Ivanhoé (Scott - Montémont)/Épître dédicatoire

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 15-25).


ÉPÎTRE DÉDICATOIRE

AU RÉVÉREND DOCTEUR DRYASDUST[1],
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES
DEMEURANT DANS CASTLE-GATE À YORK.


Mon estimable et cher Monsieur,

Il est presque inutile de mentionner les nombreuses et diverses raisons qui me portent à placer votre nom en tête du présent ouvrage. Cependant la principale de toutes trouverait sa réfutation dans les imperfections de ce travail. Si j’avais cru pouvoir le rendre digne de votre patronage, le public aurait vu combien il était naturel et légitime qu’une production destinée à décrire les antiquités nationales de l’Angleterre, particulièrement sous nos ancêtres les Saxons, fût dédiée à l’auteur illustre des Essais sur la coupe du roi Ulphus, et sur les terres par lui concédées au patrimoine de saint Pierre. Je crains toutefois que la contexture incomplète et commune du résultat de mes recherches n’attire à mon livre une sorte de réprobation de la part de cette classe orgueilleuse qui a pris pour devise detur digniori. Au contraire, je serai peut-être accusé de présomption en plaçant le nom respectable du docteur Jonas Dryasdust au frontispice d’une œuvre que les graves antiquaires voudront reléguer parmi les frivoles romans ou nouvelles du jour. J’éprouve le besoin de combattre par anticipation une telle censure : car bien que je pusse laisser à l’amitié le soin de mon apologie, néanmoins je ne voudrais pas, devant le public, demeurer convaincu d’un crime tel que celui dont je redoute d’avance d’être accusé.

Je dois donc vous rappeler que, quand je vous parlai pour la première fois de ce genre de compositions, dans l’une desquelles les affaires domestiques et privées de notre docte ami du nord[2], Oldbuck de Monkbarns, furent si indiscrètement exposées au grand jour, une discussion s’éleva entre nous sur la cause de la popularité qu’obtinrent dans ce siècle frivole des ouvrages qui, quel que soit leur mérite intrinsèque, doivent être regardés comme écrits à la hâte et comme violant toutes les règles de l’épopée. Il vous parut alors que l’intérêt provenait entièrement de l’art avec lequel l’auteur s’était, comme un autre Mac Pherson[3], emparé des trésors de l’antiquité épars autour de lui, suppléant à sa paresse, ou à sa pauvreté d’invention, par les événements remarquables arrivés dans sa patrie à une époque peu éloignée, introduisant des personnages réels et déguisant à peine leur véritable nom. Il n’y a pas soixante ou soixante-dix ans, me fîtes-vous observer, que tout le monde de l’Écosse vivait sous une forme de gouvernement presque aussi simple et aussi patriarcale que celui de nos bons alliés les Mohawks et les Iroquois[4]. En admettant que l’auteur ne puisse passer pour un contemporain de ces faits, il doit avoir vécu, disiez-vous, au milieu des personnes qui y ont figuré en quelque manière ; et même, durant les trente années qui viennent de s’écouler, une si grande métamorphose s’est opérée dans les mœurs de l’Écosse, que nous considérons les habitudes sociales de nos pères avec autant de surprise que si elles dataient du règne de la reine Anne. Au milieu de matériaux si nombreux et si variés, l’auteur, ajoutiez-vous, n’avait plus guère que l’embarras du choix. Et vous conclûtes tout naturellement qu’ayant exploité une mine si riche, il ne fallait pas s’étonner si ses ouvrages lui avaient rapporté plus de gloire et de profit que n’en méritait la facilité de ses travaux.

En adoptant, comme je ne pouvais m’y refuser, la vérité générale de ces observations, je ne saurais m’empêcher de trouver étonnant qu’aucune tentative n’ait encore été faite pour éveiller, en faveur des traditions et des mœurs de la vieille Angleterre, un genre d’intérêt semblable à celui qu’ont excité nos voisins, plus pauvres et moins célèbres. Le drap vert de Kendal[5], quoique d’une origine plus reculée, doit assurément être aussi précieux pour nous que les tartans bariolés du nord. Le nom de Robin-Hood, habilement évoqué, ferait aussi sûrement apparaître une ombre que celui de Rob-Roy[6] ; et les patriotes de l’Angleterre ne méritent pas moins d’être célébrés dans nos cercles modernes, que les Bruce et les Wallace de la Calédonie. Si les paysages du midi de l’Angleterre sont moins romantiques et moins sublimes que ceux des montagnes du nord, on doit convenir qu’ils réunissent dans la même proportion plus de douceur et plus de beauté. En somme, n’avons-nous pas le droit de nous écrier avec le patriote syrien : « Pharphar et Abana, fleuves de Damas, ne sont-ils pas préférables à tous les fleuves d’Israël ? » Vos objections relativement à ce projet, mon cher docteur, étaient, vous vous le rappelez, de deux espèces. Vous insistiez d’abord sur les avantages que présentait à l’auteur écossais l’époque récente encore de cet état de société dans lequel il a puisé le sujet de ses tableaux. Bon nombre d’hommes vivants, me faisiez-vous remarquer, se souviennent très bien d’avoir entendu dire à leurs pères qu’ils avaient non seulement vu le célèbre Roy Mac Gregor, mais encore qu’ils avaient mangé ou combattu avec lui.

Toutes ces circonstances minutieuses qui appartiennent à la vie privée et au caractère domestique, tout ce qui imprime de la vraisemblance à un récit, et de l’individualité aux personnages mis en scène, est bien connu des Écossais et vit encore dans leur mémoire, tandis qu’en Angleterre la civilisation est déjà si ancienne, que les idées que nous avons sur nos ancêtres ne sont guère que le fruit de la lecture des vieux manuscrits, des vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir pris à tâche de supprimer dans leurs récits tous les détails intéressants, afin de leur substituer des fleurs d’éloquence monacale ou de triviales réflexions sur les mœurs. Marcher de pair avec un auteur écossais dans la tâche de rassembler et de faire revivre les traditions de son pays natal, serait, disiez-vous, une prétention absurde et téméraire de la part d’un Anglais. Le magicien écossais avait, selon vous, comme la sorcière de Lucain, la liberté de parcourir le théâtre d’une bataille récente, et de choisir pour le sujet de ses prodiges un corps dont les membres semblent encore tout palpitants d’existence, et dont la bouche vient de rendre son dernier soupir. Tel fut le type auquel la puissante Erichto dut elle-même recourir :

· · · · · · · · gelidas lecto scrufata medulas,
Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras
Invenit, et vocem defunclo in cor pore quœrit[7].


D’un autre côté, disiez-vous encore, l’auteur anglais, en ne le supposant pas moins habile que l’enchanteur du nord, ne peut choisir ses sujets qu’au milieu de la poussière des anciens âges, où ne se trouvent que des ossements séchés et vermoulus, comme ceux qui remplissaient la vallée de Josaphat. Vous exprimiez en outre l’appréhension que les préjugés anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d’accueillir favorablement une production telle que celle dont j’essayais de vous démontrer le succès probable. Et cela, reprîtes-vous, n’est pas entièrement dû à cette disposition générale qui nous porte à accueillir tout ce qui est étranger ; il faut aussi faire entrer en compte les improbabilités qui naissent de la position même du lecteur anglais. Si vous lui tracez une esquisse de mœurs sauvages et d’un état de société primitive existant au milieu des montagnes d’Écosse, il est très disposé à croire la peinture fidèle : la raison en est simple, et la voici. S’il est de la classe ordinaire des lecteurs, il n’a jamais vu ces régions éloignées, ou il en a seulement parcouru les solitudes pendant une excursion d’été, n’y trouvant qu’une nourriture détestable, dormant sur des lits à roulettes, errant de désert en désert ; il est donc tout préparé à croire les choses les plus étranges qu’on lui dira d’un peuple assez barbare et assez extravagant pour s’attacher à un pareil pays. Mais cet estimable individu, supposez-le dans sa propre demeure, bien close, entouré de toutes les commodités qui rendent si confortables les foyers d’un Anglais, il sera beaucoup moins porté à ajouter foi à ce que vous lui direz de ses ancêtres, et à croire qu’ils menaient une vie bien différente de la sienne ; que la tour délabrée, qui ne forme plus maintenant qu’un point de vue de sa fenêtre, fut jadis occupée par un baron qui l’aurait fait pendre à sa porte sans autre forme de procès ; que les paysans par qui sa petite ferme est cultivée auraient été ses esclaves il y a peu de siècles, et qu’enfin la complète influence de la tyrannie féodale s’étendait jadis sur le village voisin, où le procureur est aujourd’hui un personnage plus important que le lord du manoir seigneurial.

Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer qu’elles ne me semblent pas insurmontables. La pénurie de matériaux est sans doute une grave difficulté ; mais, pour ceux qui ont des connaissances en antiquités, il existe (et le docteur Jonas Dryasdust le sait mieux que personne), concernant la vie privée de nos bons aïeux, des aperçus épars de nos divers historiens : aperçus qui ont peu d’importance, il est vrai, en comparaison des autres sujets parmi lesquels ils se trouvent placés, mais qui, si on les rassemblait, suffiraient pour jeter une lumière assez vive sur les habitudes domestiques de nos ancêtres. Je suis donc bien convaincu, dussé-je échouer moi-même dans mon entreprise, qu’avec plus de travail, de soin et d’habileté dans la réunion et le choix de ces matériaux, on arriverait à un résultat satisfaisant, surtout après les élucubrations du docteur Henry, de feu M. Strutt, et en particulier de M. Sharon Turner. Je proteste donc par avance contre tout argument fondé sur l’insuccès de mon entreprise.

D’une autre part, j’ai déjà dit que si quelque chose d’analogue à une peinture fidèle des anciennes mœurs anglaises était présenté à mes compatriotes, je leur connais trop de bon sens et de goût pour douter qu’elle ne reçût un accueil favorable.

Ayant ainsi répondu de mon mieux à la première série de vos objections, ou du moins ayant manifesté la résolution de franchir les barrières qu’avait élevées votre prudence, je dirai peu de mots sur ce qui me concerne en particulier. Il semblerait, suivant vous, que la véritable position d’un antiquaire livré à des recherches sérieuses et, comme dira le vulgaire, minutieuses et fatigantes, doive être considérée comme un motif d’incapacité pour écrire avec avantage une histoire de ce genre. Mais permettez-moi de vous le dire, mon cher docteur, cette objection est plus spécieuse que solide. Il est vrai que ces compositions frivoles ne conviendraient guère au génie plus sérieux de notre ami Oldbuck. Cependant Horace Walpole a écrit un conte de revenant qui a excité la surprise et l’effroi chez plus d’un lecteur, et George Ellis a su transporter tout le charme de son humeur, aussi enjouée que rare, dans son Abrégé des anciens romans poétiques ; de sorte que, si je dois avoir occasion de regretter mon audace actuelle, j’ai en ma faveur les précédents les plus honorables.

Néanmoins, l’antiquaire plus sévère peut penser que ce mélange de la fiction et de la vérité a pour effet de corrompre la source de l’histoire par de modernes inventions, et de transmettre à la génération nouvelle des idées fausses sur le siècle que je décris. Je ne puis qu’admettre en un sens la force de ce raisonnement, que j’espère toutefois combattre et écarter par les considérations suivantes.

Sans doute je ne saurais ni ne veux prétendre à une observation exacte et complète, même en ce qui a rapport au costume extérieur, et encore moins sur les points plus importants du langage et des mœurs. Mais le même motif qui m’empêche d’écrire le dialogue de mon drame en anglo-saxon ou en normand-français, comme aussi de publier cet essai avec les caractères d’imprimerie de Caxton et de Wynken de Worde[8], m’interdit également de me confiner dans les limites de la période à laquelle se rapporte mon histoire. Pour exciter un intérêt quelconque, il est nécessaire que le sujet adopté se traduise, pour ainsi dire, dans les mœurs et la langue de notre temps. Jamais la littérature orientale n’a produit d’illusion semblable à celle de la traduction première des Mille et une Nuits par M. Galland. Conservant d’un côté la splendeur du costume, et de l’autre la rudesse ou la bizarrerie des fictions de l’Orient, il y mêle des sentiments et des expressions si naturelles, qu’il les rendit intelligibles et intéressantes, en même temps qu’il diminuait la longueur fatigante des récits, changeait les inflexions monotones et rejetait les répétitions sans fin de l’original arabe. Aussi ces contes, bien que moins purement orientaux que dans leur source primitive, s’assortirent beaucoup mieux au goût européen, et obtinrent un degré de faveur que certainement ils n’eussent jamais atteint si les mœurs et le style n’avaient été en quelque façon appropriés aux sentiments et aux usages des lecteurs occidentaux.

En fait, pour la multitude de ceux qui, j’en ai la confiance liront cet ouvrage avec avidité, j’ai tellement expliqué les mœurs anciennes dans un langage moderne, et détaillé avec un si grand soin les caractères et les idées de mes personnages, que le lecteur moderne ne se trouvera pas, je l’espère, arrêté par la sécheresse accablante de l’antiquité ; et en ceci, je crois n’avoir point excédé la grande licence accordée à l’auteur d’une composition romanesque. Feu l’ingénieux M. Strutt, dans son roman de Queen Hoo-Hall, s’est comporté d’après un autre principe ; et, en essayant de distinguer l’ancien du moderne, il a oublié, selon moi d’avoir égard à ce terrain neutre, à ce rapport entre des idées communes à nos ancêtres et à nous-mêmes, et qui nous sont parvenues sans altération, ou qui, tirant leur origine d’une même nature, doivent avoir également existé dans toutes les phases de la civilisation. De cette manière, un homme de talent, un antiquaire doué d’une vaste érudition, a diminué le succès de son ouvrage en excluant tout ce qui n’était pas assez suranné pour être à la fois oublié et inintelligible. La licence que je voudrais ici justifier est tellement nécessaire à l’exécution de mon plan, que je réclamerai de votre patience la permission de fortifier mon argument et de l’expliquer encore mieux, si la chose m’est possible.

Celui qui, pour la première fois, ouvre Chaucer, ou tout autre poète des derniers siècles, est si frappé de l’orthographe vieillie, de la multiplicité des consonnes, et de la forme surannée du langage qu’il est tout prêt à jeter le livre de désespoir, comme trop profondément empreint de la rouille des âges pour lui permettre d’en juger le mérite ou d’en comprendre les beautés. Mais si quelque ami plus savant lui prouve que les difficultés qui l’effraient sont plus apparentes que réelles ; si, en lui lisant à haute voix ou en réduisant à l’orthographe moderne les mots ordinaires, il peut convaincre son prosélyte qu’il n’y a guère qu’une dixième partie de ces expressions qui soient de fait tombées en désuétude, le novice finira aisément par se persuader qu’il se rapproche de l’anglais pur, et que dès lors un peu de patience le rendra capable de goûter à la fois l’humeur enjouée et le pathétique intéressant dont le bon et vieux Geoffrey[9] émerveillait le siècle de Crécy et de Poitiers.

Si, pour continuer cette comparaison, notre néophyte, plein d’un nouvel amour de l’antiquité, venait à entreprendre d’imiter ce qu’il apprit à admirer, il faut accorder qu’il agirait bien à contresens en supposant qu’il voulût choisir dans le glossaire les vieux mots qu’il renferme pour s’en servir à l’exclusion de tous les autres. Telle fut l’erreur de l’infortuné Chatterton[10]. Dans la vue de donner à son style une couleur antique, il rejeta toute expression moderne et enfanta un dialecte entièrement différent de tous ceux qui eussent jamais été parlés dans la Grande-Bretagne. Quiconque voudra imiter avec succès l’ancien langage s’appliquera plutôt à son caractère grammatical, à ses tournures de phrases et à son mode d’arrangement, qu’à une laborieuse recherche de termes extraordinaires et vieillis, lesquels, comme je l’ai déjà démontré, ne sont pas chez les anciens auteurs, et eu égard aux expressions encore en usage, dans la proportion d’un à dix, quoique peut-être un peu différents par le sens et l’orthographe.

Ce que j’ai dit du langage s’applique bien mieux encore aux sentiments et aux coutumes. Les passions, d’où les coutumes et les sentiments doivent découler avec toutes leurs modifications, sont généralement les mêmes dans tous les rangs et dans toutes les conditions, dans tous les lieux et tous les siècles ; et il s’ensuit naturellement que les opinions, les habitudes de pensées et les actions, bien que dominées par l’état particulier de la société, doivent en définitive présenter entre elles une forte ressemblance. Nos ancêtres ne différaient pas plus de nous, assurément, que les juifs des chrétiens ; comme nous ils avaient des yeux, des mains, des organes, des sens, des affections, des passions ; ils étaient nourris des mêmes aliments, blessés par les mêmes armes, sujets aux mêmes maladies, réchauffés par le même été et refroidis par le même hiver. Leurs affections et leurs sentiments ont dû par conséquent se rapprocher des nôtres.

De ces considérations résulte la conséquence que, dans les matériaux qu’un écrivain emploiera pour un roman ou un ouvrage de pure imagination, tel que celui que j’ai entrepris de composer, il trouvera qu’une proportion considérable du langage et des mœurs s’applique au temps présent aussi bien qu’à celui auquel se reportent les événements qu’il décrit. La liberté du choix devient donc plus grande, et la difficulté de sa tâche bien moindre qu’il ne le semblait d’abord. Pour emprunter une comparaison à un autre art, les détails d’antiquité peuvent être considérés comme représentant les traits particuliers d’un paysage tracé par le pinceau. La tour féodale doit s’élever avec une majesté convenable ; les figures mises en scène doivent avoir le costume et le caractère de leur siècle ; le tableau doit offrir les aspects particuliers du site, avec ses rocs élevés ou ses eaux formant des cascades. Le coloris général doit être aussi copié d’après nature : le ciel doit être nuageux ou serein suivant le climat, et les teintes générales doivent être celles qui dominent dans un paysage réel. Ainsi le peintre est limité par les règles de son art à une exacte imitation des traits de la nature ; mais il n’est pas obligé d’en copier servilement les plus petits détails, ni d’offrir avec un soin minutieux les plantes, les fleurs et les arbres dont la terre est décorée. Ces derniers objets, comme les nuances de lumière et d’ombre, sont des attributs propres à toute perspective en général, naturels à chaque situation, et mis à la disposition de l’artiste, qui les emploiera d’après son goût ou son caprice.

Il est vrai que, dans l’un et l’autre cas, cette licence a de raisonnables limites. Le peintre ne doit introduire aucun ornement qui ne convienne au climat ou au lieu de la scène ; il ne doit pas planter de cyprès sur l’Inch-Mervin[11], ni de sapins d’Écosse parmi les ruines de Persépolis. L’auteur est soumis à des lois analogues. Bien qu’il puisse se hasarder à peindre les passions et les sentiments avec plus de détails qu’on n’en trouve dans les anciens ouvrages, il ne doit rien mêler d’étranger aux coutumes de son siècle ; ses chevaliers, ses écuyers, ses grooms ou palefreniers, et ses yeomen ou archers, peuvent être plus largement dessinés que dans les sèches et dures esquisses d’un ancien manuscrit enluminé ; mais le caractère et le costume du temps restent inviolables ; il faut que les figures soient les mêmes, mais tracées par un meilleur pinceau, ou, pour nous exprimer avec plus de modestie, exécutées dans un siècle où les principes de l’art sont mieux connus. Le langage ne doit pas être exclusivement suranné et inintelligible : mais il ne doit admettre, s’il est possible, aucun mot, aucune tournure de phrase qui trahirait une origine toute moderne. C’est une chose que d’employer l’idiome et les sentiments qui nous sont communs à nous et à nos aïeux, et c’en est une autre que de leur prêter des sentiments et un dialecte exclusivement propres à leurs descendants.

Voilà, mon cher ami, la partie la plus difficile de ma tâche ; et à vous parler sans détour, j’ose à peine espérer de satisfaire votre jugement moins partial et votre connaissance plus approfondie de pareils sujets, puisque je n’ai pu me contenter moi-même. Je sens, d’un autre côté, qu’on me trouvera encore plus défectueux en ce qui concerne les mœurs et les coutumes ; ceux qui seraient disposés à examiner sévèrement mon histoire, eu égard à la période dans laquelle mes acteurs ont vécu, seront peut-être portés à me juger sous ce point de vue. Il peut arriver que j’aie introduit peu de choses qu’on puisse appeler positivement modernes ; mais, d’un autre côté, il est extrêmement probable que j’aurai confondu les usages de deux ou trois siècles, et introduit durant le règne de Richard II des circonstances applicables à une période plus éloignée ou plus rapprochée de nous. Ce qui me rassure, c’est que les erreurs de cette nature échapperont à la masse générale des lecteurs, et que je partagerai l’approbation si peu méritée que l’on donne à ces architectes qui, dans leurs constructions gothico-modernes, ne balancent pas à introduire, sans règle ni méthode, les ornements propres à différents styles et à diverses périodes de l’art. Ceux qui, par de plus vastes recherches, ont acquis les moyens de juger plus sévèrement mes méprises et mes inadvertances, seront portés, je le présume, à une indulgence proportionnée à la connaissance qu’ils ont des difficultés du sujet. Mon brave ami Ingulphe, que l’on a trop négligé, m’a procuré plus d’une indication précieuse ; mais la lumière apportée par le moine de Croydon et par Geoffroy de Winsauff[12] est obscurcie sous une telle masse de matériaux, que nous cherchons volontiers à nous en dédommager en recourant aux pages délicieuses du bon Froissard[13], quoiqu’il ait vécu à une époque beaucoup plus éloignée de celle où se passe mon histoire. Si donc vous êtes assez généreux pour excuser le présomptueux dessein que j’ai eu de me préparer une couronne de ménestrel, partie avec les perles de la pure antiquité, partie avec les pierres et la pâte de Bristol, au moyen desquelles on les imite, je nourris l’espérance que la difficulté de l’entreprise vous engagera, mon cher docteur, à excuser l’imperfection de l’exécution même.

Je n’ai que peu de choses à dire de mes matériaux. On les retrouvera principalement dans le curieux manuscrit anglo-normand que sir Arthur Wardour[14] conserve avec un soin jaloux dans le troisième tiroir de son bureau, souffrant à peine qu’on y regarde, et n’étant pas lui-même capable de lire la moindre syllabe de son contenu. Il ne m’eût jamais accordé la permission de consulter pendant quelques heures ces pages précieuses, lors de mon voyage en Écosse, si je n’avais promis de les désigner par quelque mode emphatique de typographie, comme, par exemple, le manuscrit de wardour, en lui donnant ainsi une individualité aussi importante que celles du manuscrit de Bannatyne, du manuscrit d’Auchinleck[15] ou de tout autre monument de la patience d’un copiste du moyen âge. Je vous ai envoyé le sommaire des chapitres de cette pièce vraiment curieuse, et peut-être le joindrai-je, sauf votre approbation, au troisième volume de mon histoire, si le compositeur s’impatiente pour avoir de la copie lorsque toute la narration sera sous presse. Adieu, mon cher ami ; j’en ai dit assez, sinon pour justifier, au moins pour expliquer l’essai que j’ai entrepris, et qu’en dépit de vos doutes et de ma propre incapacité, je persiste à ne pas juger inutile.

J’espère que vous êtes maintenant rétabli de votre accès de goutte, et je serais heureux que votre habile médecin vous prescrivît un petit voyage dans nos contrées. On a trouvé dernièrement plusieurs curiosités dans les décombres et près des murs de l’ancienne station d’Habitancum. À propos de ce dernier endroit, je pense que vous avez appris, il y a long-temps, qu’un maudit paysan a détruit la vieille statue ou plutôt le bas-relief vulgairement appelé Robin de Redesdale[16]. Il paraît que la renommée de Robin attirait beaucoup plus de visiteurs qu’il n’en fallait pour laisser croître la bruyère sur une lande dont l’arpent vaut à peine un schilling[17]. Malgré votre titre de Révérend, mettez-vous une bonne fois en colère, et souhaitez avec moi que ce rustre ait un accès de gravelle aussi fort que si tous les fragments de la statue du pauvre Robin avaient pénétré dans cet organe abdominal où la maladie établit son siège. Ne dites rien de ceci à Geth[18], de peur que les Écossais ne se réjouissent d’avoir à la fin trouvé parmi leurs voisins un exemple identique de la barbarie qui se signala par la démolition du Four d Arthur[19]. Mais il n’y aurait pas de fin à nos plaintes, si nous nous appesantissions davantage sur de pareils sujets. Présentez mes respectueux compliments à madame Dryasdust. Lors de mon dernier voyage à Londres, je me suis acquitté aussi bien que j’ai pu de la commission qu’elle avait bien voulu me donner pour ses lunettes ; j’espère qu’elle les a reçues en bon état et qu’elle en est contente. Je vous expédie ce paquet par le voiturier aveugle : ce qui me fait présumer qu’il restera quelque temps en route[20]. Les dernières nouvelles qui me parviennent d’Édimbourg m’annoncent que le savant auquel on a confié les fonctions de secrétaire, dans la Société des Antiquaires, est le plus grand amateur de dessins de toute la Grande-Bretagne, et que l’on attend beaucoup de son zèle, comme de son talent, pour dessiner ces spécimens d’antiquités nationales qui s’écroulent minés par la main du temps, ou balayés par le goût moderne avec le balai de destruction que John Knox employait au siècle de la réforme. Adieu derechef ; portez-vous bien, et souvenez-vous de moi, en me croyant toujours, mon révérend et cher monsieur,

Votre très humble serviteur,
Laurence Templeton[21].



  1. Mot formé de dry, sec ; as, comme ; et dust, poussière. Un tel nom convient parfaitement à un antiquaire ou à un érudit qui se dessèche sur des bouquins poudreux. a. m.
  2. C’est-à-dire de l’Écosse. Oldbuck, dont il va être question, est le personnage principal du roman qui a pour titre l’Antiquaire. a. m.
  3. Restaurateur ou auteur des poèmes d’Ossian. a. m.
  4. Indiens du Canada. a. m.
  5. Ville manufacturière du comté de Westmoreland. a. m.
  6. personnage du roman de ce nom, chef du clan de Mac-Gregor. a. m.
  7. Cherchant dans les entrailles glacées par la mort, des poumons dont les fibres fussent exemptes de blessures, afin de trouver encore sur un récent cadavre le dernier souffle de la vie. a. m.
  8. Anciens typographes anglais. a. m.
  9. Surnom du poète Chaucer. a. m.
  10. Poète anglais qui mourut jeune de misère. a. m.
  11. Îles du Loch-Lomond en Écosse. a. m.
  12. Historiens ecclésiastiques dont les ouvrages sont peu connus. a. m.
  13. Célèbre chroniqueur français, dont une nouvelle édition, publiée par M. Buchon, est très recherchée. a. m.
  14. Personnage de l’Antiquaire. a. m.
  15. Manuscrits que possède la bibliothèque d’Édimbourg. a. m.
  16. Habitancum est une station romaine près de laquelle est une statue informe, ou sorte de géant nommé par le peuple Robin de Redesdale. a. m.
  17. Un franc vingt centimes. a. m.
  18. Allusion biblique, livre II, des Rois, ch. i, verset 20. a. m.
  19. Bâtiment qui fut construit, dit-on, en Angleterre par le roi Arthur, fondateur des chevaliers de la Table-Ronde. a. m.
  20. Allusion à la mauvaise administration des postes et au prix élevé des taxes en Écosse. a. m.
  21. Nom sous lequel Walter Scott a publié cet ouvrage ; mais les désirs de son libraire le décidèrent bientôt à soulever à demi le voile de l’anonyme, par l’addition des mots l’auteur de Waverley, comme il l’explique dans l’introduction. a. m.