Guy Mannering/33

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 229-238).


CHAPITRE XXXIII.

LE CAPITAINE CONTREBANDIER.


Un homme qui pense que la mort n’est pas plus à craindre qu’un sommeil profond ; sans inquiétude, sans souci, sans crainte ni du passé, ni du présent, ni de l’avenir ; à qui la mort est indifférente, et qui par désespoir croit qu’il n’y a rien après elle.
Shakspeare. Mesure pour mesure.


Glossin avait dressé un procès-verbal circonstancié des informations qui étaient résultées de ses interrogatoires ; elles ne répandaient que peu de lumière sur l’affaire et ne pouvaient guère servir ses projets. Mais le lecteur, maintenant mieux instruit que Glossin, a appris par ces interrogatoires ce qu’était devenu Brown depuis le moment où nous l’avons laissé sur la route de Kippletringan, et celui où, animé par la jalousie, il se présenta si imprudemment et si malheureusement devant Julia Mannering, et faillit terminer par un meurtre la querelle que son apparition avait excitée.

En retournant à Ellangowan, Glossin réfléchit sur ce qu’il venait d’entendre, et se convainquit de plus en plus que les poursuites actives qu’il se proposait de faire dans cette mystérieuse affaire étaient une occasion de s’attirer les bonnes grâces d’Hazlewood et de Mannering, occasion qu’il devait bien se garder de négliger. Peut-être aussi sentit-il que sa réputation comme homme de loi était intéressée à ce qu’il conduisît à bonne fin cette instruction difficile. Ce fut donc avec une grande joie qu’à son arrivée au château il apprit que Mac-Guffog, l’agent de police, et deux ou trois de ses camarades, étaient dans la cuisine avec un homme qu’ils avaient arrêté, attendant le retour de Son Honneur.

Il descendit bien vite de cheval, et se hâta d’entrer chez lui. « Envoyez-moi mon clerc sur-le-champ : vous le trouverez qui copie un état de mes domaines, dans la chambre verte. Mettez tout en ordre dans mon cabinet ; roulez le grand fauteuil de cuir auprès du bureau, mettez un tabouret pour M. Scrow. — Monsieur Scrow (en s’adressant à son clerc, qui entrait en ce moment), prenez sir John Mackenzie, sur les crimes ; ouvrez-le à la section Vis publica et privata, et faites une marque au passage qui traite du port des armes prohibées. Aidez-moi à ôter ma redingote, suspendez-la dans l’antichambre, et dites qu’on amène le prisonnier. Je crois bien que nous tenons notre homme… Non, attendez : envoyez-moi d’abord Mac-Guffog. — Ah ! Mac-Guffog ! où avez-vous fait cette capture ? »

Mac-Guffog était un homme vigoureux, aux jambes tortues, au cou de taureau, à la figure enluminée comme un tison ; l’œil gauche prodigieusement de travers. Après diverses contorsions, salut adressé au magistrat, il commença son récit, l’accompagnant de signes de tête significatifs et de clignements d’yeux qui indiquaient une intime correspondance d’idées entre le narrateur et son principal auditeur. « Votre Honneur saura que je suis allé à l’endroit que Votre Honneur m’avait indiqué ; ce cabaret qui est tenu par une femme que Votre Honneur connaît bien, sur le bord de la mer. — Que demandez-vous ici ? me dit-elle ; êtes-vous venu d’Ellangowan avec un broom dans votre poche ? — Oui, lui dis-je, un diable de broom[1] viendra de là, car vous savez que Son Honneur Ellangowan lui-même, dans les anciens temps… — Bien, bien, dit Glossin, les détails sont inutiles, venez à l’essentiel. — Volontiers. Nous nous assîmes donc, en dégustant de l’eau-de-vie que je lui avais dit vouloir acheter, jusqu’à ce qu’il arrivât. — Qui ? — Lui ! » répliqua-t-il en tournant son pouce vers la cuisine où le prisonnier était gardé. « Il avait son manteau autour de lui, et je me dis en moi-même qu’il était sans doute bien armé. Je jugeai donc qu’il fallait lier conversation avec lui ; il me prit pour un homme de l’Ile de Man, et je me plaçai entre l’hôtesse et lui, de peur qu’elle ne l’avertît de ce que j’étais. Nous nous mîmes à boire : je gageai qu’il n’avalerait pas un quart de pinte d’eau-de-vie de Hollande sans prendre haleine… Il le fit… Justement alors arrivèrent Slouling Jack et Dick Spur, et nous lui mîmes les menottes ; il se laissa faire, doux comme un agneau, et maintenant qu’il a dormi un somme, il est frais comme une marguerite de mai, pour répondre à ce qu’il plaira à Votre Honneur de lui demander[2]. » Ce récit, débité avec une prodigieuse quantité de gestes et de grimaces, attira à son auteur les remercîments et les éloges auxquels il s’attendait.

« N’avait-il pas d’armes ? demanda le juge de paix. — Si vraiment. Ces gens-là ne sont jamais sans sabre et sans pistolets. — Et des papiers ? — Les voici ; » et il présenta un porte-feuille excessivement sale.

« Descendez, Mac-Guffog, et attendez mes ordres. »

Mac-Guffog sortit. Sitôt après, on entendit le bruit des chaînes sur l’escalier, et au bout de deux ou trois minutes, un homme garrotté des pieds et des mains fut introduit. Il était petit, ramassé, nerveux ; et quoique sa chevelure épaisse et grisonnante indiquât un âge assez avancé, peu d’hommes auraient osé lutter corps à corps avec lui. Sa figure dure et sauvage était encore échauffée et ses yeux animés par l’excès de boisson qui avait facilité sa capture. Mais le sommeil que Mac-Guffog lui avait permis de goûter pendant quelques instants, et plus encore le sentiment de sa périlleuse situation, lui avaient rendu le complet usage de ses facultés. Le digne juge et son non moins estimable prisonnier se considérèrent attentivement l’un l’autre, pendant long-temps, sans prononcer une parole. Glossin, sans doute, reconnaissait cet homme ; mais il ne savait comment procéder à son interrogatoire. Enfin, il rompit le silence… « C’est donc vous, capitaine ? Vous n’avez pas reparu sur cette côte depuis bien des années. — Reparu ! voilà qui est étrange ! Que le diable m’enlève si j’étais jamais venu ici auparavant ! — Cela ne passera pas, monsieur le capitaine ! — Il faut que cela passe, monsieur le juge, saprédié. — Et comment vous plaît-il de vous appeler pour le moment, continua Glossin, jusqu’à ce que je fasse comparaître des gens qui vous rafraîchiront la mémoire, car ils savent qui vous êtes, ou du moins qui vous avez été ? — Qui je suis ?… mille tonnerres ! je suis Jans Jaxson de Cuxhaven… Qui voulez-vous que je sois ? »

Glossin prit dans une armoire voisine deux pistolets de poche qu’il chargea avec affectation. « Scrow, vous pouvez vous retirer, dit-il à son clerc ; que tout le monde se retire avec vous : mais demeurez dans l’antichambre, à la portée de la voix. »

Le clerc essaya de faire quelques remontrances à son patron sur le danger auquel il s’exposait en restant seul avec un homme si déterminé, bien que le prisonnier fût garrotté de façon à ne pouvoir faire aucun mouvement ; mais Glossin lui réitéra par un geste d’impatience l’ordre de sortir. Quand il eut obéi, le juge fit plusieurs fois le tour de la chambre à grands pas, plaça son fauteuil en face du prisonnier, comme pour mieux examiner sa figure, mit ses pistolets devant lui et à portée de la main ; puis, d’une voix grave : « Vous êtes Dirk Hatteraick de Flessingue. Direz-vous le contraire ? »

Le prisonnier, par un mouvement instinctif, tourna les yeux vers la porte, comme s’il eût craint que quelqu’un ne fût aux écoutes. Glossin se leva, ouvrit la porte, afin que le prisonnier, de la chaise où il était assis, pût s’assurer par lui-même que personne n’écoutait ; il la referma, vint se rasseoir, et répéta sa question : « Vous êtes Dirk Hatteraick, autrefois capitaine du Jungfraw ; ne l’êtes-vous pas ? — Mille diables ! si vous savez qui je suis, pourquoi me le demandez-vous ? répliqua le prisonnier. — Parce que je m’étonne de vous voir dans le dernier endroit où vous devriez être, si vous pensiez à votre sûreté, reprit froidement Glossin, — Diable ! il ne pense guère à la sienne, celui qui me parle ainsi. — Quoi ! vous êtes dans les fers, vous êtes désarmé, et vous parlez de la sorte, capitaine ? répondit Glossin d’un ton ironique… Mais, capitaine, les menaces ne sont pas de saison. Vous vous êtes échappé de ce pays, sans régler vos comptes au sujet d’un petit accident qui arriva à la pointe de Warroch, il y a quelques années. »

La figure d’Hatteraick devint sombre comme la nuit.

« Oh ! continua Glossin, je n’ai nullement l’envie de faire de la peine à une ancienne connaissance… ; mais je suis obligé de faire mon devoir… Je vous enverrai à Édimbourg dans une chaise de poste à quatre chevaux, aujourd’hui même. — Mille tonnerres ! vous n’en feriez rien, dit Hatteraick d’une voix plus basse et moins assurée, s’il y avait à gagner une demi-cargaison en traités sur Van Beest et Van Buggen, comme autrefois. — Il y a si long-temps de cela, capitaine Hatteraick, répondit Glossin avec hauteur, qu’en vérité je ne me rappelle plus comment j’ai été payé de mes peines. — De vos peines ? dites donc de votre silence. — À cette époque j’étais dans les affaires ; mais je m’en suis retiré, il y a déjà quelque temps. — Oui, mais j’ai dans l’esprit que je pourrais vous faire revenir sur vos pas, et rentrer dans votre ancienne carrière, répondit Dirk Hatteraick. Que le diable m’enlève, si je ne comptais pas venir vous voir, et vous parler de quelque chose qui vous intéresse ! — De l’enfant, dit Glossin avec empressement. — Ya, mein herr, répliqua le capitaine froidement. — Il ne vit plus… Vit-il encore ? — Il se porte aussi bien que vous et moi. — Bon Dieu ! mais du moins il est aux Indes ? — Non, mille diables ! il est ici, sur cette côte maudite. — Mais, Hatteraick, si… si cela est vrai… mais je ne puis encore le croire…. nous sommes perdus tous deux, car il se souviendra de notre joli tour… Son retour aurait les plus funestes conséquences, nous perdrait tous deux, je vous le dis. — Je vous dis que vous seul serez perdu… car je le suis déjà moi ; et si je dois être pendu pour cette affaire-ci, tout sera fini.

— Mille diables ! s’écria le juge dans un accès d’impatience, pourquoi êtes-vous revenu sur cette côte, comme un insensé ? — Que voulez-vous ? l’argent manquait, la maison était ébranlée, et je croyais que l’aventure était oubliée et enterrée depuis long-temps.

— Attendez… que peut-on faire ? dit Glossin avec anxiété. Je n’ose pas vous remettre en liberté… mais je pourrais arranger les choses de manière que vous fussiez délivré en chemin… oui, cela est possible… Écrivez un mot à Brown, votre lieutenant… Je vous ferai conduire par le chemin qui longe les côtes de la mer. — Non, non. Cela ne peut aller… Brown est mort… tué… enfermé dans le cercueil… Le diable lui ronge maintenant les os. — Mort ?… tué ?… À Woodbourne, je suppose ? répliqua Glossin. — Ya, mein herr. »

Glossin se tut pendant quelques minutes. La sueur ruisselait sur son front ; son cœur était en proie aux plus cruelles agitations, pendant que le misérable qui était assis devant lui mâchait tranquillement son tabac, et lançait sa salive dans la cheminée. « Je serais ruiné, complètement ruiné, se dit-il à lui-même, si l’héritier reparaissait, et d’un autre côté, mes anciennes relations avec ces hommes, si elles viennent à être connues, me mettent dans le plus grand danger… mais il faut se décider sur-le-champ… Écoutez, Hatteraick ; je ne puis vous mettre en liberté… mais je puis vous faire enfermer en un lieu d’où vous vous tirerez vous-même… J’ai toujours rendu volontiers service à un vieil ami. Je vous donnerai, cette nuit, le vieux château pour prison, et vos gardiens recevront double ration de grog. Mac-Guffog tombera dans le piège où il vous a fait tomber. Les barreaux de la fenêtre de cette espèce de prison sont rongés par la rouille, la fenêtre n’est pas à plus de douze pieds au-dessus du sol, et la neige est épaisse. — Mais les menottes et le reste ? dit Hatteraick en jetant les yeux sur ses fers. — Attendez, dit Glossin s’approchant d’un petit coffre à outils, et en retirant une petite lime, voilà qui sera pour vous un bon ami. Vous connaissez l’escalier par lequel on descend sur le bord de la mer ? »

Hatteraick agita ses fers dans un transport de joie, comme s’il était déjà en liberté, et fit un mouvement pour étendre vers son protecteur sa main garrottée. Glossin porta le doigt sur sa bouche, en lançant au capitaine un regard expressif, et continua à lui donner des instructions.

« Quand vous vous serez échappé, vous ferez bien de vous rendre à Derncleugh. — Non, mille tonnerres ! cette mine est éventée ! — Diable !… Hé bien, vous prendrez ma barque qui est amarrée au rivage, et elle vous transportera à la pointe de Warroch, d’où vous ne bougerez pas que vous ne m’ayez vu. — La pointe de Warroch ! dit Hatteraick dont le visage reprit sa pâleur. Dans la caverne, je suppose ? J’aimerais mieux tout autre rendez-vous. Cet endroit me déplaît. On assure qu’il y revient… Mais, tonnerres et éclairs ! je ne l’ai jamais craint de son vivant, je ne le craindrai pas après sa mort… Que l’enfer m’engloutisse ! il ne sera jamais dit que Dirk Hatteraick a eu peur d’un chien ou d’un diable… Ainsi donc, j’attendrai là que vous veniez me trouver. — Oui, oui, répondit Glossin. Maintenant il faut que je rappelle mes gens. » Il les appela en effet.

« Je ne puis rien tirer du capitaine Jaxson, comme prétend se nommer le prisonnier, Mac-Guffog ; et il est maintenant trop tard pour le conduire à la prison du comté. N’y a-t-il pas dans le vieux château un endroit où nous pourrions le déposer ? — Oui, monsieur, il y en a un. Mon oncle le constable y a une fois tenu un homme enfermé pendant trois jours, du temps du vieil Ellangowan. Mais il doit être bien sale : il y a plus de quinze ans qu’on n’y est entré. — Je le sais ; mais cet homme n’y restera pas long-temps… C’est seulement une prison provisoire pour y passer une nuit… un lieu de dépôt, en attendant qu’il subisse un nouvel interrogatoire. Il y a tout à côté une petite chambre ; vous y allumerez du feu pour vous, et je vous enverrai de quoi vous tenir en bonne humeur. Mais n’oubliez pas de bien enfermer le prisonnier ; et, écoutez-moi, faites-lui du feu ; la saison l’exige. Peut-être prouvera-t-il demain qu’il est innocent. »

Avec ces instructions et une ample provision de nourriture et de liqueurs, le juge de paix envoya ses gens passer la nuit dans le vieux château, rempli de l’espérance et de la conviction qu’ils n’emploieraient la nuit ni à veiller ni à prier.

Il n’était guère probable que Glossin jouirait cette nuit-là d’un profond sommeil. Sa position était très critique ; toutes les mauvaises actions d’une vie passée dans le crime semblaient se grouper autour de lui pour l’accabler. Il se mit au lit ; mais long-temps il s’agita en vain sur son oreiller. À la fin il s’endormit, mais son sommeil fut troublé par des songes affreux. Tantôt il voyait son ancien bienfaiteur comme lors de leur dernière entrevue, avec la pâleur de la mort ; tantôt, dans la vigueur et la beauté de la jeunesse, et venant le chasser de la maison des Ellangowan. Ensuite il rêva qu’après avoir erré long-temps sur une bruyère sauvage, il arrivait à une auberge d’où sortaient des cris de joie et de débauche, et qu’étant entré, la première personne qui s’offrit à lui était Frank Kennedy, tout mutilé et tout sanglant, tel qu’il était étendu sur le rivage, à la pointe de Warroch, mais tenant à la main un bol de punch enflammé. Puis la scène changeait : il était dans un cachot, et il entendait Dirk Hatteraick, condamné à mort, confesser tous ses crimes à un ecclésiastique.

« Quand l’œuvre de sang fut achevée, disait-il, nous nous réfugiâmes dans une caverne voisine qui n’était connue que d’un homme dans le pays : nous discutâmes sur ce qu’on ferait de l’enfant, et nous avions décidé qu’on le donnerait aux Bohémiens, quand nous entendîmes les cris de gens mis à notre poursuite, qui se répondaient les uns aux autres. Un homme entra ; c’était celui qui seul connaissait la caverne. Nous achetâmes son silence avec la moitié des marchandises que nous avions sauvées. D’après son conseil, nous emmenâmes l’enfant en Hollande, sur un petit brick qui vint, la nuit suivante, nous prendre sur la côte. Cet homme était… — Non, je le nie… ce n’était pas moi, » s’écria Glossin ; et s’efforçant d’exprimer son démenti avec plus de force, il s’éveilla.

C’était sa conscience qui avait évoqué pour lui cette fantasmagorie intellectuelle. La vérité était que, connaissant mieux que personne les retraites des contrebandiers, pendant que les autres cherchaient de différents côtés, Glossin était allé droit à la caverne. Il ne connaissait pas encore le meurtre de Kennedy, qu’il s’attendait au contraire à trouver en leur pouvoir, et il venait avec l’intention d’employer sa médiation en sa faveur. Mais il les trouva en proie aux terreurs qui suivent le crime ; la rage qui les avait poussés au meurtre faisait place dans leurs cœurs, excepté dans celui d’Hatteraick, à la crainte et aux remords. À cette époque, Glossin était sans fortune et accablé de dettes, mais possédait déjà toute la confiance de M. Bertram, et connaissait bien la faiblesse de son caractère ; il entrevit tout-à-coup la possibilité de s’enrichir à ses dépens, si l’on faisait disparaître son héritier mâle, car, dans ce cas, le domaine devenait la propriété absolue et illimitée du prodigue M. Bertram. Séduit par l’intérêt du moment et par la perspective de s’enrichir par la suite, il accepta ce que, dans leur effroi, les contrebandiers lui offrirent, et les confirma ou plutôt les encouragea dans la pensée d’emmener avec eux le fils de son bienfaiteur. Ils ne pouvaient se dessaisir de cet enfant, qui était assez grand pour raconter la sanglante tragédie dont il avait été spectateur. La seule excuse qu’une conscience peu scrupuleuse offrit à Glossin, fut la force de la tentation qui lui montrait dans l’avenir des biens qu’il avait tant de fois convoités, en même temps qu’elle le tirait d’embarras pécuniaires au milieu desquels il allait avant peu succomber. Il s’efforça encore de se persuader que la nécessité de sauver sa vie autorisait sa conduite. Il était, jusqu’à un certain point, au pouvoir de ces brigands ; et s’il eût rejeté leurs offres, les secours qu’il aurait appelés, quoique peu éloignés, seraient arrivés trop tard pour le soustraire à ces hommes à qui un meurtre de plus aurait coûté si peu.

Tourmenté par les noirs pressentiments d’une conscience coupable, Glossin se leva, et se mit à la fenêtre. Tous les lieux que nous avons décrits au commencement de cet ouvrage étaient alors couverts de neige ; et la blancheur éclatante mais triste de la terre contrastait avec la mer, à laquelle elle semblait donner une teinte noire et livide. Un paysage couvert de neige peut encore offrir quelque beauté ; mais le froid, l’obscurité et la solitude de la nuit lui donnent une teinte particulière de tristesse ; les objets que nous connaissons le mieux ont disparu, ou sont bizarrement déguisés et méconnaissables ; nos yeux s’égarent étonnés : c’est comme un monde inconnu. Mais ce n’étaient pas là les réflexions qui occupaient l’esprit de cet homme pervers. Ses yeux étaient fixés sur les contours gigantesques et sombres du vieux château. Dans une des tourelles, d’une dimension et d’une hauteur extraordinaire, brillaient deux lumières, l’une à la fenêtre de la salle où était enfermé Hatteraick, l’autre à celle de la chambre adjacente, occupée par les gardiens. « S’est-il échappé, pourra-t-il s’échapper ?… Ces hommes d’ordinaire si négligents auraient-ils exercé une surveillance qui devra consommer ma ruine ?… Si le jour arrive avant qu’il soit parti, il faudra l’envoyer en prison ; Mac-Morlan ou quelque autre instruira l’affaire… Il sera reconnu… convaincu… et pour se venger il dira tout. »

Pendant que ces effrayantes pensées se présentaient rapidement à l’imagination de Glossin, une des lumières disparut, comme interceptée par un corps opaque placé entre elle et la fenêtre. Quel moment critique ! « Il s’est délivré de ses chaînes… il travaille à soulever les barreaux de la fenêtre… rongés par la rouille, ils ne peuvent résister… Ô ciel ! ils sont tombés en dehors, je les ai entendus retentir sur les pierres ! Le bruit va les éveiller ! Que l’enfer confonde ce maladroit Hollandais !… La lumière reparaît… Ils l’ont repris, ils le garrottent ! Non, il s’est retiré un moment, alarmé par la chute des barreaux… le voilà revenu à la fenêtre, car la lumière disparaît… Il s’échappe. »

Un bruit sourd, tel que celui d’un corps qui tombe d’une certaine hauteur sur la neige, annonça qu’Hatteraick s’était heureusement échappé. Un moment après, Glossin vit une figure sombre, semblable à une ombre, se glisser le long du rivage blanchissant, et se diriger vers l’endroit où la barque était attachée : nouveau sujet d’alarme. « Il ne pourra à lui seul conduire la barque ! il faudra que j’aille aider ce misérable. Mais, non ! elle s’éloigne de la côte, et la voilà, grâce à Dieu, la voilà qui se déploie à la clarté de la lune… Oui, maintenant elle est sous le vent : plût à Dieu qu’il fût assez fort pour l’engloutir au fond de la mer ! »

Après ce vœu cordial, Glossin continua de suivre les mouvements de la barque, qui se dirigeait vers la pointe de Warroch, jusqu’au moment où il ne put plus la distinguer des vagues sur lesquelles elle glissait. Satisfait alors de se voir délivré du danger le plus imminent, il regagna son lit si souvent témoin de ses insomnies et de ses remords.


  1. Balai de genêt ; expression proverbiale pour indiquer que l’on fait maison nette. Broom signifie aussi un paquet de marchandises. Mac-Guffog prend ce mot dans le premier sens et son interlocuteur dans le second. a. m.
  2. Dans l’anglais, tout ce passage est mêlé de termes d’argot qu’il serait impossible de traduire en français par des expressions correspondantes. a. m.