Ivanhoé (Scott - Montémont)/Introduction

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 5-14).


INTRODUCTION


mise en tête de la dernière édition d’édimbourg.


Jusqu’à ce jour l’auteur de Waverley a marché sans interruption dans la voie de la popularité ; il pourrait être appelé l’enfant gâté du succès dans le genre de littérature auquel il a consacré sa plume. Cependant il était à craindre que des publications trop fréquentes ne finissent par user la faveur que lui accordait le public s’il n’essayait de leur donner un air de nouveauté. Les coutumes, les dialectes, le caractère distinctif des Écossais étant le sujet dont il avait la connaissance la plus intime et la plus familière, il s’était jusqu’ici tenu de préférence sur ce terrain, afin de donner plus de couleur à ses récits. Mais l’intérêt qu’ils inspirent se fût émoussé par la monotonie des répétitions, si l’auteur n’eût senti qu’en employant toujours les mêmes moyens il courait le danger d’entendre le lecteur s’écrier comme Edwin, dans le conte de Parnell :

Reprends ton charme et finis ta roulade,
Car on a vu commencer la gambade.

Rien n’est plus nuisible à la réputation d’un homme qui cultive les arts libéraux que de laisser attacher son nom à un genre particulier de composition ou de style, et d’entretenir la croyance, s’il peut prouver le contraire, que, hors de ces limites, il ne saurait obtenir de succès. En général, le public est assez porté à croire que celui qui excelle dans un mode spécial de composition, est par cela même incapable de réussir dans un autre. On reconnaît souvent ce préjugé du public envers les artisans de ses plaisirs, par les censures dont les critiques vulgaires accablent les acteurs ou les artistes qui cherchent à augmenter leurs succès en changeant le caractère de leurs efforts, afin d’agrandir la sphère de leur art.

Dans cette opinion, comme dans toutes celles qui s’appuient sur l’assentiment général, il y a une apparence de raison. En effet, il arrive souvent au théâtre qu’un acteur qui possède toutes les qualités extérieures nécessaires pour bien jouer la comédie, ne saurait s’élever à une certaine hauteur dans le genre tragique ; parfois aussi, dans les compositions littéraires ou artistiques, un peintre ou un poète brilleront exclusivement dans la réalisation de certaines formes de la pensée, dans une puissance particulière de style qui les renfermera invariablement dans le même cercle de sujets. Mais il arrive bien plus souvent encore que le même talent qui fait obtenir à un homme la popularité dans un genre, sera pour lui une cause de succès dans tel autre : et cela est vrai surtout dans la littérature ; car celui qui se lance dans cette carrière n’est point, comme celui qui parcourt celle du théâtre, arrêté dans son essor par la nécessité de posséder la physionomie et la conformation physique propres à certains rôles, et il n’est point non plus enchaîné, comme le peintre, par certaines habitudes mécaniques qui forcent son pinceau à ne traiter qu’une classe particulière de sujets.

Que ce raisonnement soit juste ou non, l’auteur de cet ouvrage n’en a pas moins pensé qu’en se restreignant à des sujets purement écossais il courait le risque, non seulement d’épuiser l’indulgence de ses lecteurs, mais encore de s’enlever le moyen d’ajouter à leurs plaisirs. Dans un pays arrivé à un haut degré de civilisation, et dans lequel il se fait chaque mois une telle dépense d’esprit pour satisfaire à la curiosité du public, un sujet neuf, tel que celui que l’auteur a eu le bonheur de le rencontrer, est comme la source découverte dans le désert :

Les hommes la voyant la préfèrent à l’or,

Et tous l’appellent un trésor ;


mais lorsque les hommes, les chevaux, les bestiaux, les chameaux et les dromadaires n’y ont plus laissé qu’une eau vaseuse, ceux qui d’abord s’y étaient désaltérés avec délices s’en éloignent avec dégoût ; et celui qui avait eu le mérite de la découvrir doit, s’il veut conserver sa réputation auprès de sa tribu, se remettre sur nouveaux frais à la recherche de fontaines non encore visitées.

Si l’auteur qui se sent trop resserré dans une classe particulière de sujets, essaie de soutenir sa réputation, en s’efforçant d’attacher l’attrait de la nouveauté aux thèmes que jusqu’alors il a traités avec quelque succès, au delà d’une certaine limite il a quelque raison de craindre de ne plus réussir.

Si la mine a déjà été exploitée, le mineur épuise en vain ses forces et son talent ; si l’auteur imite de trop près les ouvrages auxquels il doit sa réputation, il est condamné à s’étonner de ce qu’ils ne plaisent plus ; s’il s’efforce d’offrir sous un autre point de vu les sujets qu’il a déjà traités, il reconnaît bientôt que ce qui était vrai, gracieux et naturel, a cessé de l’être : alors, pour obtenir le charme indispensable de la nouveauté, il est obligé de charger ses portraits ; et pour éviter d’être commun, il devient extravagant.

Il n’était peut-être pas nécessaire d’énumérer toutes les raisons qui ont engagé l’auteur des Romans écossais[1], comme on les appelait naguère, à s’essayer sur un sujet purement anglais. Il avait d’abord l’intention de rendre cette épreuve aussi complète que possible, en présentant cet ouvrage au public comme le travail d’un nouveau candidat à ses faveurs, afin que nulle prévention, favorable ou contraire, ne pût s’attacher à cette nouvelle production de l’auteur de Waverley ; mais il abandonna cette idée pour les motifs qui seront expliqués plus bas.

Il a choisi le règne de Richard Ier comme époque des événements qu’il raconte, non seulement parce que ce règne abonde en caractères et en personnages propres à exciter l’intérêt général, mais encore parce qu’il présente un contraste frappant entre les Saxons qui cultivaient le sol, et les Normands qui régnaient encore en conquérants, répugnant à se mêler avec les vaincus ou à se reconnaître de la même famille. L’idée de ce contraste fut puisée dans la tragédie de Runnamede, de l’ingénieux et infortuné Logan, dans laquelle, vers la même époque, les barons saxons et les barons normands sont opposés les uns aux autres sur diverses parties de la scène : car l’auteur ne se rappelle pas que l’on ait songé à faire ressortir dans cette pièce le contraste du costume et des sentiments de ces deux races ; et d’ailleurs il est clair que la vérité historique est violée lorsqu’on représente comme un peuple fier, intrépide et éclairé, les Saxons qui existaient alors.

Il est vrai que les Saxons survécurent comme peuple, et que quelques unes des anciennes familles possédèrent et puissance et richesses ; mais c’étaient là des exceptions au milieu de l’avilissement général de la race. L’existence simultanée des deux peuples dans le même pays ; les vaincus, remarquables par leurs mœurs simples, rudes et grossières, en même temps que par un esprit démocratique qu’ils devaient à leurs anciennes lois et à leurs anciennes institutions ; les vainqueurs, par un insatiable amour pour la gloire militaire, les aventures hasardeuses, et tout ce qui faisait d’eux la fleur de la chevalerie : tout cela pourrait, joint à d’autres caractères appartenant à la même époque et à la même contrée, intéresser le lecteur par les contrastes, si l’auteur ne restait point trop au dessous de son sujet.

Dans ces derniers temps, l’Écosse a été si exclusivement choisie comme le lieu de la scène de tout ce qui est appelé roman historique, que la lettre en forme d’introduction de M. Laurence Templeton était devenue en quelque sorte nécessaire. Le lecteur voudra bien s’y reporter, car elle exprime les idées et les motifs qui ont porté l’auteur à entreprendre ce genre de composition, tout en s’empressant de reconnaître qu’il croit être resté en deçà du but auquel il tendait.

Il est à peine nécessaire d’ajouter qu’il n’eut jamais ni la pensée ni le désir de faire du pseudonyme M. Templeton un personnage réel. Mais une espèce de continuation des Contes de mon hôte ayant été récemment tentée par un inconnu, l’auteur a pensé que cette épître dédicatoire pourrait faire passer cet ouvrage pour une imitation du même genre, et qu’en mettant ainsi le public curieux sur une fausse piste, il pourrait l’amener à croire qu’il avait sous les yeux l’œuvre de quelque nouveau candidat à sa faveur.

Une partie considérable de cet ouvrage était terminée et sous presse, lorsque les éditeurs, croyant y voir un germe de succès, s’opposèrent vivement à ce qu’il fût publié comme une production anonyme, et réclamèrent la faculté de l’annoncer comme étant de l’auteur de Waverley. Celui-ci ne crut point devoir persister dans sa première résolution, car il commençait à croire avec le docteur Weeler, dans l’excellent conte de Manœuwring, de miss Edgeworth, que ruse contre ruse serait peut-être plus que n’en pourrait supporter la patience d’un indulgent public, et que toutes ces manœuvres pourraient être justement considérées comme un jeu indigne de sa faveur.

Le livre parut donc comme une continuation authentique de la publication de Waverley ; et il y aurait de l’ingratitude à ne pas reconnaître qu’il fut accueilli avec le même intérêt que ses aînés.

On y a joint des notes destinées à aider le lecteur dans l’intelligence de certains caractères, tels que ceux du Juif, du Templier, et du chef de bandes mercenaires, ou francs compagnons, comme on les appelait alors, ainsi que d’autres renseignements relatifs à cette époque ; mais l’auteur reconnaît qu’il eût dû s’étendre davantage sur des sujets qui ont à peine obtenu une place suffisante dans l’histoire générale.

Un incident de ce roman qui a eu la bonne fortune de plaire à un grand nombre de lecteurs est emprunté plus directement au domaine des vieux romanciers : je veux parler de la rencontre du roi avec le frère Tuck dans la cellule de ce joyeux ermite. Le fond de cette histoire appartient à tous les temps et à tous les pays dont les écrivains ont décrit à l’envi les voyages de quelque prince qui, sous un déguisement, cherche ou l’instruction ou le plaisir, et descend parmi les plus basses classes de la société, où il devient le héros d’aventures d’autant plus piquantes pour le lecteur, qu’il y a une plus grande différence entre la situation apparente du monarque et son caractère réel. Le conteur de l’Orient a pris pour thème les expéditions nocturnes d’Aroun-al-Raschid et de ses fidèles serviteurs Mesrour et Giafar, à travers les rues de Bagdad ; et les traditions écossaises roulent sur de semblables exploits attribués au roi Jacques V, connu pendant ces excursions sous le nom de fermier de Ballengeigh, de même que le commandeur des croyants, quand il voulait rester inconnu, prenait celui de Il Bondocani. Les ménestrels français n’ont pas manqué non plus de tirer parti d’un sujet si capable de plaire au peuple. Il doit avoir existé un original, en langue normande, de la romance écossaise de Rauf Colziar dans lequel Charlemagne figure comme l’hôte inconnu d’un charbonnier. C’est probablement d’après lui qu’ont été composés d’autres poèmes du même genre.

Dans la joyeuse Angleterre, les ballades populaires sur ce sujet sont nombreuses. Le poème de John the reeve or steward (Jean, le bailli ou l’intendant), mentionné par l’évêque Percy, dans ses Reliques of english poetry[2], roule sur une pareille aventure ; nous y ajouterons le conte du Roi et le Tanneur de Tamworth, celui du Roi et le Meunier de Mansfield, et d’autres encore. Mais le conte de ce genre auquel l’auteur d’Ivanhoe a une obligation particulière, est antérieur de deux siècles à tous ceux dont on vient de parler.

Il fut d’abord communiqué au public dans les curieuses archives de la vieille littérature, qui ont été rassemblées par les soins réunis de sir Egerton Brydges et de M. Hazlewood, dans le recueil périodique intitulé : British bibliographer[3], d’où l’a tiré le révérend Charles Henry Hartshorne, éditeur d’un curieux volume intitulé : Ancient metrical tales, printed chiefly from original sources[4], 1829. M. Hartshorne, en publiant ce fragment, ne lui donne d’autre autorité que celle qu’il peut tirer de son insertion dans le Bibliographe, où il est intitulé : King and the Hermite[5]. Un court extrait de ce morceau montrera sa ressemblance avec l’entrevue du roi Richard et de frère Tuck.

Le roi Édouard (on ne dit point auquel des monarques de ce nom se rapporte l’aventure ; mais, d’après son caractère et ses habitudes, on peut croire que c’est Édouard IV) part avec sa cour pour une grande partie de chasse dans la forêt de Sherwood, où, comme cela est fort ordinaire aux princes dans les romans, il rencontre un daim d’une grandeur et d’une vitesse extraordinaires. Il s’attache vivement à sa poursuite, jusqu’à ce qu’ayant dépassé toute sa suite et considérablement fatigué ses chiens et son cheval, il se trouve lui-même égaré dans les profondeurs d’une immense forêt, sur laquelle la nuit commence à descendre. Sous l’influence de la crainte que l’on peut naturellement ressentir en pareille situation, le roi se rappelle avoir entendu dire comment de pauvres gens, qui craignent de ne point trouver un bon gîte pour la nuit, adressent leurs prières à saint Julien qui, dans le calendrier romain, est le quartier-maître général des voyageurs égarés qui se recommandent à lui. Édouard le cite donc son oraison, et, sans doute sous la conduite du bon saint, il trouve un petit sentier qui le conduit à une chapelle construite dans la forêt, et auprès de laquelle est la cellule d’un ermite. Le roi entend le saint homme récitant son rosaire avec un compagnon de sa solitude, et demande avec douceur l’hospitalité pour la nuit. « Je n’ai rien à offrir qui soit digne d’un seigneur tel que vous, répond l’ermite. Je ne me nourris dans ce désert que de racines et d’écorces d’arbre, et ne puis offrir aucun secours à l’homme même le plus misérable, à moins que ce ne soit pour lui sauver la vie. » Le roi demande le chemin du plus prochain village ; mais, reconnaissant que la route en serait déjà fort difficile même à la clarté du jour, il déclare qu’avec ou sans le consentement de l’ermite, il est déterminé à devenir son hôte pour la nuit. Cette menace détermine l’anachorète à lui ouvrir, non toutefois sans donner à entendre que, si ce n’eût été son habit de moine, il se fût fort peu inquiété de ses menaces et de sa colère, et que s’il le laissait entrer, ce n’était point par peur, mais pour éviter le scandale.

Le roi est enfin dans la cellule ; deux bottes de paille sont jetées à terre pour son usage, et il se console en pensant que du moins il est à couvert, et qu’une nuit sera bientôt passée. Mais d’autres besoins restent à satisfaire ; le nouveau venu demande vivement à souper ; car, dit-il,

Je puis bien vous le déclarer,

Je n’avais jamais vu pareil jour expirer,
Sans que du moins, au gré de mon âme envieuse,

Je n’obtinsse une nuit joyeuse.

Le prince a beau lui donner des preuves de son goût pour la bonne chère, et lui dire qu’il est un officier de la cour qui s’est égaré à la chasse, l’avare ermite ne lui offre d’autres mets que du pain et du fromage, pour lesquels son hôte montre assez peu d’appétit ; et avec cela une eau limpide qui lui paraît moins engageante encore. Enfin le roi presse son hôte sur un sujet auquel il avait déjà plusieurs fois fait allusion sans obtenir une réponse satisfaisante :

Te voici, dit le prince, en un séjour propice
Quand de gibier ta main veut pourvoir ton office :

Cela tu le sais mieux que moi.
Quand le garde en son lit sommeille,
Tu peux sans te mettre en émoi,
Car ta prunelle toujours veille,

Abattre un lièvre agile ou quelque daim peureux.

N’as-tu pas un arc et des flèches
Pour faire à la loi quelques brèches,

Bien que tu sois l’ermite de ces lieux ?

L’ermite, de son côté, exprime la crainte que son hôte ne veuille le pousser à quelque aveu de contravention aux lois sur la chasse, ce qui, si le roi en avait connaissance, pourrait lui coûter la vie. Édouard lui jure qu’il gardera le secret, et lui fait de nouveau sentir la nécessité de se procurer de la venaison. L’ermite répond en insistant davantage sur les devoirs qui lui sont imposés comme homme d’église, et continue à affirmer qu’il est tout-à-fait innocent de pareille violation de sa règle :

Ici j’ai vu déjà s’écouler bien des jours ;
En m’abstenant de chair, j’ai vécu de laitage.
Chauffez-vous au foyer de mon humble ermitage,
Et goûtez du sommeil le paisible secours :

Sur vous ma robe en couvrira le cours.

Il paraît que le manuscrit est ici incomplet, car nous ne trouvons point les raisons qui déterminent le moine économe à faire faire meilleure chère au roi. Toutefois, reconnaissant dans son hôte un de ces joyeux compagnons tels qu’il eut rarement l’avantage d’en voir à sa table, le saint homme lui sert tout ce qu’il à de mieux dans sa cellule. Deux chandelles étaient placées sur la table ; du pain blanc et des pâtés de venaison y arrivent alors avec un choix de venaison fraîche ou salée dont ils dépêchent quelques tranches avec rapidité. « J’aurais mangé mon pain sec, dit le roi, si je ne t’avais poussé à bout sur l’article de la chasse ; mais à présent j’ai dîné comme un prince. Si nous avions quelque chose à boire ! »

L’anachorète hospitalier se rend à ce nouveau désir ; il envoie son compagnon prendre dans une cachette qui se trouve près de son lit un pot de la contenance de quatre gallons[6], et tous trois se mettent à boire à qui mieux mieux. Sous la présidence de l’ermite en cette veillée joyeuse, ils sont astreints, suivant la coutume d’alors, à répéter exactement, avant de boire, certains mots baroques qui, prononcés inopinément et à certains intervalles, servaient à régler les rasades comme les toasts l’ont fait plus tard. L’un des buveurs disait, par exemple, Fusty bandias, à quoi l’autre était forcé de répondre, Strike pantnere. Le frère ne tarissait point en plaisanteries sur le manque de mémoire du roi, qui quelquefois oubliait ces mots. Ils donnent toute la nuit à ces gais passe-temps. Le matin, avant son départ, le roi invite le révérend frère à venir le voir ; il lui promet de lui offrir à son tour une joyeuse hospitalité, et le remercie de son excellent accueil. Le jovial ermite consent enfin à se présenter à la cour, où il doit demander Jacques Fletcher, nom qu’avait pris le roi ; il donne à Édouard quelques preuves de son adresse à tirer l’arc : après quoi ces deux nouveaux amis se séparent. Le roi ne tarde point à rejoindre sa suite. Comme ce poème est incomplet, nous ignorons comment l’aventure se termina ; mais il y a lieu de croire que ce fut comme dans les autres contes sur le même sujet ; c’est-à-dire que l’hôte d’Édouard, après avoir craint la mort pour avoir manqué, sans le savoir, au respect dû à son souverain, fut agréablement surpris de recevoir des honneurs et une récompense.

Dans la collection de M. Hartshorne il se trouve encore une histoire en vers, dans laquelle se représentent les mêmes incidents, et intitulée : le Roi Édouard et le Berger. Cette pièce, comme peinture des mœurs du temps, est encore plus curieuse que le Roi et l’Ermite ; mais elle est étrangère à notre objet actuel. Le lecteur connaît maintenant la légende originale d’où ont été tirés les incidents de notre roman ; il est inutile d’insister davantage sur les points de ressemblance que réunissent l’Ermite bon vivant et le frère Tuck de l’histoire de Robin-Hood.

Le nom d’Ivanhoé est tiré d’un vieux dicton rimé. Tous les auteurs de romans ont eu l’occasion, dans un moment ou dans un autre, de souhaiter avec Falstaff de connaître un lieu où ils pussent se procurer des noms à leur convenance : dans une situation pareille, l’auteur eut le bonheur de se souvenir de quelques vers où sont conservés les noms de trois fiefs perdus par un des ancêtres du célèbre Hampden qui avait frappé de sa raquette le prince Noir, dans une querelle qui s’éleva entre eux tandis qu’ils jouaient à la paume[7].

Le nom d’Ivanhoé convenait à l’auteur pour deux fortes raisons : la première, parce que c’était un vieux mot anglais ; la seconde parce qu’il ne donnait aucune idée de la nature du roman : il croit pouvoir regarder ce dernier avantage surtout comme d’une grande importance. Ce qu’on appelle un titre piquant, sert plutôt l’intérêt du libraire ou éditeur, qui par ce moyen vend quelquefois une édition tandis qu’elle est encore sous presse ; mais si un auteur permet que l’attention se fixe sur son ouvrage avant qu’il ait vu le jour, il se place dans une situation d’autant plus fâcheuse que, si l’attente qu’il a excitée ne se réalise point, elle devient fatale à sa réputation littéraire ; et puis, lorsque nous rencontrons un titre comme celui de la Conspiration des poudres[8], ou tout autre appartenant à l’histoire générale, chaque lecteur, avant de l’avoir vu, s’est fait une idée particulière du plan qui sera suivi dans le livre, et de la nature du plaisir qu’il doit y trouver. S’il est désappointé, comme cela est probable, il sera naturellement disposé à rejeter sur l’auteur ou sur l’ouvrage les sentiments désagréables dont la perte de son erreur sera suivie. Dans ce cas, on censure l’aventurier littéraire, non point pour avoir manqué le but auquel il visait, mais pour n’avoir pas lancé son trait dans une direction à laquelle il n’avait jamais pensé. Profitant des relations intimes que l’auteur a établies avec le public, il va lui faire part d’une bien futile circonstance : c’est qu’une liste de guerriers normands qui se trouve dans le manuscrit d’Auchinleck, lui a fourni le nom formidable de Front-de-Bœuf.

Ivanhoé eut un grand succès lors de son apparition, et l’on peut dire qu’il a valu à son auteur un droit de franchise, puisque celui-ci a pu depuis lors placer la scène de ses fictions en Angleterre aussi bien qu’en Écosse.

Le caractère de la belle Juive trouva tant de faveur auprès de quelques unes de ses lectrices, que l’auteur fut blâmé de n’avoir point, en arrangeant les destinées de ses personnages, uni Wilfrid à Rebecca, plutôt qu’à lady Rowena qui excite moins d’intérêt. Mais, sans parler des préjugés du temps qui rendaient une pareille union presque impossible, l’auteur peut faire observer en passant qu’un caractère plein de vertu et d’élévation est dégradé plutôt qu’élevé lorsqu’il trouve la récompense de ses nobles actions dans la prospérité temporelle : telle n’est point celle que la Providence a jugée digne de la vertu souffrante ; et c’est une doctrine dangereuse et fatale que de persuader aux jeunes personnes (lectrices ordinaires des romans) que la rectitude de conduite ou de principes a pour effet naturel la satisfaction de nos désirs, ou qu’elle trouve sa récompense dans les désirs satisfaits. En un mot, si un caractère vertueux et plein d’une céleste abnégation eût fini par obtenir la richesse, la grandeur et les dignités, ou par voir couronner une passion imprudente et mal assortie, telle que celle de Rebecca pour Ivanhoé, le lecteur eût pu dire que vraiment la vertu avait obtenu sa récompense. Mais un regard jeté sur le grand tableau de la vie prouvera que le renoncement à soi-même et le sacrifice de la passion aux inspirations de la conscience, ont rarement un pareil salaire, et que le sentiment intérieur qu’on éprouve après avoir accompli un noble devoir est pour l’âme une assez digne récompense, puisqu’il lui communique ce calme que le monde ne peut ni donner ni ravir.

Abbotsford, 1er septembre 1830.



  1. Scotish novels. a. m.
  2. Recueil de poésies anglaises a. m.
  3. Le Bibliographe anglais. a. m.
  4. Anciens contes en vers, imprimés d’après les originaux. a. m.
  5. Le Roi et l’Ermite. a. m.
  6. Le gallon anglais contient quatre litres et demi. a. m.
  7. Voici ces vers :

    Tring, Wing and Ivanhoe
    For string of a blow,
    Hampden did forego,
    And glad he could escape so.

    Ce qui veut dire : « Hampden perdit les fiefs de Tring, Wing et Ivankoe pour avoir donné un coup, et il fut heureux de réchapper à ce prix. » a. m.

  8. Cette conspiration contre l’État et contre l’Église anglicane, qui eut lieu sous le règne de Jacques Ier, est un des événements les plus connus de l’histoire d’Angleterre. a. m.