Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
G. Crès (p. 184-191).

XXII

LA LUTTE CONTRE LES ENVAHISSEURS

Comme tous deux étaient encore à un demi-mille de distance, une brise légère, qui soufflait du sud, apporta aux naseaux de Louve Grise l’odeur des intrus.

De l’épaule, en signe d’avertissement, elle heurta Kazan qui, à son tour, flaira dans l’air l’odeur étrange. Celle-ci ne fit que croître à mesure qu’ils avançaient.

À deux cents yards environ des castors, ils perçurent le craquement soudain d’un arbre qui tombait et le claquement de l’eau sous sa chute. Il s’arrêtèrent net et, durant une bonne minute, ils demeurèrent les nerfs tendus, et aux écoutes. Puis ils entendirent de nouveaux clapotements dans l’eau, accompagnés de cris perçants.

Louve Grise tourna vers Kazan ses yeux aveugles. Mieux que lui, elle savait ce dont il s’agissait et elle eût voulu pouvoir le lui dire.

Ils reprirent en avant leur petit trot. Quand ils arrivèrent là où ils avaient laissé un îlot, cerclé d’un peu d’eau, et l’arbre creux qui les avait si longtemps abrités, Kazan éprouva un ahurissement sans limites en face du prodigieux changement qui avait eu lieu durant leur absence. Un étang couvrait le sol, inondant arbres et buissons.

Kazan et Louve Grise s’étaient avancés sans faire de bruit et les ouvriers de Dent-Brisée ne se doutaient en rien de leur présence. Dent-Brisée en personne était fort occupé à saper un arbre. Près de lui, quatre ou cinq bébés castors s’amusaient à construire une digue en miniature, avec de la boue et des petites branches. Sur la grande digue, d’autres enfants castors, un peu plus âgés mais pas encore adultes, grimpaient, puis se divertissaient follement à se laisser glisser sur sa pente, conme en tobogan, pour culbuter finalement dans l’eau. C’était leurs ploufs ! et leurs petits cris joyeux que Kazan et Louve Grise avaient entendus.

Les castors adultes étaient au travail en divers endroits.

Kazan avait déjà assisté à des scènes semblables lorsque, dans la partie supérieure de la vallée, il était passé près de la première colonie des castors. Cela ne l’avait point alors intéressé.

Il n’en était plus de même aujourd’hui. Les castors avaient cessé d’être pour lui de simples animaux aquatiques, coriaces et non comestibles, et qui exhalaient une odeur déplaisante. C’étaient les envahisseurs de son domaine, donc des ennemis, et ses crocs se découvraient en silence. Son échine se mit en brosse, les muscles de ses pattes de devant, et ceux de ses épaules, se tendirent comme des cordes de fouet et, sans jeter un seul cri, il se précipita sur Dent-Brisée.

Le vieux patriarche n’avait point pressenti le danger qui le menaçait. Il n’aperçut Kazan que quelques secondes avant que le chien-loup l’eût atteint. Il s’arrêta de scier son arbre ; mais, lent à se mouvoir sur la terre ferme, il parut hésiter un instant. Kazan était déjà sur lui lorsqu’il se laissa dégringoler vers le torrent.

Il y eut un corps à corps rapide entre le castor et son agresseur. Mais Dent-Brisée glissa comme de l’huile sous le ventre de Kazan et se retrouva bientôt en sûreté dans son élément, avec deux morsures à vif dans sa queue charnue.

Kazan demeura fort estomaqué de l’échec de son attaque et de la fuite de son insaisissable ennemi. Ahuris et épouvantés du spectacle auquel ils venaient d’assister, les bébés castors qui se trouvaient sur la berge étaient demeurés figés sur place. Ils ne se réveillèrent qu’en voyant le chien-loup qui fondait sur eux.

Trois, de cinq qu’ils étaient, eurent le temps de regagner l’eau. Pour les deux autres bébés, il fut trop tard. D’un simple claquement de mâchoires, Kazan brisa le dos de l’un. Il saisit l’autre par la gorge et le secoua en l’air, comme un terrier fait d’un rat.

Louve Grise, qui avait entendu la brève bataille, vint rejoindre son compagnon. Elle renifla les deux tendres petits corps, qui avaient cessé de vivre, et se prit à gémir. Sans doute les deux mignonnes créatures lui rappelaient-elles ses propres petits, ceux que le lynx avait étranglés sur le Sun Rock, et Bari qui s’était enfui, car il y avait dans son gémissement une sorte d’attendrissement maternel.

Mais si Louve Grise avait des visions sentimentales de ce genre, il n’en était pas de même pour Kazan. Le chien-loup s’était montré aussi froidement impitoyable à deux des petites créatures qui avaient envahi son domaine que l’avait fait le lynx pour la première portée de Louve Grise. Ce succès remporté sur ses ennemis excitait davantage encore son désir de tuer. Il côtoyait, en proie à une sorte de frénésie, le bord de l’étang, grognant à l’adresse de l’eau trouble, sous laquelle Dent-Brisée avait disparu.

La tribu entière s’était pareillement réfugiée dans le liquide élément, dont la surface se soulevait au passage de tous ces corps nageant entre deux eaux.

Kazan arriva ainsi à l’une des extrémités du barrage. C’était nouveau pour lui. Mais l’instinct lui enseignait que cet ouvrage était l’œuvre de Dent-Brisée et de sa tribu. Pendant quelques instants, il s’acharna furieusement contre les bûches et contre les brindilles entrelacées.

Soudain, à quelque cinquante pieds de la berge, vers le centre de la digue, l’eau s’agita et la grosse tête ronde de Dent-Brisée émergea.

Pendant une demi-minute de tension mutuelle, le castor et le chien-loup se mesurèrent du regard. Puis, tout tranquillement, Dent-Brisée sortit de l’eau son corps humide et luisant, grimpa au faîte de la digue, et s’y étala à plat ventre, face à Kazan. Le vieil ingénieur était seul. Aucun autre castor ne se montrait plus. La surface de l’étang était maintenant sans une ride.

Vainement, Kazan tenta de découvrir un passage lui permettant d’arriver jusqu’à son ennemi, qui semblait le narguer. Mais, entre le mur solide de la digue centrale et la berge, il n’y avait qu’une charpente à claire-voie, à travers laquelle l’eau transitait en bouillonnant, comme à travers les portes à demi fermées d’une écluse.

Par trois fois, Kazan s’acharna à se frayer un chemin dans cet enchevêtrement de branches et, trois fois, ses efforts n’aboutirent qu’à un brusque plongeon dans l’étang.

Le vieux patriarche, pendant ce temps, ne remuait toujours pas. Quand, enfin, Kazan découragé eut abandonné son attaque, Dent-Brisée se laissa glisser sur le bord de la digue et disparut sous l’eau. Le malin castor avait appris que, pas plus que le lynx, Kazan n’était capable de combattre dans l’eau et il alla répandre cette bonne nouvelle parmi les autres membres de la tribu.

Kazan vint rejoindre Louve Grise. Il s’étendît près d’elle, au soleil, et se remit à observer.

Au bout d’une demi-heure, il vit, sur la rive opposée, Dent-Brisée qui sortait de l’eau à nouveau. D’autres castors le suivaient et tous se remirent, de compagnie, à la besogne, comme si rien n’était arrivé. Les uns recommencèrent à scier leurs arbres, les autres travaillaient dans l’étang, apportant avec eux et mettant en place leurs charges de ciment et de brindilles. Le milieu de l’étang était leur ligne de mort. Pas un ne la dépassait.

Une douzaine de fois, un des castors nagea jusqu’à cette ligne et s’y arrêta, en regardant les petits corps que Kazan avait tués et qui étaient demeurés sur la berge. Sans doute était-ce la mère, qui eût voulu aller vers les innocentes victimes et ne l’osait point.

Kazan, qui s’était un peu calmé, réfléchissait sur ces êtres bizarres qu’il avait devant lui, et qui usaient à la fois de la terre et de l’eau. Ils n’étaient point aptes au combat et, si nombreux fussent-ils contre lui seul, ils déguerpissaient comme des lapins dès qu’il était à portée de les atteindre. Contre lui, Dent-Brisée, dans leur corps à corps, n’avait même pas fait usage de ses dents.

Il en vint à conclure que ces créatures envahissantes devaient être chassées à l’affût, comme les lapins et les perdrix. En vertu de quoi, il se mit en route, dans le courant de l’après-midi, suivi de Louve Grise.

Par une ruse coutumière aux loups, il commença par s’éloigner de la proie convoitée et remonta tout d’abord le cours du torrent. Le niveau y avait considérablement monté, par l’effet du barrage des castors, et de nombreux gués, qu’il avait maintes fois traversés, étaient devenus impraticables.

Il se décida donc, au bout d’un mille, à traverser le torrent à la nage, en laissant derrière lui Louve Grise que son horreur de l’eau retenait au rivage. Puis il redescendit silencieusement la rive opposée, en se tenant à une centaine de yards du torrent.

Un peu en deçà de la digue, aulnes et saules formaient un épais fourré. Kazan en tira profit. Il put s’avancer sans être vu et s’aplatit sur le sol, prêt à s’élancer dès que l’occasion s’en présenterait.

Pour l’instant, la plupart des membres de la tribu travaillaient dans l’eau, Quatre ou cinq seulement étaient sur la berge. Il allait bondir sur eux quand, au dernier moment, il décida de s’avancer encore un peu vers la digue. Il était bien caché dans son fourré et le vent était pour lui. Le bruit de l’eau, qui jaillissait en cascatelles à travers les claires-voies du barrage, étouffait le son de ses pas.

Le barrage était, sur cette rive, encore inachevé et, à quelques pieds seulement de la berge, Dent-Brisée était en plein travail avec ses ouvriers. Le vieux castor était à ce point affairé, occupé qu’il était à mettre en place un rondin, de la grosseur du bras d’un homme, qu’il ne vit point la tête et les épaules de Kazan surgir des buissons.

Ce fut un autre castor qui, en piquant aussitôt une tête dans l’eau, lança l’avertissement, Dent-Brisée releva la tête et ses yeux rencontrèrent les crocs découverts de Kazan. Il était trop tard. Déjà Kazan, se risquant sur le tronc couché d’un petit bouleau, était sur lui. Ses longs crocs s’enfoncèrent profondément dans le cou de son ennemi.

Mais le vieux compère avait plus d’un tour dans son sac. Se rejetant en arrière, d’un mouvement brusque, il réussit à faire perdre à Kazan l’équilibre. Simultanément, ses dents, tranchantes comme un ciseau, réussissaient une prise solide à la gorge du chien-loup. Mutuellement rivées ainsi l’une à l’autre, les deux bêtes firent dans l’onde un bruyant plongeon.

Dent-Brisée, nous l’avons dit, pesait dans les soixante livres. De l’instant où il fut dans l’étang, il se retrouva dans son élément et, s’accrochant opiniâtrement à la gorge de Kazan, il se laissa couler à fond, comme un morceau de plomb, en entraînant avec lui son adversaire.

L’eau verte se précipita dans la gueule de Kazan, dans ses oreilles, dans ses yeux et dans son nez. Il était aveuglé et étouffait. Tous ses sens étaient en tumulte. Mais, au lieu de se débattre afin de se dégager au plus vite, il s’obstinait à ne point lâcher Dent-Brisée, retenant sa respiration et resserrant davantage ses crocs.

Bientôt il toucha le fond mou et bourbeux de l’étang, et commença à s’enfoncer dans la vase. Alors il s’affola et comprit qu’il y allait pour lui de la vie ou de la mort. Il abandonna Dent-Brisée, pour ne plus songer qu’à fermer hermétiquement ses mâchoires, afin de n’être point suffoqué par l’eau. Et, de toute la force de ses membres puissants, il lutta pour se libérer de son ennemi, pour remonter à la surface, vers l’air libre et vers la vie.

L’entreprise qui, sur terre, eût été facile, était ici terriblement malaisée. L’adhérence du vieux castor était, sous l’eau, plus redoutable pour lui que celle d’un lynx à l’air libre. Comble de malheur ! Un second castor, adulte et robuste, arrivait, dans un remous de l’eau. S’il se joignait à Dent-Brisée, c’en était fait de Kazan. Mais le sort en avait décidé autrement.

Le vieux patriarche n’était pas vindicatif. Il n’avait soif, ni de sang, ni de mort. Maintenant qu’il était délivré de l’étrange ennemi qui, deux fois, s’était jeté sur lui et qui maintenant ne pouvait plus lui faire aucun mal, il n’avait aucune raison de conserver Kazan sous l’eau, II desserra sa petite gueule.

Ce n’était pas trop tôt pour le père de Bari, déjà aux trois quarts noyé. Il parvint cependant à remonter à la surface et, accrochant ses pattes de devant à un petit arbre du barrage, il se maintint la tête hors de l’eau, durant dix bonnes minutes, jusqu’à ce qu’il eût absorbé de suffisantes bouffées d’air et retrouvé la force de regagner le rivage.

Il était anéanti. Trempé comme il ne l’avait jamais été, il grelottait de tous ses membres. Ses mâchoires pendaient bas. Il avait été battu, battu, battu à plates coutures. Et son vainqueur était un animal d’une race inférieure à la sienne. Il en sentait toute l’humiliation. Lamentable et pouvant à peine se traîner, il remonta le cours du torrent, qu’il lui fallut retraverser à la nage, pour aller retrouver Louve Grise qui l’attendait.