autres feux, malencontreusement allumés par des imprudences d’indiens ou d’hommes blancs, ajoutèrent leur fléau au gel excessif de l’hiver, à la famine et à la Peste Rouge, et dévastèrent, en juillet et août, des régions entières.

Kazan et Louve Grise atteignirent bientôt des forêts dévastées par la flamme, que les vents d’est, venant de la Baie d’Hudson, avaient attisée, et où toute trace de vie, tout vestige vert avait disparu. Les doux coussinets de leurs pattes ne foulaient plus que des souches roussies, des bûches carbonisées et un sol noirci. La louve aveugle ne pouvait voir le monde noir où ils évoluaient, mais elle le sentait des narines.

Devant cette désolation infinie, Kazan semblait hésiter sur la route à suivre. En dépit de sa haine des hommes, il eût préféré redescendre vers le sud. Car c’est au sud qu’est la civilisation et l’instinct du chien le ramène toujours, malgré lui, dans cette direction. L’instinct du loup, au contraire, le repousse toujours vers le nord, et c’est vers le nord que Louve Grise prétendait aller.

Ce fut elle qui, finalement, l’emporta, Le couple continua à s’orienter de ce côté, vers le Lac Athabasca et les sources du Fleuve Mac-Farlane.

Vers la fin de l’automne précédent, un prospecteur d’or était arrivé au Fort Smith, sur le Grand Lac de l’Esclave, [1]avec un bocal à conserves rempli de poussière d’or et de pépites. Il avait fait cette précieuse récolte dans le Fleuve Mac-Farlane. La nouvelle s’en était rapidement colportée jusqu’au monde civilisé et, à la mi-hiver, l’avant-garde d’une horde de chercheurs de trésors était accourue, précipitamment, sur ses raquettes et en traîneaux à chiens.

Les trouvailles d’or se multiplièrent. Le Mac-Farlane était riche en paillettes, petites et grosses, qu’il n′y avait qu’à ramasser dans ses eaux, mêlées au sable et au gravier. Les prospecteurs, sitôt arrivés, se hâtaient de délimiter, tout le long du fleuve, leurs champs d’exploitation et se mettaient aussitôt au travail. Les retardataires s’en allaient un peu plus loin. Et la rumeur se répandit, dans tout le Northland, que la récolte du jaune métal était plus abondante encore que sur les rives du Yukon.[2]

L’afflux des chasseurs d’or augmenta. D’une vingtaine qu’ils étaient au début, ils devinrent cent, puis cinq cents, puis un millier. Beaucoup venaient du sud et du pays des prairies, abandonnant les gisements plus exploités du Saskatchewan. Les autres descendaient du Far Nord[3]et du Klondike, par les Montagnes Rocheuses et le Fleuve Mackenzie. Ceux-là étaient les aventuriers les plus aguerris et les plus rudes, qui ne redoutaient ni la mort par le froid, ni celle par la faim.

De ce nombre était Sandy Mac Trigger.

Pour de multiples raisons, Sandy avait jugé préférable de s’éloigner du Yukon. Il était en délicatesse avec la police qui patrouillait dans la région et, par surcroît, sa poche était vide.

C’était un des meilleurs prospecteurs qui eussent cherché fortune sur cette terre lointaine. Il avait récolté de l’or pour un ou deux millions de dollars. Mais il avait bu ou perdu au jeu tout son gain. C’était, au demeurant, un roué, sans conscience aucune, et qui ne craignait ni Dieu ni Diable.

Sa face était brutale et bestiale. Sa mâchoire en galoche, ses yeux exorbités, son front bas et la touffe de cheveux roux, tirant déjà vers le gris, qui lui ornait le crâne, lui donnaient un aspect peu rassurant. Rien qu’à le regarder, quiconque comprenait qu’il était peu prudent de se fier à lui, au delà de la portée de la vue ou d’une balle de fusil.

Il était véhémentement soupçonné d’avoir tué deux hommes et d’avoir vidé les poches de beaucoup d’autres. Mais, chaque fois, la preuve avait manqué et jamais la police n’avait pu le prendre sur le fait. Son sang-froid et sa maîtrise de lui étaient extraordinaires. Ses pires ennemis lui rendaient sur ce plan justice et ne pouvaient s’empêcher d’admirer non plus sa ténacité et son courage.

En six mois de temps, Red Gold City[4]avait poussé sur les bords du Mac-Farlane, à cent cinquante milles de distance de Fort Smith, qui est lui-même à cinq cents milles de toute civilisation.

Lorsque Sandy Mac Trigger arriva, il fit rapidement tour de l’ensemble rudimentaire de baraques, de cabanes de bûches, de maisons de jeu et de bars dont se composait la nouvelle ville, et risqua au jeu les quelques piécettes qui lui restaient. La chance le favorisa suffisamment pour lui permettre de renouveler ses provisions de bouche et son équipement.

Outre une petite pirogue, le principal de cet équipement fut un vieux fusil, au mécanisme antédiluvien, et dont il ne put s’empêcher de bien rire en l’achetant, lui qui avait manié tant d’armes modernes et magnifiques. Mais c’était tout ce que l’état de ses finances lui avait permis d’acquérir.

Quittant ensuite Red Gold City où l′encombrement et la cohue étaient à leur comble, il résolut de descendre vers le sud, dans sa pirogue, en remontant le Mac-Farlane vers sa source, au delà du point où les chercheurs d’or avaient cessé d’explorer le lit du fleuve. Ce fut là seulement qu’il commença ses recherches.

En prospectant un petit affluent, il trouva de l′or, en effet. Il aurait pu en ramasser pour six à huit dollars par jour. Mais il haussa dédaigneusement les épaules et recommença son exploration.

Patiemment il la continua, toujours en remontant le fleuve, durant plusieurs semaines. Il ne trouva rien. Après une pareille malchance, il eût été dangereux de se rencontrer avec lui. Mais il était seul, dans un désert. Il ne pouvait faire de mal à personne.

Un après-midi, il accosta, avec son embarcation, sur une berge de sable blanc, qui bordait le fleuve. La première chose qui frappa sa vue, sur le sable humide, furent des empreintes de pas d’animaux. Ceux-ci étaient deux. Ensemble et côte à côte, ils étaient descendus vers l’eau, pour y boire. Les empreintes étaient récentes et ne dataient que d’une heure ou deux.

Une curiosité brilla dans les yeux de Sandy, Il regarda autour de lui.

– Des loups ! grommela-t-il. Volontiers, pour me détendre un peu les nerfs, je leur tirerais une balle de ce vieux flingot, qui opère à un coup par minute. Bon Dieu ! Écoutez-les gueuler… Et en plein jour encore !

Il sauta à terre.

À un quart de mille de là, Louve Grise avait senti dans le vent la dangereuse odeur de l’homme. Kazan s’était éloigné d’elle, quelques minutes avant, pour courir après un lapin blanc. Couchée sous un taillis, en l’attendant, elle avait perçu d’abord le claquement des rames sur l’eau, puis le bruit de la pirogue qui râclait la rive. Alors elle avait jeté à son compagnon, en guise d’avertissement, un long hurlement plaintif. C’était la première fois, depuis l’hiver, qu’un être humain se trouvait ainsi à proximité du couple errant.

Mac Trigger attendit que le dernier écho de la voix de la louve se fût évanoui au loin. Alors il tira de l’embarcation son vieux fusil, y enfila par le canon une cartouche neuve et s’enfonça dans les broussailles qui bordaient le fleuve.

Kazan avait rapidement rejoint Louve Grise et se tenait près d’elle, l’échine hérissée. Une bouffée de vent, imprégnée de l’odeur de l’homme et qu’il huma, le fit tressaillir.

Sandy avait chassé le renard dans les régions arctiques et, selon la tactique que lui avaient enseignée les Esquimaux, il tournait autour de son gibier jusqu’à ce qu’il se trouvât à contre-vent.

Mais Louve Grise était plus fine encore que le renard aux petits yeux rouges de l’Arctique. Son museau pointu suivait lentement l’évolution circulaire de Sandy. Elle entendit, à quelques trois cents yards, une branche sèche craquer sous les pieds de l’homme, qui commençait à se rapprocher. Puis ce fut le bruit métallique du fusil, qui heurtait le tronc d’un jeune bouleau. Elle poussa Kazan de l’épaule et tous deux se défilèrent, au petit trot et en silence, dans la direction opposée.

Sandy continua à ramper comme un serpent, mais ne trouva rien. Après une heure de chasse vaine, il retourna sur ses pas, vers le fleuve et vers la pirogue. Il poussa un juron et sa face mauvaise se crispa. Les deux bêtes étaient, derrière son dos, revenues boire dans le fleuve. De nouvelles empreintes, toutes fraîches, le lui apprenaient, sans nul doute possible.

Puis il se mit à rire sous cape, tandis qu’il sortait de la pirogue son sac de voyage et tirait de celui-ci une petite pochette de caoutchouc.

De cette pochette il extirpa un flacon hermétiquement bouché, qui contenait de menues capsules de gélatine. Chacune d’elles renfermaient cinq granules de strychnine.

Sur les bords du Yukon, il avait été beaucoup dit de choses sombres au sujet de ces granules. On assurait que leur propriétaire avait, une fois, pour les essayer, laissé choir l’une d’elles dans une tasse de café qu’il offrait à boire à un autre homme, Cela non plus n’avait pas été prouvé.

Ce qui est certain, c’est que Sandy Mac Trigger était, pour ses chasses, un maître dans l’emploi du poison. Ce sont des milliers de renards dont il s’était ainsi emparé et il ricanait encore aujourd’hui, sinistrement, en songeant combien il lui serait facile, par ce moyen, de mettre à la raison cette paire de loups, si curieux de lui.

Quelques jours auparavant, il avait tué un caribou dont il avait chargé sur son embarcation les meilleurs morceaux. Et, à l’aide de bâtonnets, afin qu’il n’y eût aucune odeur de ses doigts adhérente à l’appât, il commença à englober dans un peu de graisse, puis à enrouler dans des bandes de peau, une des mortelles capsules.

Ayant renouvelé huit fois la même opération, il s’en alla, un peu avant le coucher du soleil, mettre en place le poison. Il pendit à des buissons une partie des appâts et sema les autres sur diverses pistes de lapins et de caribous. Après quoi, il revint à sa pirogue et prépara le souper.

Le lendemain matin, il se réveilla de bonne heure et partit aussitôt, afin d’aller constater les effets de son stratagème.

Le premier appât qu’il releva était intact. Le second était tel également qu’il l’avait déposé. Le troisième avait disparu.

Sandy se frotta les mains et ne douta point que, dans un rayon de deux ou trois cents yards, il trouverait son gibier. Mais il fallut bientôt déchanter. Son regard s’étant porté à terre, une malédiction s’échappa de ses lèvres. Sous le buisson à une branche duquel il avait suspendu la capsule empoisonnée, celle-ci gisait sur le sol. La peau qui l’enveloppait avait été déroulée, mais la capsule même était intacte dans la graisse.

C’était la première fois que pareille aventure advenait à Sandy Mac Trigger. Si un renard ou un loup trouvaient un appât assez alléchant pour y toucher une fois, il s’ensuivait invariablement que l’appât était mangé. Le prospecteur d’or ignorait que Kazan était, de longue date, familiarisé avec toutes ces ruses, qu’il avait appris à connaître chez les hommes.

Il continua son chemin.

Le quatrième et le cinquième appât étaient à nouveau intacts. Le sixième avait été dépouillé comme le troisième et la poudre blanche était, cette fois, éparpillée sur le sol. Il en était de même des deux derniers. Il n’y avait aucun doute, au surplus, que ce travail ne fût l’œuvre des deux loups mystérieux, dont les huit pattes avaient laissé d’indiscutables empreintes.

L’exaspération de Mac Trigger en fut à son comble.

La méchante humeur qui s’accumulait en lui, depuis plusieurs semaines d’inutile labeur, éclata en fusées de colère et en jurons. Elle avait trouvé, dans les deux loups, des responsables envers qui s’extérioriser et se détendre. Il considéra ce nouvel échec comme le point culminant de sa mauvaise chance et jugea qu’il était inutile de pousser plus outre. Tout était ligué contre lui et il décida à s’en retourner à Red Gold City.

Aussitôt donc qu’il eut fini de déjeuner, Sandy Mac Trigger repoussa à l’eau sa pirogue et s’abandonna au fil du courant. Paresseusement assis sur son banc, comme dans un fauteuil, il sortit sa pipe, la bourra, et commença à fumer, ne se servant de la rame que pour gouverner son frêle esquif. Il avait mis son vieux flingot entre ses genoux. Peut-être, chemin faisant, découvrirait-il, sur l’une ou l’autre rive du fleuve, quelque gibier à tirer.

Vers le milieu de l’après-midi, Kazan et Louve Grise qui avaient, de leur côté, jugé prudent de s’éloigner des appâts empoisonnés et qui, à cet effet, avaient descendu rapidement la vallée pendant cinq ou six milles, eurent soif.

Ils descendirent sur la berge du fleuve qui, à cet endroit, décrivait un coude brusqie. Si le vent avait été favorable ou si Sandy avait ramé, Louve Grise n’eût point manqué de flairer le péril qui s’approchait. Mais le vent soufflait de face et l’embarcation filait silencieusement au fil de l’eau.

Seul le clic ! clic ! métallique du fusil qu’armait Mac Trigger lui fit dresser l’oreille. Instantanément son poil se hérissa et, cessant de laper l’eau fraîche, elle se recula avec précipitation vers les buissons qui bordaient le rivage. Mais Kazan, relevant la tête, demeura sur le sable, afin d’affronter l’ennemi.

Presque aussitôt la pirogue débouchait du coude du fleuve et Sandy pressait sur la gâchette.

Il y eut un vomissement de fumée et Kazan sentit un jet brûlant qui le frappait à la tête. Il chavira en arrière, ses pattes cédèrent sous lui et il tomba comme un paquet inerte.

Au bruit de la détonation, Louve Grise avait pris la fuite comme un trait. Aveugle comme elle l’était, elle n’avait pas vu Kazan s’abattre sur le sable. Ce fut seulement après avoir parcouru près d’un mille, loin de l’effroyable tonnerre du fusil de l’homme blanc, qu’elle s’arrêta et constata que son compagnon, qu’elle attendit en vain, ne l’avait pas suivie.

Sandy Mac Trigger avait arrêté son esquif et il sauta sur la berge avec un hurlement de joie.

– Tout de même je t’ai eu, vieux diable ! cria-t-il. Et j’aurais eu l’autre aussi, si j’avais possédé autre chose que la saloperie qui me sert de fusil ! De la crosse de son arme, il retourna la tête de Kazan et un vif étonnement se peignit sur sa face.

— Cré Dié ! dit-il. Ce n’est pas un loup ! C’est un chien, Sandy Mac Trigger ! Un chien authentique !

  1. Le Grand lac de l’Esclave s’étend, au nord du Lac Athabasca, entre le soixantième degré et le Cercle Arctique. Il mesure, de l’est à l’ouest, 500 kilomètres environ.
  2. Le Yukon, ou Yakou, après avoir coulé du sud au nord, comme le Mackenzie, fait un coude vers l’ouest et va se jeter dans la Mer de Behring, sur le territoire de l’Alaska. Les deux fleuves sont séparés l’un de l’autre par la chaîne des Montagnes Rocheuses.
  3. Le Far Nord ou l′Extrême-Nord.
  4. La Cité de l’Or Rouge.