Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 01

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 27-35).



IVANHOÉ.




CHAPITRE PREMIER.


C’est ainsi qu’ils parlaient, tandis qu’ils forçaient à rentrer le soir dans l’étable leurs troupeaux bien repus, qui témoignaient par un bruyant grognement leur regret de renoncer à la pâture.
Odyssée


Dans cet heureux district de la riche Angleterre, baigné par le Don, s’étendait jadis une forêt vaste qui couvrait la plus grande partie des belles montagnes et des vallées assises entre l’industrieuse Sheffield et la riante Doncaster[1]. On voit encore des restes de cette forêt dans les superbes domaines de Wentworth, de Warncliffe-Park, et dans les environs de Rotherham. C’est là que le fameux dragon de Wantley exerçait ses ravages ; là, se livrèrent la plupart des sanglantes batailles qu’amenèrent les guerres civiles de la rose rouge et de la rose blanche ; là encore fleurirent, dans les anciens temps, ces bandes de valeureux Outlaws[2] ou proscrits dont les exploits sont devenus si populaires dans les ballades anglaises.

Tel est le lieu de la scène principale de notre histoire, dont la date se reporte à la fin du règne de Richard Ier, époque où le retour de ce prince, retenu captif, était devenu un événement désiré plutôt qu’espéré de ses sujets, que la désolation paraissait accabler, et qui étaient assujétis à tous les genres de tyrannie subalterne. Les nobles, dont le pouvoir avait fini par être exorbitant sous le règne d’Étienne, et que la prudence de Henri II eut tant de peine de réduire à un degré apparent de soumission à la couronne, avaient repris leur vieille licence avec une effrayante étendue, méprisant la faible intervention du conseil d’état anglais, fortifiant leurs châteaux, augmentant le nombre de leurs serfs, réduisant tout ce qui les entourait à un état de vassselage, et essayant, par tous les moyens possibles, de se mettre chacun à la tête de forces suffisantes pour jouer quelque rôle dans les convulsions terribles qui semblaient menacer le pays.

La situation de la noblesse inférieure, autrement dite les franklins[3], qui, par la loi et la constitution de l’Angleterre, avait le droit de se tenir indépendante de la noblesse féodale, devint alors singulièrement précaire. Si, comme cela était le plus général, ces nobles inférieurs se mettaient sous la protection de quelqu’un de ces espèces de petits rois de leur voisinage, s’ils acceptaient quelques charges féodales dans sa maison, ou s’ils s’engageaient, par des traités mutuels d’alliance et d’appui, à l’aider dans ses entreprises, ils pouvaient en effet obtenir un repos temporaire ; mais c’était avec le sacrifice de cette indépendance qui fut toujours si précieuse à un cœur anglais, et au risque de se voir associer aux expéditions les plus imprudentes que l’ambition de leurs protecteurs pouvait leur suggérer. D’un autre côté, les moyens de vexation et d’oppression de la part des barons étaient si nombreux et si divers, que ces grands ne manquaient jamais de prétexte ni de volonté pour harceler, tourmenter, poursuivre et ruiner tous ceux de leurs voisins moins puissans, qui cherchaient à secouer le joug de leur autorité, et qui, durant ces temps de dangers, espéraient, par une conduite inoffensive et avec le secours des lois du pays, jouir d’une protection réelle.

Une circonstance qui vint contribuer à augmenter la tyrannie de la haute noblesse et les souffrances des classes inférieures fut la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Quatre générations n’avaient pu encore mêler entièrement le sang ennemi des Normands avec celui des Anglo-Saxons, ni réunir par un commun langage et par des intérêts mutuels deux races hostiles, dont l’une éprouvait encore toute l’exaltation du triomphe, tandis que l’autre gémissait sous toutes les conséquences de la défaite. Le pouvoir avait complètement passé dans les mains de la noblesse normande à l’issue de la bataille de Hastings, et, comme les historiens nous l’assurent, on en avait usé sans modération. Toute la race des princes saxons et des nobles de même origine avait été anéantie ou dépouillée, sauf un bien petit nombre d’exceptions ; et il n’y en avait que bien peu qui possédassent des terres dans le pays de leurs aïeux, même en qualité de propriétaires de seconde ou de troisième classe. La politique du monarque avait long-temps été d’affaiblir par tous les moyens légaux ou illégaux la force d’une partie de la population qui était justement regardée comme nourrissant l’antipathie la plus invétérée contre leurs vainqueurs. Tous les rois de la race normande avaient manifesté la prédilection la plus marquée pour leurs sujets normands ; les lois sur la chasse, et beaucoup d’autres également inconnues à l’esprit plus doux et plus libéral de la constitution saxonne, avaient été imposées aux habitans subjugués, comme pour ajouter un nouveau poids aux chaînes féodales qui accablaient les vaincus. À la cour et dans les châteaux de la haute noblesse, où l’on rivalisait de pompe avec la magnificence royale, la langue française était seule employée ; dans les cours de justice, les plaidoyers et les jugements étaient en français ; en un mot le français était la langue de l’honneur, de la chevalerie et de la justice, tandis que l’anglo-saxon, plus mâle et plus expressif, était laissé aux campagnards et au bas peuple qui ne savait pas d’autre idiome. Cependant le besoin des communications entre les lords du sol et les classes inférieures par lesquelles il était cultivé avait peu à peu donné naissance à un nouveau dialecte composé de français et d’anglo-saxons, dans lequel on pouvait de part et d’autre se faire comprendre ; et cette nécessité établit par degrés la langue anglaise actuelle ; celle des vainqueurs et celle des vaincus s’y fondirent par une heureuse alliance, et insensiblement le même dialecte se perfectionna et s’enrichit par les emprunts qu’il fit aux langues anciennes et à celles que parlent les nations de l’Europe méridionale.

Voilà quel était à cette époque l’état des choses ; j’ai cru indispensable de le placer sous les yeux de mes lecteurs, qui auraient pu oublier que nul grand événement, tel qu’une guerre ou une insurrection, ne marque l’existence des Anglo-Saxons comme nation isolée, postérieurement au règne de Guillaume II ; les grandes distinctions nationales entre les vaincus et les vainqueurs, le souvenir de ce que les premiers avaient été, comparé à ce qu’ils étaient alors, continuèrent à exister jusqu’au règne d’Édouard III, en laissant ouvertes les blessures que la conquête avait creusées, et en perpétuant une ligne de séparation entre les descendans des Normands vainqueurs et ceux des Saxons vaincus.

Les derniers feux du jour descendaient sur une belle et verte clairière de la forêt dont il a été question au commencement de ce chapitre ; des centaines de gros vieux chênes au tronc court, qui avaient peut-être vu la marche imposante des armées romaines, déployaient leurs rameaux noueux et larges sur un épais tapis formé de la plus gracieuse verdure ; en quelques endroits s’élevaient entre eux des bouleaux, des houx et des bois taillis de différentes espèces, tellement rapprochés que leurs branches s’entrelaçant interceptaient presque totalement les rayons du soleil couchant ; en d’autres lieux, ces arbres, isolés les uns des autres, formaient de longues avenues dans les détours desquelles la vue se plaît à s’égarer, tandis que l’imagination les regarde comme des sentiers conduisant à des sites plus sauvages, et à des solitudes encore plus profondes. Ici, les rayons pourprés de l’astre bienfaiteur lançaient des feux plus ternes qui s’inclinaient sur les rameaux brisés et sur les troncs moussus des arbres, et là ils éclairaient de flammes brillantes la pelouse sur laquelle elles se réfléchissaient après s’être frayé un passage entre les clairières. Un grand espace ouvert au milieu de celles-ci paraissait avoir été jadis consacré au culte des druides ; car sur le sommet d’une petite colline, si régulière qu’elle semblait un ouvrage de l’art, se voyaient les débris d’un cercle de pierres informes et d’une dimension extraordinaire[4]. Sept de ces pierres étaient encore debout ; les autres avaient été déplacées vraisemblablement par le zèle de quelques convertis au christianisme, et se trouvaient peu éloignées du lieu où elles gisaient d’abord ; il y en avait de renversées sur le penchant de la colline. Une seule des plus larges avait été entraînée jusqu’au bas, et, suspendant le cours d’un petit ruisseau qui s’écoulait au pied de l’éminence, occasionnait par son obstacle un doux murmure à l’onde limpide, auparavant silencieuse.

Deux figures humaines qui complétaient ce paysage participaient, dans leur extérieur et leur costume, de ce caractère sauvage et rustique appartenant alors aux habitans des terres boisées du West-Riding, et du comté d’York.

Le plus âgé avait un aspect dur, farouche et grossier ; son habillement, qui était de la forme la plus commune et la plus simple, consistait en une jaquette serrée à manches, faite de la peau tannée de quelque animal, à laquelle on avait primitivement laissé le poil, mais qui se trouvait usé en tant d’endroits, qu’il eût été difficile de distinguer sur les débris qu’on en voyait encore à quel quadrupède il avait appartenu. Ce vêtement descendait du cou au genou, et servait à envelopper le corps ; il n’avait qu’une seule ouverture par le haut, suffisante pour y passer la tête, d’où l’on peut inférer qu’il le mettait en le glissant par dessus la tête et les épaules, comme un chemise moderne, ou un ancien haubert. Des sandales attachées avec des courroies de cuir de sanglier protégeaient ses pieds, et une bande de cuir plus mince était roulée autour de chacune de ses jambes en montant jusqu’au genou, laissé à nu, comme dans le costume d’un montagnard écossais. Pour fixer cette jaquette plus étroitement autour du corps, une ceinture de cuir la serrait par le moyen d’une boucle de cuivre ; à un coin de cette ceinture était suspendu un petit sac, et à un autre une corne de bélier en forme d’instrument à vent, armé d’un bec. À la même ceinture était fixé un de ces longs couteaux de chasse, à lame large, pointue et à deux tranchans, garnie d’une poignée de corne, instrument que l’on fabriquait dans le voisinage, et que l’on appelait alors couteau de Sheffield[5]. Cet homme avait la tête découverte, défendue seulement par son épaisse chevelure, arrangée en tresses fortement serrées et brûlées par les rayons du soleil, qui les avait rendues d’un roux foncé, couleur de rouille, formant contraste avec une barbe très abondante, croissant jusque sur les joues, et d’une nuance jaunâtre comme l’ambre. Il ne me reste plus à citer qu’une seule partie de son ajustement ; elle est trop remarquable pour que je puisse l’omettre : c’était un collier de cuivre, pareil à celui d’un chien, sans aucune ouverture, et fixé autour de son cou à demeure, assez lâche pour permettre de respirer et d’agir, et qu’on ne pouvait enlever sans recourir à la lime. Sur ce collier bizarre était gravée l’inscription suivante en caractères saxons : « Gurth, fils de Béowulph, est l’esclave-né de Cedric de Rotherwood. »

Près de ce gardeur de pourceaux, car telle était l’occupation de Gurth, on voyait assis sur une des pierres druidiques un homme qui paraissait plus jeune de dix ans, et dont l’habillement, quoique ressemblant dans sa forme à celui de son compagnon, était de meilleure étoffe et d’une apparence plus fantastique. Sur le fond de sa jaquette d’un pourpre brillant on avait essayé de peindre des ornemens grotesques en différentes couleurs. Il avait aussi un manteau court, lequel à peine lui descendait jusqu’à mi-cuisse ; ce manteau d’étoffe cramoisie, couvert de plus d’une tache, bordé d’une bande de jaune vif, et qu’il pouvait porter à volonté sur l’une ou l’autre épaule, ou dont il pouvait s’envelopper tout entier, contrastait par son manque de longueur, et formait une draperie d’un genre bizarre. Il avait au bras de minces bracelets d’argent, et à son cou un collier de même métal, portant cette inscription : « Wamba, fils de Witless, est l’esclave-né de Cedric de Rotherwood[6]. » Ce personnage avait des sandales pareilles à celles de son compagnon ; mais ses jambes, au lieu d’être couvertes de deux bandes de cuir entrelacées, montraient des espèces de guêtres, dont l’une était rouge et l’autre jaune. Il avait un bonnet garni de clochettes, à peu près de la grandeur de celles que l’on attache au cou des faucons, et qui sonnaient à chaque mouvement de sa tête ; et comme il restait rarement une minute dans la même posture, ce bruit pouvait être regardé comme ayant lieu sans cesse. Le même bonnet, bordé d’un bandeau de cuir découpé en guise de cornet, se terminait en pointe et retombait sur l’épaule, comme nos anciens bonnets de nuit ou un sac vide, ou comme le bonnet de police d’un hussard : c’est à cette pointe du bonnet que les clochettes étaient fixées. Une pareille circonstance, jointe à la forme du bonnet même, et à l’expression moitié folle, moitié satirique de la physionomie de Wamba, prouvait suffisamment que celui qui le portait, appartenait à cette race de bouffons domestiques autrefois entretenus chez les grands, pour les aider à tromper les heures si lentes qu’ils étaient obligés de passer dans leurs châteaux. Il portait, comme son compagnon, un sac attaché à sa ceinture, mais il n’avait ni corne ni couteau de chasse, étant probablement regardé comme appartenant à une classe d’hommes à laquelle on eût craint de confier des armes. Il avait à leur place un sabre de bois, semblable à celui avec lequel Arlequin opère ses prodiges sur nos théâtres modernes.

L’aspect de ces deux hommes formait un contraste non moins étonnant que leur costume et leur démarche. Le front de Gurth ou de l’esclave était triste et pensif ; sa tête était penchée avec une apparence de profond abattement, qu’on eût pris pour de l’apathie, si le feu qui de temps à autre étincelait dans ses regards, quand il levait les yeux, n’eût prouvé qu’il cachait sous cet air de tristesse et de découragement la haine de l’oppression, et une forte envie de s’y soustraire. La physionomie de Wamba ne décelait qu’une sorte de curiosité vague ou de besoin de changer d’attitude à chaque instant, et la satisfaction qu’il ressentait de sa position, en apparence heureuse. La conversation avait lieu entre eux dans l’idiome saxon ; lequel, ainsi que nous l’avons dit, était la langue universelle des classes inférieures, excepté les soldats normands et les personnes attachées au service immédiat de la noblesse féodale. Mais un échantillon de leur discours dans leur propre langue n’intéresserait guère un lecteur moderne, bornons-nous à une traduction.

« Que la malédiction de saint Withold[7] tombe sur ces misérables pourceaux, » dit Gurth, après avoir sonné plusieurs fois de sa corne pour les réunir, tandis que, tout en répondant à ce signal par des grognements d’une mélodie analogue, ils ne se pressaient pas de quitter le copieux repas de glands et de faînes où ils s’engraissaient, ni les rives bourbeuses d’un ruisseau où plusieurs, à demi plongés dans la vase, s’étendaient à leur aise, sans égard pour la voix de leur gardien. « Que la malédiction de saint Withold tombe sur eux et sur moi ! si le loup à deux jambes ne m’en prend pas avant la nuit, je ne suis pas un homme. Ici, Fangs ! Fangs ! » cria-t-il à un chien de grande taille, au poil rude, moitié mâtin, moitié lévrier, qui courait çà et là comme pour aider son maître à réunir son troupeau récalcitrant, mais qui dans le fait, soit à cause des mauvaises leçons du gardien, soit par ignorance de son devoir, ou soit malice, chassait les pourceaux de différents côtés et augmentait le désordre au lieu d’y remédier. « Que le diable lui fasse sauter les dents, dit Gurth, et que le père de tout mal confonde le garde-chasse qui enlève les griffes de devant à nos chiens, et les rend incapables de remplir leur devoir. Wamba, debout ! si tu es un homme, aide-moi un peu ; tourne derrière la montagne pour gagner le vent sur mes bêtes, et lorsque tu auras le pas sur elles, tu les chasseras devant toi comme de timides agneaux. »

« Vraiment ! répondit Wamba sans bouger ; j’ai consulté mes jambes là-dessus, et toutes deux sont d’avis qu’exposer mon riche vêtement dans ces endroits bourbeux serait un acte de déloyauté envers ma souveraine personne et ma royale garde-robe. Je te conseille de rappeler Fangs, et d’abandonner tes pourceaux à leur destinée ; et, soit qu’ils rencontrent une bande de soldats voyageurs, ou de proscrits errans, ou de pèlerins égarés, il ne peut rien leur arriver de mieux, que d’être changés avant demain en Normands, à ta grande joie sans doute. »

« Mes pourceaux changés en Normands, dit Gurth ; explique-moi cela, j’ai le cerveau trop plein d’ennui, et le cœur trop bourrelé pour deviner des énigmes. » — « Comment appelez-vous ces animaux à quatre pieds qui courent en grognant, demanda le bouffon ? » — « Des pourceaux, imbécile ! des pourceaux, dit le berger, il n’y a pas de fou qui ne sache cela. » — « Et pourceaux est de bon saxon, repartit le plaisant ; mais comment appelez-vous le pourceau quand il est égorgé, écorché, coupé par quartiers et pendu par les talons à un croc comme un traître. — Du porc, reprit le porcher. » — « Je suis charmé que tout plaisant le sache, dit Wamba, et porc, je crois, c’est du véritable franco-normand, et tant que la bête est vivante et laissée à la garde d’un esclave saxon, elle conserve son nom saxon ; mais elle devient normande, et s’appelle porc, dès qu’on la porte à la salle à manger du château pour servir au festin des nobles ; que penses-tu de cela, mon ami Gurth ? Eh…. » — « C’est la vérité toute pure, ami Wamba, quoiqu’elle ait passé par ta caboche de fou. »

« Eh bien ! je puis t’en dire davantage, continua le bouffon sur le même ton ; il y a encore le vieux bœuf Alderman, qui retient son nom saxon Ox, tant qu’il est conduit aux pâturages par des serfs et des esclaves comme toi, mais qui devient beef, un vif et brave Français, dès qu’il s’offre aux nobles mâchoires destinées à le dévorer. Le veau, mynheer Calve, devient aussi monsieur de Veau[8] ; il est saxon tant qu’il a besoin d’être gardé, et il prend un nom normand lorsqu’il devient matière à bombance. »

« Par saint Dunstan ! répondit Gurth, tu me contes là de tristes vérités. À peine nous reste-t-il l’air que nous respirons, et je crois qu’on a encore bien hésité à nous le laisser, évidemment et uniquement pour nous rendre à même de supporter les fardeaux dont on écrase nos épaules. Les meilleures viandes sont pour les tables des Normands, les plus jolies filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont, loin du sol natal, réformer leurs armées, et blanchir de leurs os les rives étrangères, sans qu’il nous reste personne qui puisse ou veuille protéger le malheureux Saxon. Dieu bénisse notre maître Cedric ! il s’est conduit noblement en demeurant sur la brèche ; mais voici Reginald Front-de-bœuf qui descend la vallée en personne, et nous verrons tout-à-l’heure combien peu servira à Cedric la peine qu’il s’est donnée. Ici, Fangs ! bien, bien, tu as fait ton devoir, tu as réuni le troupeau, et tu le ramènes bravement, mon garçon. »

« Gurth, répliqua le bouffon, je vois que tu me crois un fou, autrement tu ne serais pas assez maladroit pour me mettre ta tête dans la gueule. Un mot rapporté à Reginald Front-de-bœuf, ou à Philippe de Malvoisin, sur ce que tu viens de dire contre les Normands, suffirait pour t’assimiler à un porcher réprouvé, et tu serais pendu à un de ces arbres, comme un objet de terreur pour quiconque oserait mal parler des nobles étrangers. » — « Chien que tu es, s’écria Gurth, voudrais-tu me trahir après m’avoir excité à parler de la sorte à mon détriment ? »

« Te trahir ! non, répondit le bouffon ; non, ce serait le trait d’un homme sensé ; un fou n’agit pas aussi bien. Mais un moment : qui est-ce qui nous arrive, ajouta-t-il en prêtant l’oreille à un bruit lointain de chevaux et de cavaliers. » — « Je m’en inquiète peu, dit Gurth, qui avait alors rassemblé son troupeau avec l’aide de Fangs, et le chassait devant lui vers une de ces longues et sombres avenues que nous avons tout-à-l’heure essayé de décrire. » — « Je veux voir ces cavaliers, dit Wamba, peut-être viennent-ils du pays des fées, avec un message du roi Oberon. » — « Que la fièvre te gagne, répondit Gurth : peux-tu parler de choses pareilles, lorsqu’un terrible orage est sur le point de fondre sur nous ; n’entends-tu pas rouler le tonnerre à quelques milles de nous ? ne vois-tu pas cet éclair ? Une pluie d’été commence, et je n’en ai jamais vu tomber d’aussi grosses gouttes ; ces grands chênes aussi, malgré le calme de l’air, se balancent avec des craquemens qui annoncent une tempête. Tu peux jouer le raisonnable si tu veux, crois-moi une fois, et hâtons-nous de rentrer avant que l’orage ne commence, car la nuit sera terrible. »

Wamba parut sentir la force de cet appel, et il accompagna son camarade qui se mit en route après avoir ramassé un long bâton à deux bouts qui était tombé près de lui sur le gazon. Ce nouvel Eumée marcha en hâte vers l’avenue, chassant devant lui, avec l’aide de son chien, le troupeau confié à sa garde, et qui faisait ouïr sa musique discordante.



  1. Sheffield, ville manufacturière du comté de Warwick ; Doncaster, ville du comté d’York, sur la rivière du Don et dans un pays fertile en pâturages. a. m.
  2. Mot formé de out, hors, et de law, loi ; ainsi ce composé signifie hors la loi, et il s’appliquait aux paysans descendans des Saxons, que les nouveaux conquérans de l’Angleterre traitaient alors assez durement. a. m.
  3. Nom que les Normands donnaient aux anciens thanes ou barons, formant alors un corps de la noblesse anglaise. a. m.
  4. Quatre grandes pierres de ce genre composaient les autels des druides ; trois étaient placées de côté comme trois angles, et la quatrième par dessus. a. m.
  5. Cette ville, à ce qu’il paraît, était alors renommée pour sa coutellerie. a. m.
  6. Witless, mot anglais qui veut dire sans esprit. Le texte emploie aussi le mot thrall pour signifier esclave. Il y en avait de plusieurs espèces ; ceux-ci l’étaient dès leur naissance, thrall-born. a. m.
  7. Un des nombreux saints saxons, de même que saint Dunstan, dont il sera question tout à l’heure. a. m.
  8. On voit ici combien l’auteur anglais se complaît à ces jeux de mots, qui du reste sont d’un fréquent usage aux repas de ses compatriotes, où, dans le style gastronomique, les viandes sont quelquefois personnifiées. a. m.