Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
G. Crès (p. 192-198).

XXIII

LA LOUTRE FAIT UNE TROUÉE

Quelques jours après, Kazan avait repris sa force coutumière et sa belle santé. Mais sa haine pour les castors maudits n’avait fait qu’empirer. Détruire ses ennemis était devenu pour lui une idée fixe et qui lui bouleversait passionnément le cerveau.

Le barrage prenait des proportions de plus en plus formidables. Le cimentage de la digue s’étendait plus profondément sous l’eau, par les soins constants et rapides des ingénieurs à quatre pattes. Trois huttes s’élevaient. À chaque vingt-quatre heures, l’eau montait plus haut et régulièrement l’étang s’élargissait, submergeant tout.

Sans cesse aux aguets, dès que la chasse et le souci de la nourriture pour lui et pour Louve Grise ne le retenaient pas, Kazan ne cessait de rôder autour de l’étang à la recherche d’une occasion favorable pour tuer quelqu’un des membres imprudents de la tribu de Dent-Brisée.

C’est ainsi qu’il surprit un gros castor, qui s’était trop écarté sur la berge, et l’étrangla. Trois jours après, ce fut au tour de deux bébés castors, qui s’ébattaient dans, la vase, à quelques pieds du rivage. Kazan, dans sa fureur, les mit littéralement en morceaux.

Alors Dent-Brisée décida qu’on ne travaillerait plus que durant la nuit et que, le jour, toute la tribu demeurerait dans ses huttes. Kazan n’y perdit point. Il était un habile chasseur nocturne et, deux nuits de suite, il tua son castor. Il avait déjà sept pièces au tableau, lorsque la loutre entra en scène.

Jamais Dent-Brisée n’avait encore été placé entre deux ennemis plus acharnés et plus féroces que ceux qui, maintenant, l’assaillaient. Sur terre, Kazan était son maître et celui de sa race, par l’agilité supérieure qui était la sienne, par son odorat plus subtil et ses ruses de combat. La loutre, dans l’eau, était une pire menace.

Elle y évoluait, plus rapide que le poisson dont elle faisait sa nourriture. Ses dents aiguës étaient pareilles à des aiguilles d’acier. Elle était si lisse et luisante, et glissante, que les castors, si nombreux fussent-ils après elle, eussent été incapables de l’empêcher de leur filer entre les pattes.

Pas plus que le castor, la loutre n’a soif de sang. Et pourtant, dans tout le Northland, elle est la pire destructrice de ces animaux. Elle est pour eux une véritable peste.

C’est surtout durant les grands froids de l’hiver qu’elle accomplit son œuvre la plus redoutable. Elle ne s’en va pas attaquer les castors dans leurs chaudes huttes. Mais, et l’homme fait de même à l’aide de la dynamite, elle va pratiquer, sous la glace, une trouée dans la digue. L’eau se met aussitôt à descendre, la glace s’effondre en masses cahotiques et les huttes demeurent à sec. Les castors ne tardent pas à y mourir de froid. Car, en dépit de leur épaisse fourrure, ces animaux sont très sensibles aux basses températures, qui atteignent, durant l’hiver canadien, quarante à cinquante degrés au-dessous de zéro. La protection de l’eau et de la glace contre l’air extérieur est pour eux aussi nécessaire que le feu l’est à l’homme.

Deux jours durant, la loutre s’ébattit autour de la digue et de l’eau profonde de l’étang. Kazan la prit pour un castor et tenta en vain de la chasser à l’affût. La loutre, de son côté, regardait Kazan avec méfiance et se tenait soigneusement hors de sa portée. Ni l’un ni l’autre ne se reconnaissaient pour des alliés.

Les castors continuaient leur travail avec une prudence redoublée, mais sans l’abandonner une minute. L’eau montait toujours.

Le troisième jour, l’instinct de destruction de la loutre se décida à opérer. Elle plongea et, fouinant partout de sa petite tête, elle se mit à examiner la digue près de ses fondations. Elle ne fut point longue à découvrir un point faible, où les bûches, les branches et le ciment formaient un tout moins homogène et, de ses petites dents aiguës, elle entama ses opérations de forage.

Pouce par pouce, creusant et rongeant devant elle, elle se frayait un chemin dans la digue. La petite ouverture ronde qu’elle pratiquait mesurait dans les sept pouces de diamètre. Au bout de six heures de travail, la digue était entièrement percée.

Alors, par ce déversoir, l’eau se précipita, pareille à celle d’un tonneau qui se vide par sa bonde. Kazan vit la loutre, satisfaite de son ouvrage, sortir de l’eau, grimper sur la digue et s’y secouer. En une demi-heure, le niveau de l’étang avait subi une baisse déjà perceptible et, par l’effet de la pression de l’eau, le trou de fuite s’élargissait de lui-même.

En une autre demi-heure, les trois cabanes furent asséchées et la vase sur laquelle elles reposaient apparaissait.

Ce fut seulement à ce moment-là que Dent-Brisée commença à s’alarmer. Pris de panique, il rallia autour de lui la colonie, qui se démenait de droite et de gauche, et nageait affolée dans toutes les directions, sans plus se soucier du chien-loup et de la louve. Un gros castor ayant abordé de leur côté, Kazan, aussitôt suivi de Louve Grise, fut sur lui, en deux bonds. Le combat fut bref et cruel, et les castors virent leur frère rapidement étranglé. Alors, ils se précipitèrent tous vers la rive opposée.

Dent-Brisée, cependant, escorté de ses meilleurs ouvriers, avait plongé dans ce qui restait d’eau à la base de la digue et cherchait la brèche, afin de l’obturer au plus vite. La loutre, sur ces entrefaites, s était éclipsée.

Le travail à exécuter était difficultueux, car les castors devaient, après les avoir rognées à la dimension convenable, traîner à travers la vase bûches et fascines. Il fallait, en outre, dans cette lutte pour la vie, braver à découvert les crocs de Kazan et de Louve Grise, qui barbotaient dans la boue, s’avançant aussi loin du rivage qu’ils le pouvaient, et qui haletaient de carnage. Cinq autres castors adultes et un bébé castor tombèrent sous leurs coups, au cours de l’après-midi, et furent mis en pièces.

Dent-Brisée réussit enfin à obturer la brèche, l’eau recommença à monter et le massacre prit fin. La grosse loutre, remontant le torrent, s’en était allée à un demi-mille de là, se reposer de sa besogne. Étalée sur une souche, elle se chauffait aux derniers rayons du soleil couchant. Son intention était, dès le lendemain, de redescendre vers la digue et de renouveler sa trouée. C’était sa méthode coutumière et son amusement, à elle..

Mais cet étrange et invisible arbitre du Wild, celui que les Indiens appellent O-se-ki, « l’Esprit », condescendit enfin à jeter un regard de pitié sur Dent-Brisée et sa malheureuse tribu.

Voyant l’étang à nouveau rempli, Kazan et Louve Grise entreprirent, eux aussi, de remonter le torrent, à la recherche de nouveaux castors à tuer, si par hasard il s’en était égaré par là.

La loutre était, avons-nous dit, grosse et grise, et vieille. Pendant dix ans elle avait vécu, pour prouver à l’homme qu’elle était plus madrée que lui. En vain, maint chasseur avait-il disposé ses pièges pour la capturer. Dans le courant des ruisseaux et des torrents, des couloirs perfides avaient été, par d’astucieux trappeurs, savamment établis à l’aide de bûches et de grosses pierres, au bout desquels la guettaient les mâchoires d’acier. Toujours elle avait éventé ces traquenards.

Peu de ceux qui la chassaient l’avaient vue. Mais la piste qu’elle laissait dans la vase ou le gravier disait sa grande taille. Si elle n’avait su la défendre ainsi, sa splendide et moelleuse fourrure hivernale eût pris, depuis longtemps, la route des plus luxueux magasins de l’Europe. Car cette fourrure était vraiment digne d’un duc ou d’une duchesse, d’un roi ou d’un empereur. Dix années durant, elle avait su vivre et échapper aux convoitises des riches.

Mais, par ce beau soir d’été, elle était sans défiance. Il ne se fût pas trouvé un seul chasseur pour la tuer, car en cette saison sa peau était de nulle valeur. Cela, l’instinct et la Nature le lui disaient. C’est pourquoi, engourdie à la fois par le bon soleil et par la fatigue, l’estomac bien garni d’un lot de poissons qu’elle était en train de digérer, elle dormait voluptueusement, en pleine sérénité, aplatie sur sa souche, à proximité du torrent.

À pas de velours, Kazan arriva, suivi de Louve Grise, Le vent, qu’ils avaient pour eux, ne les trahissait pas et il leur apporta bientôt l’odeur de la loutre.

Ils trouvèrent que c’était celle d’un animal aquatique, une odeur rance, aux relents de poisson, et ils ne doutèrent point qu’ils allaient rencontrer un de leurs ennemis à large queue. Ils redoublèrent de prudence et parvinrent, sans être entendus, en face de la loutre. Kazan s’arrêta brusquement et, en guise d’avertissement, heurta de l’épaule la louve aveugle.

L’ultime plongée du soleil à travers les arbres s’était éteinte et le crépuscule commençait à tomber. Dans le bois qui s’obscurcissait, un hibou saluait la nuit de son premier appel, aux notes sourdes. La loutre s’agitait sur sa souche. Une sorte de malaise s’emparait d’elle et son museau moustachu se contractait. Elle était prête à s’éveiller lorsque Kazan bondit sur elle.

Face à face, en franche bataille, la loutre aurait pu encore se défendre et prouver sa valeur. Mais le Wild avait décrété, cette fois, qu’elle devait mourir. O-se-ki, l’Esprit immanent et tout-puissant, s’appesantissait sur elle. Il était plus redoutable que l’homme et elle n’avait nul moyen de lui échapper.

Les crocs de Kazan s’enfoncèrent dans la veine jugulaire de la loutre et elle mourut instantanément, avant même d’avoir pu connaître qui lui avait bondi dessus. Quant au chien-loup et à la louve, ils reprirent leur tournée, cherchant toujours des castors à égorger, et sans se douter qu’en tuant la loutre ils avait supprimé le seul allié qui aurait, à la longue, fini par faire évacuer le marais à l’ennemi commun.

La situation, pour eux, ne fit dès lors qu’empirer. Dent-Brisée et sa tribu, maintenant qu’il n’y avait plus de loutre, avaient beau jeu pour poursuivre leurs constructions. Ils ne s’en firent pas faute et, en juillet, la dépression presque entière qu’occupait le marais était profondément sous l’eau.

Kazan et Louve Grise furent pris d’effroi devant cet incoercible pouvoir qui leur rappelait celui de l’homme. Par une grasse lune blanche et ronde, ils abandonnèrent leur ancien domaine, remontèrent le torrent sans s’arrêter de la nuit, jusqu’à la première colonie de castors, dont ils se hâtèrent de se détourner, et continuèrent leur route vers le nord.