Guy Mannering/25

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 174-178).


CHAPITRE XXV.

LA CHASSE AU RENARD.


Allons, Bretons, livrez-vous à votre amour pour la chasse, poursuivez sans relâche le brigand nocturne qui pille vos enclos ; obligez-le de sortir du repaire obscur et tortueux où il se cache, et faites gronder sur lui le tonnerre de la chasse.
Thompson. Les Saisons.


Le lendemain Brown se leva de bon matin, et sortit pour examiner l’établissement de son nouvel ami. Dans le voisinage de la maison tout était négligé et inculte. Le jardin était pitoyable : aucun soin pour le rendre productif, nulle précaution pour en bannir des eaux qui en inondaient une partie, et absence totale de cette élégance qui donne un aspect si agréable aux fermes d’Angleterre. Néanmoins, il était évident que ces défauts provenaient du manque de goût ou de l’ignorance des propriétaires, plutôt que de la pauvreté et de la négligence qui l’accompagne ; une étable, remplie de belles vaches laitières ; dans une autre, dix jeunes bœufs de la plus belle apparence ; deux bons attelages de chevaux ; des domestiques actifs, industrieux, et qui paraissaient contents de leur sort : en un mot, un air d’abondance répandu sur tous les points, annonçait un fermier à son aise.

La maison, située sur une petite éminence, était au bord de la rivière, à l’abri du dangereux voisinage des eaux stagnantes. À peu de distance Brown vit la bande d’enfants ; ils jouaient, et s’amusaient à bâtir des maisons avec de l’argile, autour d’un énorme chêne garni d’épithym, qu’on appelait le buisson de Charles, par suite d’une tradition sur un vieux maraudeur qui avait autrefois habité ces lieux. Entre la ferme et la colline, où étaient les pâturages, il y avait un profond marais appelé dans ce pays Slack ; il avait autrefois servi à la défense d’une forteresse dont il ne restait plus aucun vestige, mais qu’on disait avoir été habitée par le héros dont nous venons de parler. Brown s’efforça de lier connaissance avec les enfants, mais les petits coquins lui échappaient comme le vif-argent, quoique les deux aînés s’arrêtassent pour le regarder à une certaine distance. Le voyageur, dirigeant alors sa marche vers la colline, traversa le marécage sur une chaussée de pierres qui n’était ni des plus larges ni des plus solides. Il la gravissait encore, lorsqu’il rencontra un homme qui la descendait.

Il reconnut bientôt son digne hôte, quoique un maud, comme on appelle le plaid gris des bergers, eût remplacé son costume de voyage, et qu’un bonnet de fourrure de chat sauvage couvrît sa tête plus commodément que n’aurait pu le faire un chapeau, à cause du bandage qui l’enveloppait. Brown, accoutumé à juger les hommes par leurs muscles et par leurs nerfs, ne put s’empêcher d’admirer à travers le brouillard qui l’entourait, la taille de Dandie, la largeur de ses épaules, et l’assurance de son pas. Dinmont de son côté payait le même tribut d’admiration à Brown, dont il examinait les formes athlétiques plus à loisir qu’il ne l’avait encore fait. Après les complimens d’usage, Brown s’informa de son hôte s’il ne se ressentait pas de sa blessure.

« Je l’ai déjà oubliée, répondit l’intrépide fermier ; mais, ce matin que je suis frais et à jeun, je pense que si vous et moi nous étions au latch de Withershin, avec chacun un bon gourdin de chêne, nous ne fuirions pas, y eût-il une demi-douzaine de ces coquins. — Mais êtes-vous bien prudent, mon bon monsieur Dinmont, dit Brown, de ne pas prendre une heure ou deux de repos de plus après avoir reçu de telles contusions ? — Confusion ! répliqua le fermier en riant ; mon Dieu, capitaine, jamais je n’ai de confusion dans la tête. Un jour je suis tombé du haut du Christenbury-Craig ; en bien ! sans avoir de confusion pour cela, je me suis relevé, et j’ai été rejoindre mes chiens qui couraient le renard. Non, non, je n’ai jamais de confusion que lorsque de temps en temps je bois un peu trop. En outre, il fallait que je fisse un tour ce matin pour voir comment vont les troupeaux. Les bergers sont négligents, aiment à jouer à la balle au pied, sont toujours en fête et en plaisir quand le maître est absent. J’ai rencontré Tom de Todshaw, et quelques autres de l’autre côté de Learr ; ils vont chasser le renard ce matin. Mettez-vous de la partie ; je vous donnerai Dumple, et je prendrai pour moi ma grande jument. — Mais je crains bien d’être obligé de vous quitter ce matin, monsieur Dinmont, répondit Brown. — Du diable si cela est ! s’écria le fermier ; vous ne nous quitterez pas, quoi qu’il arrive, avant quinze jours. Non, non ; des amis tels que vous ne se rencontrent pas toutes les nuits dans les bruyères de Bewcastle. »

Brown n’avait pas l’intention de voyager rapidement ; il accepta donc en partie cette invitation cordiale, et promit de passer une semaine à Charlies-Hope.

Ils retournèrent à la ferme, où la ménagère avait préparé un copieux déjeuner. En apprenant la partie de chasse au renard, elle s’écria d’un ton qui ne marquait pas l’approbation, mais aussi sans surprise et sans alarme : « Dandie ! vous êtes toujours le même, et vous ne serez prudent que lorsqu’on vous aura rapporté chez vous les pieds en avant.

— Bah, folle ! répondit Dandie, vous savez bien qu’après toutes mes courses, je ne vaux pas une épingle de moins. »

À ces mots il engagea Brown à se hâter de déjeuner, parce que pendant le dégel le fumet du gibier ne resterait qu’un moment.

Ils se mirent donc en route pour Otterscope-Scaurs ; le fermier conduisait la marche. Ils quittèrent bientôt la petite vallée et s’enfoncèrent dans des collines très escarpées, mais sans précipices. Leurs flancs présentaient souvent des ravines qui pendant l’hiver, ou après une grande pluie, servaient de lit à des torrents impétueux. Quelques brouillards couvraient encore le sommet des montagnes : c’était le reste des nuages du matin, car une petite pluie avait fait fondre la gelée. À travers ces nuages floconneux on voyait, comme à travers un voile, cent ruisseaux ou petits torrents descendre des montagnes et sillonner leurs flancs comme des fils argentés. Dinmont trottait avec une confiance intrépide par des sentiers accessibles seulement aux bestiaux ; enfin ils arrivèrent près du lieu de rendez-vous, aperçurent d’autres personnes, soit à pied, soit à cheval, et qui s’y dirigeaient également. Brown avait de la peine à concevoir comment on pouvait chasser le renard dans des collines impraticables pour un poney habitué à la plaine, et où le cavalier qui s’écarterait du sentier seulement de la moitié de la largeur d’un yard, s’exposait à être enseveli dans une fondrière, ou à tomber du haut des rochers : son étonnement ne diminua pas lorsqu’il fut arrivé sur le lieu de l’action.

Après avoir gravi une pente longue et rapide, ils se trouvèrent au sommet d’une montagne qui dominait un vallon très profond et très étroit. Les chasseurs s’étaient rassemblés avec un attirail qui aurait choqué un membre de Pychely hunt[1] ; car l’objet de leur réunion étant la mort d’un animal nuisible et destructeur, autant que le plaisir de la chasse, le pauvre renard aurait moins d’avantages que lorsqu’il était poursuivi dans une plaine. Cependant la force de son terrier, la nature du terrain qui l’entourait de tous côtés, suppléaient aux avantages que lui enlevaient les chasseurs peu courtois. Les côtés du vallon étaient formés par des bancs de terre coupés à pic et par des rochers qui descendaient jusqu’au petit ruisseau qui serpentait à son extrémité : ses bords étaient garnis çà et là de touffes de broussailles ou de bouquets de genêt épineux. Les chasseurs, à pied et à cheval, se rangèrent le long des bords de ce vallon, qui, comme nous l’avons dit, était très étroit et très profond. Chaque fermier avait avec lui au moins une couple de ces énormes et hardis limiers, de cette race qui servait primitivement dans cette contrée à la chasse au daim, mais aujourd’hui bien dégénérée par son mélange avec des races communes. Le veneur, espèce de garde-bois à qui on accorde une récompense pour chaque renard qu’il détruit, était déjà au bout de la vallée, dont les échos retentissaient des aboiements de deux ou trois couples de chiens dressés à ce genre de chasse. Des bassets, au nombre desquels était toute la génération des Peper et des Mustard, avaient été envoyés en avant, sous la conduite d’un berger : des doguins, des chiens métis et de toute espèce, aboyaient en chœur. Des spectateurs, placés sur le haut des collines qui entouraient le vallon, tenaient leurs chiens en laisse, prêts à les lâcher sur le renard si, pour échapper à la poursuite des autres, il essayait de fuir de ce côté.

Ce spectacle, qui eût paru grossier à un chasseur de profession, avait pourtant quelque chose de séduisant. Ceux qui marchaient sur les sommets des collines, n’ayant que le ciel derrière eux, paraissaient se mouvoir dans les airs ; leurs chiens, impatients d’être retenus, animés par les aboiements qu’ils entendaient dans le fond de la vallée, bondissaient çà et là, mordant les courroies qui les empêchaient d’aller rejoindre leurs camarades dans la vallée, qui n’offrait pas un spectacle moins intéressant. Le léger brouillard n’était pas entièrement dissipé, en sorte que souvent l’œil ne pouvait distinguer les mouvements des chasseurs à travers une gaze flottante, qui, cédant parfois à une brise légère, découvrait tout-à-coup la scène et laissait voir le ruisseau aux eaux bleuâtres serpentant dans son lit solitaire. Alors on voyait également les bergers qui, s’élançant avec une agilité intrépide de rochers en rochers, mettaient les chiens sur la trace : dans la profondeur du vallon, ils paraissaient des pygmées. Tantôt le brouillard venait les envelopper encore, et l’on ne pouvait plus reconnaître le lieu de la chasse que par les cris des hommes et les hurlements des chiens, qui semblaient sortir des entrailles de la terre. Lorsque le renard, ainsi poursuivi dans toutes ses retraites, était obligé de quitter la vallée et de chercher un asile plus éloigné, ceux qui, du haut des collines, examinaient ses mouvements, détachaient leurs limiers, qui, le surpassant en vitesse et l’égalant en force et en courage, avaient bientôt mis à mort le voleur nocturne.

De cette manière, sans aucune attention aux règles ordinaires et aux usages de la chasse, mais au grand plaisir des bipèdes et des quadrupèdes, quatre renards furent tués dans cette matinée. Cependant Brown lui-même, quoiqu’il eût vu les chasses des princes indiens et chassé le tigre, sur un éléphant, avec le nabab d’Arcot, avoua qu’il s’était beaucoup amusé. La partie terminée, plusieurs des chasseurs, suivant la coutume hospitalière de ces contrées, vinrent dîner à Charlies-Hope.

En retournant à la ferme, Brown se trouva à côté du veneur, et lui fit quelques questions sur sa profession ; mais cet homme paraissait vouloir éviter ses regards, sa compagnie et sa conversation, ce dont Brown ne pouvait se rendre compte. C’était un homme maigre, brun, actif, et bien taillé pour la profession pénible qu’il avait embrassée, mais son visage n’annonçait pas la gaîté et la joie du chasseur : il avait toujours les yeux baissés, paraissait embarrassé, et évitait les yeux de ceux qui le regardaient. Après quelques observations sans importance sur la chasse, Brown lui fit un petit présent et rejoignit son hôte : ils trouvèrent que la ménagère avait pensé à leur retour. L’étable et la basse-cour avaient fait les frais du dîner, et le bon cœur et la joie suppléaient à ce qui manquait du côté de l’élégance et de la cérémonie.


  1. Société de chasseurs. a. m.