Guy Mannering/32

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 220-229).


CHAPITRE XXXII.

LES INTERROGATOIRES.


Les yeux ne suffisent pas pour voir comment va le monde… Regarde avec tes oreilles ; vois comme le juge enveloppe ce coupable dans ses demandes captieuses. Écoutez… Changez les rôles : et, en un tour de main, lequel est le juge, lequel est le coupable ?
Shakspeare. Le roi Lear.


Parmi ceux qui déployèrent le plus de zèle pour tâcher de découvrir celui qui avait blessé Charles Hazlewood, se trouvait Gilbert Glossin, ancien commis-greffier à…, présentement laird d’Ellagowan, et l’un des vénérables juges de paix du comté de… Sa conduite lui était dictée en cette circonstance par plus d’un motif ; mais nous présumons que nos lecteurs, d’après ce qu’ils connaissent déjà de ce personnage, ne l’attribueront pas à un zèle et à un amour enthousiaste de la justice.

La vérité est que ce respectable personnage ne se trouva pas aussi heureux qu’il s’y était attendu après que ses machinations l’eurent rendu propriétaire du domaine de son bienfaiteur. Quand, renfermé chez lui, il jetait un regard sur le passé, ses réflexions ne le portaient pas toujours à s’applaudir du succès de ses intrigues ; dans les relations sociales, il ne pouvait non plus s’empêcher de remarquer qu’il était exclu de la société de la noblesse du comté, au rang de laquelle il avait voulu s’élever. Il n’était point admis dans ses réunions particulières, et dans les assemblées publiques dont on ne pouvait lui interdire l’entrée, il était regardé de travers, et traité froidement ou avec mépris. La raison et le préjugé se réunissaient contre lui : car les gentilshommes des comtés le méprisaient pour la bassesse de sa naissance, et le haïssaient à cause des moyens par lesquels il était arrivé à la fortune. Parmi les gens du peuple il ne jouissait pas d’une plus grande considération. On ne lui accordait ni la dénomination seigneuriale d’Ellangowan, ni le titre ordinaire de monsieur Glossin… ; il n’était que Glossin tout court. Sa vanité attachait pourtant un si grand prix à cette frivole marque de déférence, qu’un jour il donna une demi-couronne à un mendiant qui l’avait appelé trois fois Ellangowan en lui demandant un penny[1]. Cette réprobation générale l’affectait bien vivement, surtout lorsqu’il comparait l’accueil que M. Mac-Morlan, quoique beaucoup moins riche que lui, et dans une position moins élevée, recevait dans la société ; aimé et respecté du riche comme du pauvre, Mac-Morlan jetait les fondements d’une fortune médiocre, mais solide, avec l’approbation et l’estime de tous ceux qui le connaissaient.

Tout en murmurant en lui-même contre ce qu’il aurait bien volontiers appelé les préjugés et les préventions du pays, Glossin était trop adroit pour s’en plaindre ouvertement. Il sentait que son élévation était trop récente, et les moyens par lesquels il se l’était procurée trop odieux, pour qu’on la lui pardonnât si tôt. Mais avec le temps, pensait-il, on s’accoutume à tout, et il efface le souvenir des mauvaises actions. Avec la dextérité d’un homme qui doit sa fortune à une profonde connaissance des faiblesses humaines, il se détermina à attendre l’occasion de se rendre utile à ceux-là même qui étaient le plus mal disposés contre lui. Il espérait que ses talents, les querelles qui s’élèvent si fréquemment entre les gentilshommes campagnards, circonstance qui rend précieuse l’assistance d’un légiste entendu, mille autres événements enfin dont, avec de l’adresse et de la patience, il saurait bien tirer parti, le placeraient dans un rang plus respectable et plus éminent parmi ses voisins. En un mot, il visait à ce degré d’importance qu’obtient quelquefois un homme d’affaires éloquent, rusé, intrigant, quand, établi parmi des gentilshommes de province, il devient, comme dit Burns,

Pour eux la voix de la trompette[2].

L’attaque de la maison du colonel Mannering, suivie peu après de l’accident arrivé au jeune Hazlewood, parut à Glossin une occasion favorable pour faire sentir au pays quels services pourrait lui rendre un magistrat actif (car il avait été nommé juge de paix depuis quelque temps), possédant une profonde connaissance des lois, et qui saurait relancer les contrebandiers dans les retraites les plus cachées. Cela lui était plus facile qu’à personne. Il avait eu autrefois des liaisons intimes avec les principaux chefs de ces brigands. Il avait été associé à quelques-unes de leurs entreprises, et ses conseils avaient toujours été à leur service ; mais il avait cessé depuis long-temps d’entretenir des relations avec eux. Il n’ignorait pas que la vie des grands hommes de cette espèce est sujette à beaucoup de chances, et que bien des motifs les obligent à changer souvent le lieu de la scène où ils font briller leurs talents. Il avait quelque raison de croire que ses recherches ne compromettraient pas de vieux amis qui auraient peut-être entre les mains des moyens de se venger. Son ancienne participation à ce trafic ne devait pas, à ce qu’il pensait, l’empêcher de faire servir son expérience au bien public, ou plutôt au succès de ses vues personnelles. Acquérir l’estime et la protection du colonel Mannering n’était pas peu de chose pour un homme qui était fort disposé à s’échapper de Coventry ; obtenir la faveur du vieux Hazlewood, qui occupait le premier rang dans le pays, était plus important encore. Enfin, s’il réussissait à découvrir, à arrêter et à convaincre les coupables, il aurait la satisfaction de mortifier, et jusqu’à un certain point de discréditer Mac-Morlan ; car c’était à lui, comme substitut du shérif du comté, qu’appartenait cette sorte de recherche, et il perdrait nécessairement dans l’estime publique, si les soins volontaires de Glossin avaient plus de succès que les siens.

Excité par des motifs si puissants, Glossin mit en campagne tous les agents subalternes de la justice, et fit jouer tous les ressorts imaginables pour découvrir et saisir, s’il était possible, quelques-uns des brigands qui avaient attaqué Woodbourne, et particulièrement l’individu qui avait blessé Charles Hazlewood. Il promit de fortes récompenses, suggéra différents artifices, fit usage de son influence personnelle sur ceux qu’il connaissait de longue main pour favoriser la contrebande, leur donnant à entendre qu’il valait mieux sacrifier un ou deux de ces drôles, que de s’exposer à la haine en paraissant protéger leurs criminelles violences : mais pendant quelque temps, toutes ses manœuvres furent inutiles. Le bas peuple favorisait ou craignait trop les contrebandiers pour donner aucun renseignement contre eux. Enfin l’actif magistrat fut informé qu’un homme, qui, par son habillement et sa tournure, ressemblait à celui qui avait blessé Hazlewood, avait logé, la veille de cette rencontre, aux Armes de Gordon, auberge située à Kippletringan. Il ne perdit pas un instant, et se rendit sur-le-champ dans ce bourg pour y interroger notre ancienne connaissance mistress Mac-Candlish.

Le lecteur peut se souvenir que M. Glossin n’était pas fort bien dans les papiers de cette brave femme, comme elle le disait elle-même. Aussi, quand il l’eut fait inviter à l’aller trouver dans le parloir, elle ne s’y rendit que lentement et à contre-cœur : la révérence qu’elle lui fit en entrant fut aussi froide que possible. La conversation suivante s’établit entre eux :

« Une belle matinée d’hiver, mistress Mac-Candlish. — Oui, monsieur. La matinée est assez belle, » répondit la maîtresse d’auberge d’un air indifférent.

« Mistress Mac-Candlish, je voudrais savoir si les juges de paix doivent dîner ici, comme de coutume, après leur séance, lundi prochain ? — Je le crois… je l’imagine, monsieur… comme de coutume. » Et elle fit un mouvement pour sortir.

« Demeurez un moment, mistress Mac-Candlish… Comment donc ? vous êtes prodigieusement pressée, ma bonne amie !… Je me suis dit qu’un club qui se réunirait et qui dînerait ici une fois par mois serait une chose agréable pour vous. — Assurément, monsieur ; un club de gens respectables. — Sans doute, sans doute, répliqua Glossin ; j’entends des propriétaires, des hommes considérables dans le pays. Je me ferai un plaisir de mettre en avant ce projet-là. »

La petite toux sèche qui s’empara de mistress Mac-Candlish n’indiquait aucunement que cette proposition, considérée en elle-même, lui fût désagréable, mais certain doute qu’elle pût réussir sous les auspices de celui qui en était l’auteur. En un mot, ce n’était pas une toux négative, mais une toux dubitative, comme le comprit Glossin ; mais il entrait dans ses vues de ne pas se fâcher.

« La route est-elle avantageuse, mistress Mac-Candlish ?… Vous avez beaucoup de voyageurs, je suppose ? — Assez, monsieur, assez comme çà. Mais je crois qu’on me demande au comptoir. — Non, non. Ne pouvez-vous rester un moment pour obliger une ancienne pratique ?… Dites-moi, ne vous rappelez-vous pas un jeune homme, d’une très haute taille, qui logea pendant une nuit chez vous, la semaine dernière ? — En vérité, monsieur, je ne saurais le dire. Je ne m’inquiète pas si mes hôtes sont d’une taille grande ou petite, pourvu que leur compte soit long. — Et s’il n’est pas long, vous savez l’allonger pour eux, mistress Mac-Candlish ?… Ha ! ha ! ha !… Mais le jeune homme dont je vous parle avait environ six pieds[3] ; un habit de couleur foncée avec des boutons de métal ; les cheveux châtain clair, sans poudre ; les yeux bleus, le nez relevé : il voyageait à pied, sans domestique et sans bagage… Vous vous rappelez sûrement ce voyageur ? — En vérité, monsieur, » répondit l’hôtesse bien décidée à éluder ces questions, « je ne charge point ma mémoire de tous ces détails. Il y a trop à faire dans une maison comme celle-ci, je pense, pour examiner la chevelure des voyageurs, la couleur de leurs yeux, et même la forme de leur nez. — Alors, mistress Mac-Candlish, je dois vous dire sans détour que cet homme est soupçonné d’avoir commis un crime ; et c’est en conséquence de ces soupçons, et en ma qualité de magistrat, que je requiers de vous ces informations… Si vous refusez de me répondre, je peux vous forcer à faire le serment judiciaire. — En vérité, monsieur, ma conscience ne me permet pas de prêter serment[4] ; nous le prêtâmes à l’assemblée d’Antiburgher… Il est vrai que dans le temps de Bailie Mac-Candlish (l’honnête homme !) nous tenions pour l’Église, tandis qu’il officiait ; mais depuis qu’il est allé dans une meilleure place que Kippletringan, je prends les conseils du révérend Mac-Grainer. Vous voyez donc bien, monsieur, que je ne puis prêter serment avant d’avoir parlé au ministre, surtout quand il s’agit d’un pauvre jeune homme étranger et sans amis. — Je dissiperai peut-être vos scrupules, sans que vous alliez déranger Mac-Grainer, en vous disant que l’homme sur lequel je vous questionne est celui qui a blessé votre jeune ami Charles Hazlewood. — Bonté divine ! qui l’aurait jamais cru !… Non, si c’eût été pour dette, pour un démêlé avec ces coquins de douaniers, la langue de Nelly Mac-Candlish n’aurait jamais dit une syllabe contre lui. Mais, si réellement il a tiré sur le jeune Hazlewood… Je ne le puis croire, monsieur Glossin ; c’est encore là quelqu’un de vos tours… Je ne puis croire cela d’un jeune homme qui a l’air si doux… Oui, oui ; c’est quelqu’un de vos vieux tours… vous voulez m’arracher une déposition contre lui. — Je vois que vous n’avez pas confiance en moi, mistress Mac-Candlish ; mais jetez les yeux sur ces déclarations, signées par ceux qui ont vu commettre le crime, et jugez si le signalement de l’assassin n’est pas celui de votre hôte. »

Il lui remit les papiers, qu’elle lut avec grand soin, ôtant à plusieurs reprises ses lunettes pour lever les yeux au ciel ou pour essuyer une larme, car le jeune Hazlewood était un des plus chers favoris de la brave dame. « Allons, allons, dit-elle quand elle eut achevé la lecture, puisqu’il en est ainsi, je l’abandonne, le misérable. Ah ! que le monde est trompeur ! Jamais je n’ai vu une figure qui me plût davantage, un air plus doux et plus tranquille. Je le prenais pour un homme qui avait quelque chagrin. Mais je l’abandonne, le misérable ! Tirer sur Charles Hazlewood, et en présence des jeunes dames, pauvres innocentes créatures ! je l’abandonne. — Ainsi vous reconnaissez qu’un homme à qui se rapporte ce signalement a logé ici la nuit qui a précédé cet horrible attentat ? — Oui, monsieur, et toute la maison était charmée de lui : c’était un si franc et si aimable jeune homme. Ce n’était pas à cause de sa dépense, assurément, car il n’a pris qu’une côtelette de mouton, un pot d’ale, et peut-être un ou deux verres de vin. Je l’ai invité à prendre le thé avec moi, mais je ne l’ai pas porté sur le mémoire ; et il n’a pas soupé, parce qu’il était, disait-il, fatigué d’avoir marché toute la nuit précédente. J’ose affirmer maintenant que ç’a été encore pour faire quelque mauvais coup. — Sauriez-vous son nom, par hasard ? — Oui, je le sais fort bien, » répliqua l’hôtesse, maintenant aussi empressée de donner des renseignements, qu’elle l’était peu quelques minutes auparavant. « Il m’a dit qu’il s’appelait Brown, et que c’était sous ce nom qu’une vieille femme, qui a l’air d’une Égyptienne, le demanderait… Oui, oui, « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. » Oh, le misérable ! Du reste, monsieur, le matin avant de partir, il paya sou mémoire fort honnêtement, et donna quelque chose pour la servante ; car, voyez-vous, Grizzy n’a pas d’autres gages, si ce n’est deux paires de bas neufs par année, et des étrennes au premier de l’an. » Ici Glossin jugea nécessaire d’interrompre la bonne dame et de la rappeler à la question.

« Il me dit donc : S’il vient une personne de telle façon demander M. Brown, vous lui répondrez que je suis allé voir les patineurs sur le lac Creeran, comme vous l’appelez, et que je serai de retour pour dîner ; — mais, nous ne l’avons jamais revu. Cependant je l’attendais, si bien que je préparai moi-même une fricassée de poulet à son intention et un ragoût de têtes de merluches : et c’est ce que je ne fais pas ordinairement, monsieur Glossin. Mais j’étais bien loin de penser au coup qu’il allait faire : tirer sur M. Charles, l’innocente créature ! »

M. Glossin, comme un habile interrogateur, avait laissé le témoin donner carrière à sa surprise et à son indignation ; il lui demanda ensuite si la personne suspectée n’avait pas laissé chez elle quelques effets ou papiers.

« Si vraiment. Il m’a laissé un paquet, un petit paquet, et m’a donné aussi quelque argent pour lui acheter une demi-douzaine de chemises à manchettes : Peg Pasley y travaille en ce moment. Elles lui serviront pour aller sur la place de Lawn-Maket, le scélérat[5] ! » M. Glossin demanda alors à voir le papier ; mais notre hôtesse ne se montra pas fort empressée de le satisfaire. Elle ne savait pas, elle ne voulait pas s’opposer à ce que la justice eût son cours, mais quand une chose était confiée à quelqu’un, il en était certainement responsable. Elle allait faire appeler le diacre[6] Bearchliff ; et si M. Glossin voulait dresser un inventaire des effets, et en donner un reçu devant le diacre, ou si, ce qui lui plaisait bien mieux, il voulait mettre les effets sous le scellé, et les déposer entre les mains du diacre, elle serait bien plus tranquille. Elle ne demandait rien qui ne fût de toute justice.

Rien ne pouvant triompher de la défiance naturelle de mistress Mac-Candlish, et en particulier des soupçons qu’elle avait contre Glossin, ce dernier consentit à ce qu’elle envoyât chercher le diacre Bearcliff, pour lui parler relativement au scélérat qui avait tiré sur Charles Hazlewood. Le diacre parut, avec sa perruque de travers, ce qui provenait de l’extrême précipitation avec laquelle, sur cette sommation de la justice, il l’avait substituée au bonnet de Kilmarnoc qui couvrait sa tête lorsqu’il attendait les chalands dans sa boutique. Mistress Mac-Candlish produisit alors le paquet à elle confié par Brown : on y trouva la bourse de la Bohémienne. À la vue des différentes pièces de monnaie et des bijoux qu’elle contenait, mistress Mac-Candlish se félicitait tout bas de la précaution qu’elle avait prise avant de la remettre à Glossin ; et celui-ci, avec une apparence de candeur et de bonne foi, fut le premier à proposer qu’on dressât un inventaire régulier de tout le contenu de la bourse, et de la déposer entre les mains du diacre Bearcliff, jusqu’au moment où elle devrait être déposée au crown-office[7] Pour lui, ajouta-t-il, il n’aimerait pas être personnellement responsable d’objets dont la valeur paraissait considérable, et qui avaient sans doute été acquis par les moyens les plus criminels.

Il examina ensuite le papier dans lequel la bourse était enveloppée. C’était le dos d’une lettre adressée à M. William Brown, esquire ; mais le reste de l’adresse était déchiré. L’hôtesse, aussi ardente maintenant à faire découvrir le coupable, qu’elle l’avait été auparavant à le défendre (car les différents objets que contenait la bourse avaient fortement confirmé dans son esprit les soupçons que lui avait suggérés Glossin), mistress Mac-Candlish, dis-je, donna à entendre à Glossin que son postillon et son palefrenier avaient vu l’étranger sur la glace, le jour où le jeune Hazlevvood avait été blessé.

Une vieille connaissance de nos lecteurs, Jack Jabos, fut appelé le premier, et déclara sans hésiter qu’il avait vu ce matin-là, sur la glace, un étranger avec lequel il avait même causé, et que cet étranger, à ce que lui Jack Jabos avait ouï dire, avait couché la nuit précédente aux Armes de Gordon.

« Sur quoi tourna votre conversation ? demanda Glossin. — Comment tourner ? mais nous n’avons pas tourné : nous marchions droit devant nous sur la glace. — Bien : mais de quoi avez-vous parlé tous les deux ? — Eh mais, il m’a fait des questions, comme tous les étrangers, » répondit le postillon, qui semblait possédé de l’esprit de réticence et de discrétion qui avait abandonné sa maîtresse.

« Mais sur quoi vous fit-il des questions ? — Eh mais, sur les gens qui s’amusaient à patiner, sur le vieux Jack Stevenson qui était un cock[8] sur les dames, et ainsi de suite. — Quelles dames ? et que vous demanda-t-il sur elles, Jack ? — Quelles dames ? mais c’étaient miss Julia Mannering et miss Lucy Bertram, que vous connaissez bien, vous, monsieur Glossin : elles se promenaient sur la glace avec le jeune laird d’Hazlewood. — Et que lui dites-vous sur ces dames ? — Eh bien, je lui dis que c’était miss Lucy Bertram, qui aurait dû avoir un très beau domaine dans le pays, et que c’était miss Julia Mannering, qui allait se marier avec le jeune Hazlewood : précisément elle lui donnait le bras. Je disais ce que dit tout le pays, que c’est un brave jeune homme. — Fort bien : et que vous répondit-il ? — Il regarda fixement ces dames, avec des yeux tout enflammés, et demanda s’il était certain et indubitable que miss Mannering dût épouser le jeune Hazlewood ; et moi je lui répondis que cela était certain et indubitable, comme j’étais assurément bien autorisé à le lui répondre ; car ma cousine au troisième degré, Jeanne Clavers (c’était une de vos parentes, monsieur Glossin, vous devez connaître Jeanne depuis bien long-temps), est alliée à la femme de charge de Woodbourne, et elle m’a dit plus d’une fois que rien n’était plus probable. — Et que dit l’étranger quand il eut entendu tout cela ? — Que dit l’étranger ? il ne dit rien du tout. Il les regarda fixement pendant qu’elles se promenaient sur la glace, autour du lac, comme s’il eût voulu les manger, et il ne détourna pas les yeux de dessus elles ; il ne dit plus un mot, ne regarda même plus Bonspiel, quoique ce fût le plus beau patineur qu’on eût jamais vu ; enfin il s’en alla, prit le sentier qui traverse les plantations de Woodbourne, et nous ne le vîmes plus. — Pensez seulement, dit mistress Mac-Candlish, quel cœur de fer il faut qu’il ait eu pour tirer sur le pauvre jeune homme, en présence de la demoiselle qu’il doit épouser ! — Hélas ! mistress Mac-Candlish, les registres des tribunaux prouvent que de semblables aventures ne sont que trop fréquentes ; sans doute il voulait se venger, et la vengeance lui paraissait d’autant plus douce qu’elle était plus cruelle. — Que Dieu ait pitié de nous ! dit le diacre Bearcliff, nous sommes de pauvres et fragiles créatures, quand nous sommes abandonnés à nous-mêmes. Oui, il avait oublié qu’il est écrit : La vengeance m’appartient, c’est moi seul qui dois l’exercer. — Très bien, messieurs, dit Jabos, dont l’esprit grossier et sans culture, mais pénétrant, trouvait le gibier, pendant que les autres battaient le buisson ; c’est très bien, mais peut-être vous vous méprenez. Je ne croirai jamais qu’un homme forme le projet, pour tirer sur un autre, d’aller lui prendre son fusil. Dieu me garde ! J’ai été, moi qui vous parle, aide du garde-chasse dans l’île de Man, et je vous garantis que l’homme le plus grand de toute l’Écosse ne m’aurait jamais arraché mon fusil des mains ; je lui aurais auparavant logé la charge dans le corps : cependant je ne suis qu’un pauvre diable, ni bien haut, ni bien fort, bon seulement pour me tenir sur une selle ou sur le siège d’une voiture de poste. Non, non, non, pas un homme au monde n’en serait venu à bout. Je gage mes meilleures bottes, et elles sont toutes neuves, je les ai achetées à la foire de Kirkendbright, ce n’a été qu’un accident, qu’un hasard. Mais si vous n’avez rien de plus à me dire, je pense que je ferai bien d’aller voir si mes bêtes ont à manger. » Il partit.

Le garçon d’écurie qui l’avait accompagné déposa dans le même sens ; Glossin lui demanda, ainsi qu’à mistress Mac-Candlish, si Brown portait des armes dans cette malheureuse matinée : « Aucune, répondirent-ils, si ce n’est un couteau de chasse suspendu à son côté. »

« Plus j’y pense, dit le diacre en prenant Glossin par le bouton de son habit (car la difficulté de cette affaire compliquée lui avait fait oublier la dignité de Glossin), moins cela me paraît clair, maître Gilbert ; car il n’est pas vraisemblable qu’il allât attaquer un homme, n’ayant d’autre arme que son couteau de chasse. »

Glossin se débarrassa de la main du diacre et de son objection, mais sans brusquerie ; car il fallait, dans son intérêt actuel, qu’il donnât de lui à tout le monde la meilleure opinion possible. Il lui demanda le prix du thé et du sucre, et parla de faire ses provisions pour l’année ; il donna à mistress Mac-Candlish l’ordre de préparer un dîner délicat pour cinq amis qu’il comptait traiter aux Armes de Gordon, le samedi de la semaine suivante ; enfin, il mit une demi-couronne dans la main de Jack Jabos, que le palefrenier avait envoyé pour lui tenir l’étrier.

« Eh bien, dit le diacre à mistress Mac-Candlish en acceptant un verre de bière qu’elle lui avait offert sur le comptoir, le diable n’est pas si méchant qu’on le disait. C’est un plaisir de voir comme M. Glossin s’intéresse aux affaires du pays. — Oui, c’est vrai, diacre, répondit l’hôtesse ; mais je m’étonne que les gentilshommes laissent faire leur besogne par des gens comme lui. Aussi longtemps que l’argent aura cours, diacre, on ne regardera pas à l’empreinte de quel roi il est frappé. — Je doute que Glossin retire de tout cela autre chose que de la honte, notre maîtresse, dit Jabos en traversant le petit passage devant le comptoir ; mais voilà une bonne demi-couronne, en attendant. »


  1. Pièce de monnaie anglaise équivalant à dix centimes. a. m.
  2. The tongue of the trump, la langue de la trompette est la corde de métal de
    la harpe juive, qui donne le son à l’instrument. a. m.
  3. Mesure anglaise : environ cinq pieds six pouces. a. m.
  4. Quelques-uns des non-conformistes les plus austères refusent de prêter serment devant les magistrats. a. m.
  5. La chaîne des galériens prenait autrefois cette direction ; elle allait, comme dit la chanson des Écossais : « Du haut du marché de la grande plaine au bas de l’arc occidental, du haut de la longue échelle au bas des petites étoupes. » a. m.
  6. Qualification de chef de corporation ou de métiers. a. m.
  7. Au tribunal. a. m.
  8. Mot écossais pour désigner la marque du jeu sur la glace. a. m.